‹ Satires et chantsChapitre 95 sur 148 · HYMNE AU FROMENT · texte numérisé non relu

HYMNE AU FROMENT

Rien n'est beau sur la terre on spectacles féconde

Comme le déploîment d'une campagne blonde,

D'une plaine sans fin toute jaune d'épis

Que nuancent parfois les couleurs du lapis.

Le soleil s'y complaît, des hauts nuages sombres

Les vents capricieux y promènent les ombres.

Et font, comme les eaux d'un océan mouvant,

Onduler à longs plis sous leur souffle vivant

La chevelure d'or de notre mère antique.

Quelque chose de saint, de grand, de magnifique.

Comme un suave encens s'élève des guérets.

La noire profondeur des immenses forêts,

La hauteur des sapins, la majesté des cht^nes.

Peuvent au cœur de l'homme, en ses courses lointaines.

Porter l'émotion d'un pieux sentiment:

Mais nul arbre pompeux dans sou accroissement

Ne saurait l'émouvoir d'une façon plus belle

Que l'aspect ondoyant d'une moisson nouvelle

Que l'épi mûr et lourd incline par son poids. C'est que les souverains du royaume des bois Sont les fruits spontanés de la seule nature. Tandis que la moisson , plus frêle créature , Est l'œuvre de la terre et du labeur humain ; Et Dieu sait quel labeur pour engendrer le pain !

C'est, toujours comme au temps du dhin Triptolème,

Avec la brune argile une lutte suprême

Où l'homme n'est vainqueur qu'au prix de son repos

Et de ses jours usés en pénibles travaux.

0 pauvre laboureur, qui voudrait de ta vie,

A voir de quels tourments elle est toujours suivie,

Et comme dans le cours des diverses saisons

La sueur de ta face inonde les sillons!

C'est peu, chaque matin, quand la bise est venue,

Que, bravant le brouillard ou le vent ou la nue,

Dans le champ des aïeux ouvert en mille sens.

Au pas lourd et tardif de tes bœufs mugissants,

Tu promènes le soc, la herse au pointes dures.

Et verses à grands tas les fécondes ordures :

Quand le sol préparé par ton active main

Recèle dans ses flancs le sublime levain ,

Combien ton âme encore éprouve de souffrance !

Combien d'inquiétude à travers l'espérance!

Hélas! plus d'une fois, le soir en te couchant

Tu vas priant le ciel dans un penser touchant

D'épargner à la plante à peine hors de terre

Des matins rigoureux l'haleine délétère.

Et de lui mesurer, en des termes égaux ,

La pluie et le soleil à flots calmes et chauds.

Plus d'une fois le jour, à l'aspect des nuuges

Dans leurs lits violets balançant les orages.

Ton front tout orgueilleux de l'enfant du sillon,

Se penche et s'assombrit autant que l'horizon ;

HVMXE AU FROMENT. S3

Et ployant les genoux sur la terre brûlante , Tu conjures les vents à l'haleine sifflante D'emporter au delà de tes champs menacés La trombe meurtrière et les grêlons glacés. Enfin, plus ton œil voit la moisson sainte et pure Grandir et se dorer aux mains de la nature, Plus ton âme demande à Dieu la faculté De couper le blé mûr dans toute sa beauté ; Et ton cœur palpitant et ton sein en haleine Ne retrouvent de calme et d'allure sereine Que le jour où le grain arrive sans malheur Royalement s'étendre au grenier protecteur.

Le blé, le pur froment, c'est la moelle de l'homme,

C'est l'aliment qui fait tout son pouvoir : en somme

Ce n'est rien qu'un brin d'herbe, un flexible tuyau

Qu'une goutte de pluie, un zéphir, un oiseau

Dans leur vol passager peuvent courber à terre :

Mais ce mince tuyau plus frêle que le verre

Est le pilier sublime où pour l'éternité

Repose aveuglément toute l'humanité.

Ah ! que, comme un vautour descendu des montagnes

Et plongeant avec bruit sur les blondes campagnes,

L'orage au flanc lugubre, aux deux ailes en feux,

S'abatte tout d'un coup sur les blés somptueux ;

Qu'un vent âpre et mordant, tombé d'un ciel avare.

Fende la terre sèche et, rendant l'onde rare.

Épuise dans son sein les bons sucs nourriciers

Et fasse dépérir les javelles sur pieds;

Ou que l'affreuse guerre, indomptable cavale.

Échappée aux horreurs de la nuit infernale.

Sans brides et sans mors, sous ses sabots d'airain

Broie à coups redoublés l'aliment souverain;

Et l'on verra bientôt d'une façon hautaine

Le noir désordre entrer dans la famille humaine ,

La barbarie antique, ainsi qu'aux jours mauvais,

Ramener le tableau des atroces forfaits ;

La terreur apparaître et traîner après elle

Des lâches passions la honteuse séquelle ,

Les excès de la force et le mépris des lois ,

Le pillage aux cent bras et l'émeute au cent voix.

Puis la pâle famine aux dents longues et minces

Parcourra de l'État les nombreuses provinces.

Et la mort attachée à ses pas désastreux ,

La grande travailleuse aux yeux vides et creux ,

Sous sa terrible faux fera tomber les hommes

Plus vite qu'on ne voit, dans les champs où nous sommes.

Sous le fer recourbé des braves moissonneurs,

Tomber la gerbe mûre et les timides fleurs.

O Dieu conservateur! ô Dieu de la nature! Toi qui sais tout le mal que déjà l'homme endure. Et comme il se fatigue à vivre pauvrement, Épargne-nous toujours ce sombre événement ! Préserve nos cités , énormes habitacles , Du retour désolant de semblables spectacles , Et sans cesse pourvois par de nouveaux bienfaits A ce que le froment ne nous manque jamais. Fais-le croître au sommet des monts les plus arides , Dans le creux des vallons, dans les plaines humides, Dans les îles, partout: de ta puissante main Épands à larges flots le magnifique grain; Comme un riche semeur jette-le sans mesure, Sans crainte que son jet épuise la nature. Et que le globe entier se plaigne en ses élans De voir trop d'épis d'or lui hérisser les flancs: Car il en faut, hélas! à tant d'êtres au monde. II en faut au pasteur de la terre féconde. Au commerçant avide, au marin vagabond, Au penseur isolé qui travaille du front,

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