HYMNE A LA VIGNE
Couler sur les seins mis d'une jeune bacchante Expirante d'amour sur des pampres épars ; Tu n'es plus l'aiguillon des ménades sauvages ,
Et, troublant leurs sombres cei'veaux, Tu ne vas plus semant les monts et les rivages De cadavres humains et de chairs en lambeaux. Plus de culte effrayant, plus de folle prêtresse,
Plus de mystères redoutés , .
Plus de temples fameux ; les dieux morts de la Grèce Avec eux au tombeau les ont tous emportés. Et pourtant sur la terre, ô Vigne étiucelante! Tu refleuris encor comme aux jours révolus : Tout meurtrier qu'il est du beau corps de Bacchus, Le temps n'a point tari dans ta veine brûlante La bienfaisante humeur qui coulait à grand flux. Le temps a vainement mis l'Olympe en ruines, Havi le:5 dieux de l'homme à l'immortalité.
En toi son bras a respecté L'œuvre de la nature et de ses mains divines: Et ton cep verdoyant, aux vivaces racines, (;omme un drapeau vainqueur dans le monde est resté ; Et toujours, chaque année, au déclin de l'été,
Devant tes grappes purpurines Se courbe avec transport l'heureuse humanité.
Oui, lorsque le soleil encor plein de lumière
Du signe de la Vierge éloigne ses rayons.
Quand septembre moins chaud commence sa carrière.
Partout où pend la vigne en gracieux festons,
Un spectacle charmant se découvre à la terre.
Au sein des champs , au flanc des monts, Comme un essaim doré de bruyantes abeilles, S'envole un gai troupeau de hardis compagnons;
Et du pied de toutes les treilles , Du fronton verdoyant de toutes les maisons,
S'élèvent jusqu'au ciel des milliers de chansons. Tandis qu'au haut des ceps les jeunes gens folâtres
Font pleuvoir les raisins bleuâtres, Les filles au-dessous tendent leurs tabliers, Ou, pliant sous le poids des forts et lourds paniers. Remontent des vergers en joyeuse phalange,
Et vont répandre la vendange Dans le sein odorant des énormes cuviers. Là, les bruns vignerons, garçons pleins de vaillance, En chemise , et les bras appuyés sur les reins , Comme de gais danseurs s'agitent en cadence. Et sous leurs pieds sanglants font crier les raisins. Les enfants autour d'eux, troupe vive , hardie. Avide de toucher, désireuse de voir.
Se haussent pour atteindre au sommet du pressoir, Et les fouleurs, riant de leur douce folie , Leur barbouillent le front avec un peu de lie. On jase, on chante, on rit, les airs sont enivrés: De la cuve le vin jaillit à flots pourprés,
Et chacun de prendre uiîe coupe; Mais avant de goûter le nectar précieux , Le père du hameau, le plus vieux de la troupe, S'écrie en élevant son verre dans les cieux: «Bénissons Dieu, mes fils; à lui la goutte mère! Car c'est lui seul, enfants, qui féconde la terre. Et qui verse aux mortels , avec les flots du vin, La santé vigoureuse et l'oubli du chagrin. »
Non, tu n'as rien perdu de ton empire, 0 Vigne généreuse à l'éclat séducteur, Toujours avec élan, toujours avec ardeur. Après ton fruit divin le genre humain soupire! Toujours à ton aspect l'enfant et le vieillard Sentent d'un feu plus vif rayonner leur regard; Le triste cœur de la veuve plaintive