‹ Satires et poèmesChapitre 8 sur 43 · IDOLE · texte numérisé non relu

IDOLE

Aux regards d'un Cosaque étaler leurs poitrines, .

Et s'enivrer de son odeur.

Eh bien! dans tous ces jours d'abaissement, de peine ,

Pour tous ces outrages sans nom , .le n'ai jamais chargé qu'un être de ma haine

Sois maudit , ô Napoléon !

in.

O Corse à cheveux plats! que ta France était belle ,

Au grand soleil de messidor !

C'était une cavale indomptable et rebelle ,

Sans frein d'acier ni rênes d'or ; Une jument sauvage à la croupe rustique,

Fumante encor du sang des rois , Mais fièrc , et d'un pied fort heurtant le sol antique,

Libre pour la première fois :

Jamais aucune main n'avait passé sur elle

Pour la flétrir et l'outrager.

48 l. IDOLE.

Jamais ses largos lianes n'avaient porté la selle

Et le harnais de l'étranger; Tout son poil reluisait , et belle vagabonde ,

L'œil haut , la croupe en mouvement , Sur ses jarrets dressée , elle effrayait le monde

Du bruit de son hennissement.

Tu parus , et sitôt que tu vis son allure ,

Ses reins si souples et dispos , Centaure impétueux , tu pris sa chevelure ,

Tu montas botté sur son dos.

Alors , comme elle aimait les rumeurs de la guerre,

La poudre et les tambours battans , Pour champ de course , alors , tu lui donnas la terre,

Et des combats pour passe-temps ; Alors, plus de repos , plus de nuits, plus de sommes.

Toujours l'air, toujours le travail , Toujours comme du sable écraser des corps d'hommes.

Toujours du sang jusqu'au poitrail ; Quinze ans , son dur sabot dans sa course rapide

Broya des générations;

l'idole. 49

Quinze ans, elle passa , fumante, à toute bride ,

Sur le ventre des nations.

Enfin lasse d'aller sans finir sa carrière ,

D'aller sans user son chemin , De pétrir l'univers , et comme une poussière

De soulever le genre humain ; Les jarrets épuisés, haletante et sans force,

Prête à fléchir à chaque pas , Elle demanda grâce à son cavalier corse ;

Mais, bourreau, tu n'écoutas pasl Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse ,

Pour étouffer ses cris ardens Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse ,

De fureur tu brisas ses dents , Elle se releva; mais un jour de bataille

Ne pouvant plus mordre ses freins , Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille

Et du coup te cassa les reins.

50 l'idole.

Maintenant tu renais de ta chute profonde :

Pareil à l'aigle radieux , Tu reprends ton essor pour dominer le monde ,

Ton image remonte aux cieux.

Napoléon n'est plus ce voleur de couronne,

Cet usurpateur effronté , Qui serra sans pitié, sous les coussins du trône ,

La gorge de la Liberté ; Ce triste et vieux forçat de la Sainte-Alliance

Qui mourut sur un noir rocher, Traînant comme un boulet l'image de la France

Sous le bâton de l'étranger; Non, non, Napoléon n'est plus souillé de fanges ;

Grâce aux flatteurs mélodieux, Aux poètes menteurs, aux sonneurs de louanges,

César est mis au rang des dieux.

l'idole. 51

Son image reluit à toutes les murailles ,

Son nom dans tous les carrefours Résonne incessamment, comme au fort des batailles

Il résonnait sur les tambours.

Puis de ces hauts quartiers où le peuple foisonne ,

Paris comme un vieux pèlerin , Redescend tous les jours au pied de la colonne

Abaisser son front souverain.

Et là , les bras chargés de palmes éphémères ,

Inondant de bouquets de fleurs Ce bronze que jamais ne regardent les mères ,

Ce bronze grandi sous leurs pleurs ; En veste d'ouvrier, dans son ivresse folle ,

Au bruit du fifre et du clairon , Paris d'un pied joyeux danse la carmagnole

Autour du grand Napoléon.

Ainsi passez, passez, monarques débonnaires,

5*2 l'idole.

Doux pasteurs de l'humanité , Hommes sages , passez comme des fronts vulgaires

Sans reflet d'immortalité!

Du peuple vainement vous allégez la chaîne ,

Vainement tranquille troupeau , Le peuple sur vos pas , sans sueur et sans peine ,

S'achemine vers le tombeau; Sitôt qu'à son déclin votre astre tutélaire

Épanche son dernier rayon , Votre nom qui s'éteint , sur le flot populaire

Trace à peine un léger sillon.

Passez, passez, pour vous point de haute statue,

Le peuple perdra votre nom ; Car il ne se souvient que de l'homme qui tue

Avec le sabre ou le canon ; Il n'aime que le bras qui dans des champs humides,

Par milliers fait pourrir ses os ; Il aime qui lui fait bâtir des pyramides ,

Porter des pierres sur le dos ; Passez ! le peuple c'est la fille de taverne ,

l'idole. 53

La fille buvant du vin bleu, Qui veut dans son amant un bras qui la gouverne ,

Un corps de fer, un œil de feu , Et qui , dans son taudis , sur sa couche de paille ,

N'a d'amour chaud et libertin Que pour l'homme hardi qui la bat et la fouaille ,

Depuis le soir jusqu'au matin.

Dans le pays de France aujourd'hui que personne Ne peut chez soi rester en paix,

Et que de toutes parts l'ambition bourgeonne Sur les crânes les plus épais ,

Tout est en mouvement sur la place publique; La voix bruyante et le cœur vain,

Chacun bourdonne autour de l'œuvre politique ,

Chacun y veut mettre la main.

Là, courent tous les gens de bras et de parole,

Poète, orateur et soldat, Tout ce qui veut paraître et jouer quelque rôle

Dans le grand drame de l'état; Tout , des hauts carrefours abonde sur la place

Et haletant, pressant le pas, Sur le pavé fangeux se précipite en masse,

Et vers le peuple tend les bras.

Certes le peuple est grand , maintenant que sa tête

A secoué ses mille freins , Que , l'ouvrage fini , comme un robuste athlète

Il peut s'appuyer sur ses reins; 11 est beau ce colosse à la mâle carrure,

Ce vigoureux porte-haillons,

Ce sublime manœuvre à la veste de bure

Teinte du sang des bataillons ; Ce maçon qui d'un coup vous démolit des trônes,

Et qui , par un ciel étouffant , Sur les larges pavés fait bondir les couronnes

Comme le cerceau d'un enfant.

Mais c'est pitié de voir, avec sa tête rase,

Son corps sans pourpre et sans atour, Ce peuple demi-nu, comme ceux qu'il écrase,

Comme les rois avoir sa cour ; Oui, c'est pitié de voir, à genoux sur sa trace,

Un troupeau de tristes humains Lui jeter chaque jour tous leurs noms à la face,

Et ne jamais lâcher ses mains ; D'entendre autour de lui mille bouches mielleuses ,

Souillant le nom de citoyen , Lui dire que le sang orne des mains calleuses ,

Et que le rouge lui va bien ; Que l'inflexible loi n'est que son vain caprice ,

Que la justice est dans son bras,

tiO LA POPULARITÉ.

Sans craindre qu'en ses mains l'arme de la justice Ne soit l'arme des scélérats.

Est-ce donc un besoin de la nature humaine

Que de toujours courber le dos?

Faut-il du peuple aussi faire une idole vaine ,

Pour l'encenser de vains propos?

À peine relevé faut-il qu'on se rabaisse ?

Faut-il oublier avant tout, Que la liberté sainte est la seule déesse

Que l'on n'adore que debout?

Hélas ! nous vivons tous dans un temps de misère ,

Un temps à nul autre pareil , Où la corruption mange et ronge sur terre

Tout ce qu'en tire le soleil ; Où dans le cœur humain l'égoïsme déborde,

Où rien de bon n'y fait séjour;

Où partout la vertu montre bientôt la corde ,

Où le héros ne l'est qu'un jour ; Un temps où les sermens et la foi politique

Ne soulèvent plus que des ris ; Où le sublime autel de la pudeur publique

Jonche le sol de ses débris ; Un vrai siècle de boue, où plongés que nous sommes,

Chacun se vautre et se salit ; Où comme en un linceul dans le mépris des hommes ,

Le monde entier s'ensevelit !

Pourtant, si quelques jours de ces sombres abîmes

Où nous roulons aveuglément, De ce chaos immense où les âmes sublimes

Apparaissent si rarement , Tout d'un coup , par hasard, il en surgissait une

Au large front, au bras charnu ;

Une amc toute en fer, sans peur à la tribune,

Sans peur devant un glaive nu ; Si cette amc splendide, étonnant le vulgaire

Et le frappant de son éclat , Montait avec l'appui de la main populaire

S'asseoir au timon de l'état; Alors je lui crierais de ma voix de poète

Et de mon cœur de citoyen :

Homme placé si haut , ne baisse pas la tête ,

Marche , marche et n'écoute rien !

Laisse le peuple en bas applaudir à ton rôle

Et se repaître de ton nom ; Laisse-le te promettre un jour même l'épaule

Pour te porter au Panthéon !

Marche ! et ne pense pas à son temple de pierre ;

Souviens-toi que , changeant de goût, Sa main du Panthéon peut chasser ta poussière,

Et la balayer dans l'égout !

Marche pour la patrie et sans qu'il nous en coûte ,

Marche en ta force et le front haut :

Et dût ton pied heurter à la fin de ta route

Le seuil sanglant d'un échafaud , Dût ton front radieux et ta tête sublime

Tomber au bruit d'un vil tambour; Du peuple quel qu'il soit ne cherche que l'estime ,

Ne redoute que son amour î...

La popularité ! — c'est la grande impudique

Qui tient dans ses bras l'univers , Qui , le ventre au soleil comme la nymphe antique ,

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