‹ Satires et poésies diversesChapitre 13 sur 29 · VN · texte numérisé non relu

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Brisaient avec orgueil leur sabre sur la planche Et foulaient aux pieds leur schako :

- Tout est fini! ma vie... eh ! qu'en faire? elle est prête, S écriait le vieillard; tyrans I dévorez-la... Voici , je vous la donne ! » Il se brûle la tête, Et son cadavre tombe là.

Ce soir donc j'entendis sonner les funérailles D un peuple dont les rois craignent le seul aspect , Et dont le monde entier redisait les batailles Le front découvert par respect.

Et je vis ses enfants échappés aux bastilles Du Nord — le souvenir m'en est resté gravé — Tous portés en triomphe au sein de nos familles Gomme un fils qu'on a retrouvé.

Mon cœur, depuis six mois, nourrissait la pensée D aller en pèlerin annoncer aux Gentils La parole de Dieu... Ma voile fut hissée.

Au premier de mai je partis.

Voici ! vous la foulez, cette terre sacrée... Mais craignez de heurter sur le sol endonnis Un Gosak, un Tcherkès qui flaire à votre entrée Si vous êtes de ses amis.

Ou plutôt poussez-le du pied comme une béte : Un boïard ! dira-t-il ; il n'oserait japper; Il se serre en rampant sans relever la tête, Car on Ta dressé pour ramper.

Ils sont dix, ils'sont vingt dans une chambre crasse * , Étroite , puant l'ail , qui prend à l'odorat , Les uns, et les mieux mis, couverts d'une peau grasse, Ou des lambeaux d'un vitschoura ;

D'autres de la casaque à la teinte blafarde.

Et crasseuse comme eux, portant tous quelques croix **, Les uns cinq, d'autres dix, d'origine bâtarde, Et tous se mouchant dans leurs doigts.

Passez vite, passez! de crainte qu'un caprice

Ne vous jette en leurs mains les pieds et poings liés ;

* Le premier poste russe sur le territoire polonais avant d'arriver à Kalisch.

** Ce sont des médailles, en argent, qui indiquent les campagnes auxquelles chaque soldat a pris part.

Et ne vous flattez pas qu'en lui criant : Justice ! Le consul * vous eût déliés.

Vieillard, bénissez-moi! Ma pauvre vieille mère, Vous avez bien pleuré , la nuit! G est que la nuit Vous soulagez vos yeux de la douleur amère Qui les brûle quand le jour luit .-

Car le jour, vous n osez vous fier à personne, Vous ne pouvez pleurer le jour, n est-ce pas? Vous refoulez vos pleurs, et lorsque minuit sonne , Vous pleurez et ne dormez pas.

Mère, séchez vos pleurs ; j'apporte des nouvelles D'un frère bien-aimé. Voyez ce crucifix?

C'est de lui ! relisez ces paroles si belles... Mère , j'ai connu votre fils !

* M. Durand. Mais ne troublons point la paix des morts. J*ai, du reste^ cette justice à lui rendre qu'il n'était pas plus indigne du poste honorable qu'il occupait qu'une foule d'autres consuls et ambassadeurs auxquels j'eus , plus d'une fois, l'occasion de recourir contre les vexations de la police étrangère.

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Que de fois je mêlai mes larmes à ses larmes !.. Oh! Don, ne plearez pas!.. Les pleurs nous sont permis Quand pour les essuyer on a ses frères d*armes , Ou qu on pleure avec ses amis.

Mais espérons en Dieu! quand la mesure est pleine , Dieu change en ris les pleurs, en lauriers les revers ; Le bonheur du méchant n a qu'un jour, et sa peine Doit survivre à cet univers.

Passez vite, passez 1 la tristesse est suspecte. Le mattre rit , riez : le rire est seul permis. Malheur à celui-là qui s*aime et se respecte Jusques à fuir ses ennemis !

Malheur à celui-là qui porte haut la tête, A celui-là qui pleure un frère — il a grand tort ! A la femme qui craint que le bruit d une fête Ne réveille son enfant mort!

Car on danse au château ; le maître veut qu'on danse. Viens, déchire ton voile et tes habits de deuil ;

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Femme, cache tes pleurs... ^oici Son Excellence! Tu frémis?., n est-ce point d'orgueil?

Jeunes filles, dansez ! soyez vives, rieuses ! Le maître a l'œil sur vous; que vos yeux scélérats Lui disent que vos nuits seraient délicieuses Si vous les passiez dans ses bras.

Passez vite, passez ! ce tableau vous afflige. Mais voyez-vous cette ombre. . . Ohl quelle est sa douleur ? Elle pleure. . . qua-t-elle? est-ce un songe? un prestige?.. C'est une femme qui se meurt.

Elle pleure un amant qu'elle appelait son âme, Son tout, ses yeux, son ange, et de mille autres noms Que l'amoureux délire inspire au cœur de femme Comme à l'amante de Phaon.

Elle pleure un amant coupable ... 6 peine amère î Son amant accusé d'avoir donné du pain Au pauvre qui passait... ce pauvre était son frère, Et ce frère mourait de faim .

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On va bien quelquefois jusques à lui permettre Une courte entrevue, un rayon de bonheur; Mais l'officier de garde enchérit sur son maître Dans l'art de lui briser le cœur:

Car le sien est de fer ; ce spectacle Tennuie ; Comprendrait-il jamais ces pleurs dignes des Gieux ? S'il en verse parfois, sa manche les essuie,

C'est du rhum qui sort par ses yeux.

Comprendrait-il cet être en deuil qui se consume, Pour qui toute la vie est un mensonge amer?

Saurait-il ce que c est qu'un cœur gros d'amertume, Ou les tourmentes de la mer?

L'aragne, dites-moi, goûte-t-elle autre chose Que le cruel plaisir de vivre de douleurs?

Comprend-il, dites-moi, la beauté de la rose, Le ver qui ronge ses couleurs ?

Le Kalmouck a fait signe, il sort — il faut le suivre. Tremblante, le cœur plein d'angoisses, elle sort Comme le criminel qui n'a de temps à vivre Que celui d'aller à la mort.

Mais, la nuit, elle est là pleurant sur cette pierre. . .

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Si le maître passait, il en aurait pitié:

Car il aima, le maître, et si Dieu la fait père, Son cœur ne Fa point oublié.

Quels pleurs ! — N'entends-tu pas rouler sur la chaussée Le carrosse du maître? Oh ! si Dieu l'envoyait Avec ses huit Gosaks qui, la lance baissée.

Le suivent comme un trait !

Mais non... je n*entends rien. Que cette nuit est triste 1 Marie, ah ! par amour pour lui — par pitié, Viens-t*en ! car je ne sais quel présage m attriste... Oh! viens, si j ai ton amitié!

Si tu mourais, dis-moi quel être sur la terre Aussi pur que Marie irait le consoler?

Quel autre que le tien, quel nom pourrait lui plaire. Si Marie allait s*envoler?

Et tes yeux — ah ! tes yeux si pleins de poésie, Si tendres, si touchants, oii le Ciel s*est miré, Le beau Ciel qu'un poëte aime avec jalousie, Que Raphaël eût admiré ;

Et tes baisers de feu, ton souris, tes caresses.

Et tes doux noms d'amour qui volent par essaim.

-XA. 66 «vv Et tes bras blancs autour de son cou que tu presses Pour le ramener sur ton sein ;

Et ta voix enivrante. . . et Marie ! et Marie ! Crois-tu qu'on puisse perdre ainsi tout en un jour, Et crois-tu que l'Enfer aisément se marie Au Ciel pur où Ton vit d'amour?

Viens-t'en! il est encor d'autres pleurs à répandre : La nuit est froide et noire, on ne nous verra pas ; Et nous avons, mon ange, un autre culte à rendre, Nos frères morts dorment là-bas !

Tes larmes. . . une seule attendrirait les pierres ; Ton cœur a des secrets et qui ne sont qu'à toi. Des secrets merveilleux, et tes douces prières Les consoleront mieux que moi.

C'est un bien triste jour que le huit de septembre, Marie! — Ah I si le Ciel eût béni nos efforts, Dis, s'il les eût bénis. . . non, ce n'est pas en chambre Que nous prtrions nos frères morts.

Ni dans la nuit craintive^ en épiant dans l'ombre Si personne ne vient, ou si quelque serpent.

Le cou tendu^ les yeux perçant dans la nuit sombre, N*est là caché qui nous entend.

Sur ce tertre élevé couvert de hautes herbes, A gauche du chemin qui conduit à Wola, Reposons-nous. Passants^ courbez vos fronts superbes, Car les plus braves dorment là !

C'est ici que le choc fut sanglant et terrible, C'est ici que Ton vit le courage impuissant, Trahi, vendu, sans chef, tomber quoique invincible. Ici qu on marchait dans le sang !

Voyez- vous se dresser comme autant de noirs spectres * Ces décombres fumants? Voyez-vous sans abris Ces orphelins en pleurs ?.. ce sont autant d'Électres Qu'Égisthe voit avec mépris.

Mais Égisthe sait-il ce que peut une femme ?

Sait-il bien quelle fin le Ciel lui réserva?

* Tout le faubourg de Wola n*était qu*un monceau de ruines. Les cheminées seules des maisons de bois dévorées par les flammes étaient restées debout.

v^ 70 '^ Égisthe, sais-tu bien jasquoù plonge dans Fâme Le bras puissant de Jéhovah ?

A droite, c*est ici, sur cette batterie, Que leurs rangs foudroyés retombent sur le flanc Dix fois, vingt fois. . . leur chef, désespéré, s'écrie : « Il nous faut ta tête et ton sang,

Varsovie! ou tes murs seront la proie des flammes. Une heure, et c*en est fait ! Quel spectacle plus beau De voir sur le bûcher tes vieillards et tes femmes. Les voir, et d'être leur bourreau! * »

Mais Dieu n'a point voulu de cette boucherie : Nos frères vous ont dit un fraternel adieu !

Les verrez-vous jamais?... Viens au temple, Marie; Nous bénirons le nom de Dieu.

* Tous ces faits sont d'une exactitude historique. L'ordre de brûler la ville avait été donné, cen*estqu'à la prière de Polonais servant dans les rangs de Tennemi, et ayant leurs familles à Varsovie même, que l'exécution en a été non pas révoquée , mais suspendue. L'évacuation de la place a seule empêché cette barbarie.

•Vrt. 71 "VX»

Cielî qu eotends-je?.. est-ce toi, Marie; est-ce ton âme, Ta belle âme qui monte en sons mélodieux Sous la voûte du temple? est-ce ta voix de femme? Est-ce la parole de Dieu?

L*Océan pousse des cris terribles

Par trois fois; Les rochers, jusqu'alors insensibles, Ont tous pris du geste et de la voix, Et les vents, chassant les noirs orages Qui jetaient partout pluie et feu.

Laissent voir à travers leurs nuages

Le ciel bleu.

Ainsi s'accomplira cette sainte parole :

• Trois fois heureux sont ceux que le sort a froissés ! Car un jour les petits joueront le premier rôle. Et les grands seront abaissés. »

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