‹ Satires et poésies diversesChapitre 9 sur 29 · AA, 40 'V · texte numérisé non relu

AA, 40 'V

Laisseras-tu mourant se traîner par la ville

Ton chien hurlant de faim?

Iras-tu chez ton juge enfler son âme vile

En lui tendant la main ?

Lui crieras-tu merci!..

Pardonne, ami, pardonne!

Je t'outrage... mais croi Que ce monde trompeur nous prend plus qu'il ne donne.

Sois sage, connais-toi.

Connais ton cœur, tes goûts, ta facile indolence.

Ta faiblesse d'enfant , Et le peu que tu sais : ton cœur, c'est ta science;

Le cœur est décevant.

Faible ainsi que tu l'es , cédant au cours de l'onde ,

Au moindre coup du sort, Penses-tu résister aux tempêtes dû monde ?

C'est une mer sans port...

Tu mourras !... tes amis pleureront sur ta tombe!

Est-ce à toi qui t'en vas.

Qui t 'éteins... est-ce donc à l'étoile qui tombe

A diriger nos pas?

Ce monde est travaillé de fièvre et d'impuissance.

Penses-tu le guérir? As-tu mission de Dieu ? Quelle est donc ta démence !

Sans nom, sans avenir...

Va ! ta voix est trop faible ! Il faut une voix forte,

-w 41 "vr^

Il faut un bras nerveux Qui retienne écumant le coursier qui s'emporte

Dans ses écarts fougueux.

Et tu n'es qu'un enfant sans force, ni constance ,

Qui vit sans lendemain, Et qui voit sans regret un reste d'existence

S'échapper de sa main.

Ce n'est pas toi , poëte aux molles rêveries ,

Poëte insoucieux , Qui sonderas de l'œil ces routes infinies

Dans l'abîme des cieux , Qui sonderas ce monde , et la nature et l'homme

Aux mille profondeurs , Qui passeras tes nuits à scalper un atome,

A scruter dans nos cœurs Nos besoins , nos devoirs , nos secrets , nos pensées ,

Nos amours?... Est-ce toi, Toi qui viendras en aide aux âmes affaissées

Sous le doute ? Ta foi , Quelle est ta foi?... ton temple est fondé sur le sable.

Vois ces âmes de feu Pénétrer jusqu'au fond ce monde impénétrable.

Et disputer à Dieu Des secrets qu'il garda des milliers de vies !

Vois de quelle hauteur Ils dominent de Tœil nos rampantes envies !

Vois quelle sainte ardeur Les brûle, les dévore, et que de nuits rêveuses

Ils passent sans repos !

Et reporte les yeux sur nos âmes terreuses...

Quel retour au chaos !

Quelle chute ! quel air épais ! Dieu, que de fange !

De serpents venimeux, De cadavres vivant de cette vie qui mange,

Qui n a point d'autres vœux , Qui se traîne au soleil comme une larve immonde ,

Qui végète et qui meurt...

Mais là, sous ce ciel bleu... là , par-^lelà ce monde ,

Que d'éclat , de splendeur!

Vois que de demi-dieux ! ils touchent au Grand -Être !

Admire > prie et croi.

Reconnais ta faiblesse; enfant, voilà ton mattre'

Poëte, courbe-toi!

— Je suis faible , il est vrai; mais je porte avec moi

Des souvenirs qui font ma force, Si chers qu'à les user le Temps en vain s'efforce : Que craint-on quand on a sa mère auprès de soi ?

'v/\< 43 'w O Poëte, où vas-tu ?... Ne t'attends qu*à toi-même ,

Ta fortune ou ton chien, li amitié du monde est un honteux blasphème.

Ne lui demande rien , Aien, pas même un sourire : on les paye, ses sourires,

Souvent de son repos.

L'orgueil et Tintérét partagent ses délires :

Aujourd'hui son héros Et demain son jouet. Sois libre! la sagesse ,

C'est l'empire de soi.

Un enfant se confie à la moindre caresse.

Pauvre enfant, comme toi J'eus aussi mes beaux jours, mes caresses, mes fêtes,

Mes doux noms... et plains-moi Gomme aussi je te plains, pauvre enfant ! Beaux jours, fêtes,

Caresses , noms d'amour, Tout m'a fui, tout, mon Dieu ! Mes prières, mes craintes ,

Rien n'a touché leurs cœurs.

Quel mal leur ai-je fait?... Oh ! j'entendrais leurs plaintes...

Et lorsque je me meurs , Ils ne m'entendent pas !

Pauvre enfant , ta faiblesse ,

Si tu n'es pas heureux Et ne puisses payer leurs soins avec largesse ,

Les payer de ton or.

Ta faiblesse d'enfant n'aura rien qui les touche ,

Page 1