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dernièi^^ foi$ 0n C6 monde. Nous allâmes nous promener ensemble aux Tuileries, il me parla tràslonguement de Hambacl)) et il était encore dans tout rentbousiasme de la joie que lui avait causée cette grande fête populaire. Il ne tarissait pas d'élQges sur la cgncp^de et la décence qui y régnaient. Il est vrai} ^t je Tai appris encore par d'autres voies, qn'\\ n'y eut à Hambacb aucun excès extérieurt qu'pn n'y vit point d'ivrognes se battre, que la populace ne s*y abandonna pas h £|a brutalité ordinaire; l'argie, Tivresse de l?i fête étaient d^ns }es pensées plutôt que dans les actes. Quant aux folies proprenient 4ites, on ne fai^^it que le^ chuchoter tout bas. Voiei^ entre autres phoses, cp que nie raconta Boerne. Ti^ndis qu'il causait avep Siebenpfeifer, un vieux paysan s'approcha de lui et lui glissa quelques mots à l'oreille. Sîur quoi, Siebenpfeifer lui ftt signe 4e la tête que npn. <^ Par curiq-, site, ajQut^ Boerne, je demandai à Siebeppfeifer oe que voulait ce paysan, pt il m'avoua que le. vieux paysan Iq; avait dit en propres termes : c Monsieur Siebenpfeifer, si vous ypulex, npufi^ vous ferons roi! ji i Je me suis très-bien amusé, continua Boerne %
nous étions là tous de vrais amis; nous nous serrions les mains, nous buvions à la fraternité, et je me souviens particulièrement d'un vieillard avec lequel j'ai pleuré pendant une heure entière, je ne sais plus du tout pourquoi! Nous autres Allemands^ nous sommes un peuple vraiment admirable et un peu plus pratique qu'autrefois. Nous avions aussi à Hambach le plus délicieux temps de mai; on eût dit du lait et des roses, et il y avait une belle jeune fille qui voulait me baiser la main comme si j'eusse été un vieux capucin; je ne le permis pas^ mais le père et la mère lui ordonnèrent de me baiser sur la bouche et m'assurèrent qu'ils avaient lu tous mes écrits avec le plus grand plaisir. Je me suis bien amusé. On m'a aussi volé ma montre; mais cela me réjouit également; c'est bien, cela me donne de l'espoir. Nous aussi, et c'est une bonne chose, nous avons des coquins parmi nous^ et nous ifen réussirons que plus facilement.
y> Ce maudit Montesquieu qui nous avait persuadé que la vertu est le principe des républicains t Je rri'inquiétais déjà, en pensant que notre parti ne se composerait que d'honnêtes gens, et que, par conséquent, il n'arriverait à rien. Il est absolument
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nécessaire que nous ayons, aussi bien que nos ennemis^ des coquins parmi nous. J'aurais été bien sdse de découvrir le patriote qui m'a escamoté ma montre à Hambach ; parce que, si nous arrivions au pouvoir, je le chargerais immédiatement de la police et de la diplomatie. Mais je ié trouverai, mon voleur. Je ferai annoncer dans le Correspondant de Hambourg que j'offre une somme de cent louis d'or à celui qui me rapportera ma montre. Elle vaut les cent louis, ne fût-ce qu'à titre de curiosité, car c'est la première montre qu'ait volée la liberté allemande. Oui, nous aussi, enfants de la Germanie, uous secouons le lourd sommeil de notre probité... Tremblez^ tyrans, nous aussi nous volons t »
Le pauvre Boéme ne pouvait pas cesser de parler de Hambach et du plaisir qu'il y avait eu. On eût dit qu'il avait le pressentiment que ce serait la dernière fois qu'il aurait été en Allemagne, la dernière fois qu'il aurait respiré l'air allemand et écouté d'une oreille avide les bêtises allemandes.
c Hélas t disait-il^ de même qu'en été le voyageur soupire après un breuvage rafraîchissant, de même je soupire souvent après ces bonnes grosses bêtises qui ne poussent bien que sur le sol de notre patrie.
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^lles sont gi prqfondes, si ipélancoUquement pla)r santesj que cela vous épanouit le cœur. Ici, chez le^ Français, les bêtises sont, s^H poqtpaire, si sèobes, si superficielles, si raisonnat^l^s, qufi, lorsqu'on est aocoutun^é h avoip n^ieux, Vpn ne peut pfis s'y fftire. Aussi mon huniQur devientrelle chaque jour, en France^ plus morose, plus aigre, et i la fin j'eii mourrai. L'exil est une borrible chose. Si jamais je vais en paradis, il ^st eevtaîn que je m'y trouverai eucore malheureux parmi les anges qui ohaa^c tent si bien et sentent si bon, car ils ne parlent pas allemand et ne fument pas de canastre. Ce n'est quQ daps mon pays que je ma trouve bien, ûh I Famour de la patrie! Ce mot me fait rire quand je r^ntends prononcer par des gens qui n'ont js^mais été en cxIIIm^ Ils pourrf^ient tout aussi bien parler da l'amour de la bouillie au laitt Là bouillie au laitl II faut être au milieu de^ déserts de sable de l'Afrique pour commencer h en comprendre la valeur. Si jamais je suis assez heureux pour retourner dans ma chère Allemagne^ traitezmoi d'infâme coquin, si jamais j'y écris une seule ligne contre n'importe quel éprivain exilé. Si je n'eusse craint les infamies qu^on fait répandre sup
le compte de cwx qui sont en prison, je ffie serais laissé tfanqui)I^nient arrêter comme le brave Wirtb et autres, à qui j'ai prédit leur sort; oui, à qui j'ai tout prédit comme je Tavais vu en rêve..,
» Oh ! c^élait un drôle de rêve | s'écria tout à coup Boerneen riant aui( éclats, et passant brusquement, selon son habitude, de la tristesse à la gaieté. C'étail vraiment un drôle de péye I J'y avais été prédisposa par les récits d'un ouvrier qui avait vécu ep Amé<i rique. Cet ouvrier me raconta un jour que, dans le§l villes de l'Amérique du Nord, ou voyait circuler pap les rues, de grosses tortue^, sur le dos desquelles était écrit à la craie, dans quelle auberge et quel jour on les mangerait en soupe. Je né sais pourquoi ce récit me frappa si fort; mais je pensai toute la journée à ces pauvres bêtes qui se promenaient ai tranquillement par les rues de Boston, sans se douter qu'on avait écrit, sur leur dos, le jour et Tendroit précis de leur mort... Or, figurez-vous que, la nuit suivante, je vis en rêve mes amis, les patriotes all&: ^ mands, changés en tortues pareilles à celles de Bo&! ton, se promenant paisiblement et portant également écrit sur leur dos le lieu et le jour où on les jetterait dans le maudit not-au-feu.,* Le lendc-
main.» je les avertis, mais je ne pus pas leur dire ce que j'avais vu en rêve, car ils se seraient offensés de ce qu'ils m'étaient apparus, eux, les hommes du mouvement, sous la forme de lentes tortues... Hais l'exil, l'exil, c'est une terrible chose... Hélas 1 combien j'envie les républicains français ! Us souffrent, mais dans leur pays; jusqu'au moment de leur mort, leur pied foule le sol chéri de la patrie. Et les Français qui luttent ici à Paris, ils ont sous les yeux tous ces chers monuments qui leur rappellent les grandes actions de leurs pères , les consolent et les encouragent f Ici, les pierres parlent , les arbres chantent, et une de ces pierres a plus le sentiment de rhonneur et prêche la parole de Dieu, c'est-àdire l'histoire du martyre de l'humanité^ avec plus de chaleur que tous les professeurs de l'école historique à Berlin et à Goettingue. Et ces marronniers des Tuileries que nous voyons devant nous, ne dirait-on pas qu'ils chantent en cachette la MarseiU " laise avec leurs mille langues vertes?... C'est ici un sol sacré, et l'on devrait ôter ses souliers lorsqu'on , s'y promène... Ici, à gauche est la terrasse des Feuillants ; à droite, là où s'étend aujourd'hui la rue de Rivoli, le club des Jacobins tenait ses séan-
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ces. Devant nous, dans le palais des Tuileries, tonnait la Convention, cette assemblée de titans, à côté de laquelle Bonaparte^ avec son aigle qui porte la foudre, n'a Tair que d*un petit Jupiter... Là-bas, en face, nous voyons la place Louis XVI, où fut fait le grand exemple... Et, entre deux^ entre le château et la place de l'exécution, entre les Feuillants et le club des Jacobins, au milieu, est le bois sacré dont chaque arbre est un arbre de liberté... »
Mais, parmi ces vieux marronnielrs des Tuileries, il y en a quelques-uns dont les branches sont pourries; et, au moment où Boerne voulait achever la phrase ci-dessus, une de ces branches se rompit avec un grand fracas, et, tombant de tout son poids d'une hauteur considérable, elle nous aurait écrasés tous les deux si nous ne nous fussions vivement jetés de côté. Boerne, qui ne se sauva pas aussi vite que moi, fut blessé à la main par un rameau de la branche qui tombait, et il grommela d'un air contrarié : « Mauvais signe i 9
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Et pourtant la fête de Hambaoh dénotait un grand progrès, surtout si on la compare à cette autre fêtd qui avait eu lieu auparavant à la Wartbourg, poup la glorification des communs intérêts populaires de FÂllemagne. Ce n'est que dans les détails accessoires que ces deux fêtes de la montagne ont une trèsgrande analogie, mais nullement dans ce qui en fit le caractère essentiel. L'esprit qui se manifesta à Hambach est fondamentalement différent de l'esprit, ou plutôt du fantôme qui fit son apparition sur la Wartbourg. Là, à Hambach, le temps moderne en<« tonna Joyeusement ses hymnes de lever de soleil, et but à la fraternité universelle de l'humanité; mais, ici, à la Wartbourg, le passé croassa son obscur chant de corbeau, et, à la lueur des torches, il se fit et se dit des sottises dignes du plus imbécile moyen âge. A Hambach, le libéralisme français prononça ses sermons de la montagne les plus enivrés, et, si Ton y dit aussi beaucoup de choses peu raisonnables, la raison cependant fut reconnue comme cette
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lEiutorité souveraine! qui lie et délie, et dicte aux lois ses propres Ibis; à la Wartbourg, au contraire, régna cette tetltoitianie étroite qui pleuriiicha beaucoup d'amour et de foi, mais dont Tamout* fl*étaît que la haine de Tétranger, et dont la foi né cousis-^ tait qu'en déraison, et, dans son ignorance, né sut rien inventer de mieux que dé brûler des livres î Je dis ignorance, car, soùs ce rapport, cette opposition antérieure que nous connaissons sous fà nom de viet^x Attemands était plus grandiose que Topposition nouvelle, bien que celle-ci ne brille pas précisément par la science. Celui-là précisément qui, âla Wartbourg, fit là proposition d'un auto-da-fé de livres, était en même temps Têtre le plus ignorant qui ait jamais fait de la gymnastique et publié des textes de vieux allemand. — Vraiment, cet individu nurait aussi dû jeter un feu là grammaire latine de Broeda*.
Chose singulière î En dépit de leur ignorance, les soi-disant vieuâ: Allemands avaient emprunté â la Science allemande Un certain pédantisme aussi repoussant que ridicule. Avec quelfe mesquinerie d'ép'dcheurs de syllabes, et de gerîs qui. mettent les pd.'xits .sur les i, ne discufêrent-ils pas les signes ca-
ractéristiques de la nationalité allemande ! Où commence le Germain ? Où finit-il? Un Allemand peut-il fumer du tabac? Non, déclara la majorité. Un Allemand peut-il porter des gants? Oui, mais de peau de buffle (le crasseux Massmann n'en portait point). Mais un Allemand peut boire de la bière, et il le doit comme un vrai fils de la Germanie, car Tacite parle très-certainement de la cerévisia allemande. Dans la grande brasserie de Goettingue, j'ai admiré un jour avec quelle érudition solide mes amis les vieux Allemands dressaient les listes de proscription pour le jour où ils arriveraient au pouvoir. Celui qui descendait, ne fût-ce qu'au septième degré, d'un Français, d'un juif ou d'un Slave, serait condamné à l'exil. Celui qui aurait écrit, ne fût-ce qu'une ligne, contre Jahn et, en général^ contre tous les ridicules des vietix Allemands^ pouvait se préparer à la mort^ et à la mort par la hache, non par la guillotine, bien que celle-ci soit originairement une invention allemande, et fût déjà connue dans le moyen âge sous le nom de la trappe toelche. Je me souviens à cette occasion qu'on discuta très-sérieusement si l'on devait inscrire sur cette liste de proscription un certain écrivain berlinois qui, dans le premier
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volume de son ouvrage^ s'était prononcé contre la gymnastique; — le dernier volume de son livre •n'ayant point encore paru, il pouvait se faire que dans celui-ci l'auteur dit des choses qui donneraient aux passages incriminés un tout autre sens.
Ces fous mélancoliques, ces teutomanes, ontils complètement disparu de la scène? Non, ils ont seulement déposé leurs habits noirs, la livrée de leur folie. La plupart même se sont débarrassés de leur jargon brutal et pleureur, et, affublés des couleurs et des semblants du libéralisme, ils n'en ont été que plus dangereux pour l'opposition nouvelle pendant la période orageuse et militante qui a suivi les journées de juillet. Oui, l'armée des révolutionnaires allemands fourmillait d'anciens teutomanes qui, avec des lèvres rechignées^ bégayaient la parole moderne, et chantaient même la Marseillaise... en faisant les plus terribles grimaces... Toutefois, il s'agissait d*une lutte commune pour un intérêt commun, l'unité de TAUemagne, la seule idée de progrès que cette opposition antérieure ait mise en avant. Notre défaite est peut-être un i)onheur...* Nous aurions combattu les uns à
côté des autres comme de fidèles frèrer, d'ar-
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mes; on aurait été fort uni pendant la bataille^ même à l'heure de la victoire... Mais^ le lendemain^ il Serait survenu un différend irrémédiable et qui ti'auraitpu se vider que par Vîdiima ratio populorum^ c'est-à-dire la trappe welche. Les gens à courte vUe^ parmi les révolutionnaires allemands^ jugeaient touteit choàed à la mesure française, et ils se séparaieilt déjà en constitutionnels et en républicains, et bientôt en girondins et eii montagnards, et, avec ces classifications, ils se haïssaient et se calom-^ faiaient à Tenvi ; mais les habiles savaient fort bien i}û'il n'y avait; en réalité, que deu^t grands partis danâ Tarméé de la révolution allemande et que ces ûbû'yi partis ne pouvaient transiger et se préparaient sourdement au pltift sanglant conflit. Lequel des âeu!t semblait l'emporter? Les habiles, parmi les libéraux, ne dissimulaient pas entre eux que lent parti, qui rendait hommage aux principes de la doctrine libérale française, s'il était le plus fort par le nombre, était le plus faible par la ferveur de la foi et les ressources. Et, en effet, ces teutomanes tégénérés formatent, il est vrai^ la minorité ; mais leur fanatisme, qui a quelque chose de religieux^
déborde facilement un fanatisme qui n'est éclosque
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de la raison ; d'ailleurs, il a sa disposition ces formules puissantes par lesquelles on agit niagiquement sur le peuple grossier; lesnlots« patrie, Allemagne, foi de nos pères^ etc. % électrisent bien plus sûrement les masses populaires que ceUx d'humanité, de citoyens du monde, de raison, de vérité!... Je veux dire par là que ces représentant^ de la nationalité ont de bien plus profondes racines dans le sol allemand que les représentants du cosmopolitisme^ et que ces derniers, en lutte avec eux, battraient vraisemblablement en retraite, à moins qu'ils ne se hâtassent de les prévenir. . . par la trappe welche.
En temps de révolution, il ne nous reste que le choix entre tuer et mourir;
On ne peut se faire tmlle idée de temps semblables, si Ton n'a pas éprouvé quelque chose de la fièvre qui secoue ^\0H les hommes et leur inspire des pensées et des sentiments tout particuliers. II est impossible, dans le calme d'une période pacifique comme celle-ci, de juger les paroles et les actes de temps semblables.
Je ne sais jusqu'à quel point tout ce qui précède sera compris. Ceux qui viendront après nous héri-
ieront peut-être de nos maux secrets, et c'est un devoir de leur signaler les remèdes que nous avons trouvés efficaces. J'ai insinué plus haut jusqu'à quel point une certaine alliance pouvait avoir lieu entre ces révolutionnaires qui importaient dans nos affaires allemandes le jacobinisme français... Bien que mes opinions politiques se séparassent des leurs dans le domaine de la pensée, je me serais toujours rattaché' à eux sur les champs de bataille de l'action... C'est que nous avions des ennemis et des dangers communs!
A la vérité, avec leur étroitesse et leur confusion d'idées, ces révolutionnaires n'ont jamais compris les garanties positives de cette alliance naturelle. D'ailleurs^ je les avais devancés de si loin, qu'ils ne me voyaient plus, et, avec leur myopie, ils croyaient que j'étais resté en arrière.
Ce n'est ni le lieu ni le moment de m'expliquer avec plus de détails sur les dissidences qui se produisirent, après la révolution de juillet, entre moi et ces révolutionnaires allemands à Paris. Louis Boerne doit être considéré comme le représentant le plus considérable de ces derniers, surtout vers la fin de sa vie, lorsque, à la suite des défaites républicaines»
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les deux agitateurs les plus actifs, Garnier et Wolfrum, se retirèrent de la scène.
Il a déjà été fait mention du premier. C'était Tun des meneurs les plus énergiques, et il faut lui rendre ce témoignage qu'il possédait au plus haut degré tous les talents démagogiques. Un homme de beaucoup d'esprit, de connaissances étendues et d'une grande éloquence, — mais un intrigant. Dans les tempêtes d'une révolution allemande, Garnier aurait certainement joué un rôle; mais la pièce n'ayant pas été représentée, cela tourna mal pour lui. On dit qu'il dût se sauver de Paris parce que son hôte attentait à sa vie, non pas en le menaçant d'empoisonner ses vivres, mais bien parce qu'il menaçait de les lui couper, s'il n'était payé comptant. L'autre des deux agitateurs, Wolfrum, un jeune homme de la haute Bavière, de Hof, si je ne me trompe, était commis ici, dans une maison de commerce, mais quitta sa place pour se consacrer aux idées de liberté qui se faisaient jour et l'avaient saisi tout entier. C'était un brave homme, désintéressé, poussé par un pur enthousiasme, et je me sens d'autant plus obligé à le reconnaître, que sa mémoire n'est pas encore complètement purifiée d'une'
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horrible accusation. En effet, lorsqu'on l'éloigna de Paris et que le général la Fayette fit une interpellation à la Chambre, au sujet de cet acte arbitraire, le comte d' Argent, alors ministre de Tintérieur, le comte d'Argout moucha son grand nez et aflSrma que Fexpulsé était un agent des jésuites bavarois et qu'on en avait trouvé la preuve dans ses papiers. Quand Wolfrum, qui se tenait en Belgique, apprit par les journaux cette accusation indigne, il voulut sur-le-champ revenir ici ; maisTargent lui manquait, il dut faire le voyage à pied, et, tombé malade de fatigue et d'agitation, à son arrivée à Paris, il dut descendre à THôtel-Dieu, où il mourut sous un nom étranger.
Wolfrum et Garnier furent toujours de fidèles adhérents de Boerne ; mais ils conservaient vis-àvis de lui une certaine indépendance, et c*est à de tout autres sources qu'ils puisaient leurs inspirations. Mais, depuis leur disparition, Boerne prit immédiatement la première place parmi les révo* lutionnaires de Paris; il ne gouverna plus par les agents de sa volonté, mais en son propre nom, et il eut autour de lui tout un état-major de têtes étroites et échauffées qui lui rendaient hommage
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avec une vlnëration aveugle. Il était asslsi au milieu de ces fidèles, dans toute la majesté de sa robe de chambre de soie bariolée, et il jugeait (es grande de cette terre, et, avec le czar de toutes les Hussies^ c'était sans doute l'écrivain de ces pages que sa colère de Rhadamante frappait le plus vigoureusement. Ce qui, dans ses écrits, notait indiqué qu'à demi-mot, trouvait dans ses discours les développements les plus crus, et ja petitesse d'esprit soupçonneuse qui le dominait, et une certaine vertu infâme qui, poup la cause sainte, ne recule pas devant le mensonge; bref, rétroitesse et l'illusion le poussaient jusque dans les marécages de la calomnie.
Le reproche de «petitesse d'esprit soupçonneuse» doit moins tomber ici sur l'individu que sur l'espèce tout entière, qui a trouvé dans Haximilien Ro** bespierre, de glorieuse mémoire, son représentant achevé. Boerne avait avec ce dernier la plus grande ressemblance : sur le visage, la défiance aux aguets; dans le cœur, un sentimentalisme sanguinaire; dans la tête, des idées sèches.,. Seulement, iln*avait pas une guillotine à ses ordres, il devait s'en tenir aux paroles et se contenter de calomnier. Ce reproche atteint surtout l'espèce ; car, chose singulière !
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de même que les jésuites, les jacobins ont adopté le mensonge comme un moyen de guerre permis, peut-être parce que^ les uns et les autres, ils avaient la conscience de poursuivre les bi^tsles plus élevés : «ceux-là combattaient pour la cause de Dieu, ceuxci pour la cause de Thumanité... Aussi voulonsnous leur pardonner leurs calomnies 1
Hais une envie secrète n'était-elle point parfois en jeu chez Louis Boeme? Boerne était un homme, et, tandis qu'il croyait qu'en ruinant la bonne réputation d'un adversaire, il n'agissait que dans l'intérêt de la république, et se savait peut-être très-bon gré d'avoir fait ce sacrifice, il satisfaisait, sans le savoir, les convoitises secrètes de sa mauvaise nature, comme autrefois Maximilien Robespierre, de glorieuse mémoire t
Et c'est p:.irtou^ à mon égard que le défunt s'est abandonné à de semblables sentiments, et toutes ses attaques n'étaient, en fin décompte, autre chose que l'envie mesquine qu'éprouve le petit tambourmaître pourle grand tambour-major ; — il m'enviait pour mon grand panache qui flottait si joyeusement dans les airs, pour mon uniforme richement brodé où il se trouvait plus d'argent que lui, le
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petit tambour-maître, ne pouvait s'en payer avec toute sa fortune ; pour la dextérité avec laquelle je balançais la grande canne, pour les regards amoureux que me lançaient les fillettes, et que je leur rendais peut-être avec un peu de coquetterie!
L'entourage de Boerne était aussi responsable en grande partie de ces fautes. Aiguillonné par ses fidèles, il se laissait entraîner à beaucoup de paroles méchantes, et ce qu'il avait dit était encore embelli et perfectionné pour servir à des buts particuliers fort étranges. Avec toute sa méfiance, il était facile à tromper; il ne se doutait point qu'il servait d'instrument à des passions étrangères, et souvent même aux suggestions de ses ennemis. On m'assure que quelques-uns des espions qui vont ici flairant à droite et à gauche pour le compte de certains gouvernements, savaient se comporter en si bons patriotes, que Boerne leur accordait toute sa confiance, et,'jour etnuit, s'enfermait et conspirait avec eux.
Et pourtant il se savait entouré d'espions, et il me dit une fois : « J'ai constamment derrière moi un gaillard qui me suit partout dans les rues, reste
devant toutes les maisons où il me voit entrer, et
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sans doute est bien payé pour cela par quelque gouvernement. Si seulement je connaissais ce gouvernement^ je lui écrirais que je gagnerais volontiers cet argent moi-même, que je lui rapporterais consciencieusement chaque jour comment j'ai passé la journée, avec qui j'ai parlé, où je suis allé; — oui, je suis prêt à faire ce rapport à beaucoup meilleur marché, pour la moitié moins que se fait payer ce quidam qui me suit partout ; car il faut également que je fasse toutes ces courses. Ce que je gagnerais en étant mon propre espion suffirait peut- $(re à me f^\Te vivre. »
Il y avait, d'ailleurs, bien d'autres circonstances clésagréables qui me faisaient un devoir de vivre loin de Boerne...
... Cet aveu peut sembler étrange dans la bouche d'un homme qui n'a jamais fait chorus avec les criailleries* des zélotes, soi-disant prédicateurs de morale, et qui a été suffisamment taxé par eux d'hérésie. Méritais-je réellement ces inculpations? Après m'être examiné très à fond moi-même, je puis me rendre le témoignage que jamais mes pensées et mes actions n'ont été en contradiction avec la morale^ avec cette morale qui est innée en mon âme
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qui peuMtpe est mon àme môme, le principe vivifiant de ma vie. J'obéis presque passivement à une nécessité morale, et ne prétends point pour cela à des couronnes de laurier et autres prix de vertu. J'ai lu dernièrement un livre où Ton prétend que je me suis vanté qu'il n'y avait pas une Phryné sur les boulevards de Paris^ dont les charmes me fussent restés inconnus. Dieu sait à quelle digne espèce de correspondant brouillon ces belles anecdotes ont été empruntées, mais je puis donner à l'auteur de ce livre l'assurance que jamais, même au temps de ma plus folle jeunesse, je n'ai connu une femme sans avoir été entraîné d'abord par l'enthousiasme pour sa beauté, la révélation corporelle de Dieu, ou par la grande passion, cette passion qui est aussi d'essence divine, parce qu'elle nous affranchit de tous les petits sentiments égoïstes, et nous fait sa^ crifier les biens chimériques de la vie, oui, la vie elle-mémel... Et le monde, en définitive, est juste et il pardonne à ces flammes, pourvu que l'incendie
soit violent et sincère, et qu'il flamboie longtemps splendidement... G est pour les feux de paille trompeurs qu'il est sévère, et il se raille des demiflammes inquiètes... Le monde estime et honoie
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toute passion, du moment qu'elle se montre vraie, et le temps crée aussi, dans ce cas, une certaine légitimité... ..
D'ailleurs, lapoliticomanie constante de Boerne me donnait du malaise. Toujours et toujours des raisonnements politiques, et même à table où il savait me trouver. A table, où j'oublie si volontiers toutes les misères du monde, il me gâtait les meilleurs morceaux par sa bile patriotique qu'il répandait en quelque sorte en causant comme une sauce amène. li me dégoûtait des pieds de veau à la mai* tre d'hôtel^ mon innocente passion d'alors, par toutes les mauvaises nouvelles d'Allemagne qu'il avait ramassées çà- et là dans les journaux les plus suspects. Et puis ses maudites remarques faites pour ôter l'appétit ! Par exemple, il se traîna un jour après moi dans le restaurant de la rue Le Peletier, où ne dînaient alors que des réfugiés politiques d'Italie, d'Espagne, de Portugal, et de Pologne. Boerne, qui les connaissait tous^ remarqua, en se frottant joyeusement les mains, que nous étions, lui et moi, de toute la société, les seuls qui n'eussiens pas été condamnés à mort par nos gouvernements respectifs. « iMais, ajouta-t-il, je n'ai pas
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encore perdu tout espoir. Nous finirons par être tous pendus, et vous aussi bien que moi. » Je répondis que, par le fait, il serait très-avantageux pour la cause de la révolution allemande que nos gouverments procédassent un peu plus rapidement^ et fissent pendre réellement quelques révolutionnaires, afin que les autres pussent voir que l'affaire n'était pas un jeu, et qu'il fallait risquer le tout pour le tout... «Vous voulez sans doute, fit Boerne en m'interrompant,' que nous soyons pendus dans l'ordre alphabétique ; je serais ainsi l'un des premiers et mon tour tomberait sur la lettre B^ qu'on me pendît comme Boerne ou comme Baruch \ et il y aurait encore un bon moment jusqu'à ce qu'on arrivât à vous, à la lettre H. >
C'étaient là des propos de table qui ne me récréaient guère, et je me vengeais en affectant, pour les objets de l'enthousiasme de Boerne, une indifierence exagérée, presque passionnée. Par exemple, Boerne s'était vexé de ce qu'à peine arrivé àParis, je n'avais rien su faire de mieux que d'écrire pour un journal allemand un long article sur l'Ex-
i. Le nom primilif de Louis Boerne était Lœb Baruch.
position de peinture d'alors. Je n'examinp pas si l'intérêt pour Tart, qui me-poussa à ce travail, était si complètement incompatible avec les intérêts révolutionnaires du jour : mais Boerne voyait là une preuve d'indifférence pour la sainte cause do Thu-' manité, et il me fut facile de lui gâter ainsi les dé* lices de sa choucroute patriotique, en ne lui parlant à table d'autre chose que de tableaux, des Moissonneurs de Robert, de la Judith d*Horace Vernet, du Famt de Scheflfer. « Qu*avez-vous fait, me demanda-t-il une fois, le premier jour de votre arrivée à Paris? Quelle fut votre première course? » Il s'attendait sans doute à m*entendre nommer la place Louis XV ou le Panthéon, les tombeaux de Rousseau et de Voltaire, et il fit une singulière mine quand je lui avouai loyalement la vérité, c'est-à-dire que, tout de suite après mon arrivée, j'étais allé à la Bibliothèque royale, et que je m'étais fait montrer par le conservateur le manuscrit des Minnesaenger de Roger de Manesse. Et c'était vrai ; depuis des années, je désirais voir de mes yeux les chères feuilles qui nous ont conservé les poésies de Walther de la Vogelweide, le plus grand lyrique allemand. Pour Boerne^ c'était là