‹ Satires et portraitsChapitre 9 sur 18 · I.0DI4 BOEENB · texte numérisé non relu

I.0DI4 BOEENB

prise, nous i^imes ces vieux originaux, qui avaieiU toujours apparu courbés et taciturnes, relever la tôte, soufire amicalement à nous autres jeunes gens, nous server les mains «toooter 4e Joyeuses histoires. J'en entendis mêine wi cbanter.; 4»r il nous chanta, dans un cale rir^-nme ffîaraeiilai8, et c'est là •que Jiotis en apprîmes la mélodie et les belles paroles, et nous ne fûmes pas longtemps à le chanter ^mieux que le vieillard .; car, aux plus belles strophes, il Jtùait comme na insaasé, ou pleurait ooisme un enfant. Il est toujours heureux que de semblables têtes grises restent em vie |)Our appren* 4re les efaanits aux jeunes ^[ens. Nous ne les oublierons fnas, let quelquefr'Uns d'entre nous les feront <shaiflear «ax petits-fils qui ne £€uU pas encore .nés ; fouB 'beancoap de nous auront alons pourri^ soit dttis les cachote de F Allemagne, £oit dans les manaarfles 4le i:(»ukl.^ * j»

Le passage ci^essus démon livre DeV Allemagne a été écrit )par»moi, il y a six ans environ^ et, en le véSssttki aujAurd'èittl, toutes ces tristesses inconso*laiâBs ài&sà je œ sentais alors que les pdfemiess

i. De rAlUmagnôt tom. \, p. iôl et sair. Paris^ Michel Lôvy frères, f8(î3.

avant-coureurs s'abattent sur mon âme comme d'humides ombres. Il me semble qu'une eau glacée tombe sur mes sentiments les plus brûlants, et ma vie n'est qu'un douloureux engourdissement. froide caverne hivernale, où nous vivons en claquant des dents!... mort, pâle homme de neige dans un brouillard infini, que veux tu dire en nous faisant de la têtece signe railleur?...

Heureux ceux qui pourrissent lentement dans le& cachots de la patrie. . . car ces cachots sont une patrie avec des barreaux de fer, et l'air allemand souffle au travers, et le porte-clefs, quand il n'est pas tout a fait muet, parle la langue allemande!... 11 y a aujourd'hui plus de six lunes qu'aucun son allemand n'a résonné à mon oreille, et toutes mes pensées se revêtent péniblement des formes d'un langage étranger... Vous avez peut-être une idée de l'exil du corps, mais il n'y a qu'un poëte allemand, forcé de parler français tout le jour, d'écrire, et même la nuit de soupirer en français près du cœur de sa bien-aimée, qui puisse se faire une représentation de l'exil de l'esprit ! Mes pensées aussi sont exilées, exilées dans une langue étrangère.

Heureux ceux qui, à l'étranger, n'ont à combattre

LOUIS BOERNK 469

qu'avec la pauvreté, avec la faim et le froid, qui ne sont que des maux naturels 1 ... A travers les lucarnes de leur mansarde, le ciel leur sourit avec toutes ses étoiles... souffrances dorées, en gants glacés, combien tes tourments sont plus cruels!. .. La tête désespérée doit se faire friser, parfumer peut-être, et les lèvres irritées, qui voudraient maudire ciel et terre, doivent sourire, et toujours sourire...

Heureux ceux auxquels leurs souffrances ont fini par ôter un dernier reste de raison, et qui ont trouvé un sûr abri à Charenton ou à Bicêtre, comme le pauvre F**, le pauvre B**, le pauvre L** et tant d'autres que je connaissais moins... La cellule de leur folie leur parait une patrie aimée ; dans la camisole de force, ils se croient vainqueurs de tout despotisme, et les fiers citoyens d'un état libre... Mais ils auraient pu avoir tout cela aussi bien au pays!

Il n'y a que le passage de la raison à la folie qui soit un moment fâcheux et horrible... Je frissonne quand je pense à la dernière visite que me fit F**, quand il vint m*entretenir de la nécessité d'aàmettre dans la grande fédération des peuplas les hommes de la lune, et les habitants des plus

il9 8ÂTI1IB «T P0ltTEAITS

lointaines étdles. Mais «omment leur feise iMtrvenir nos pioposkiom ? C'était la grande ^nc^tîeii. Un autre palriole, dans une vue semblable, avah imaginé une e^èce de >miroir coloesal au m&y&k duquel on pouvait réfléebir dms Tair des proclamations en lettres gigantesques, de sorte que Vïm*> manité tout entière les lirait à la fois, sans que la censure jet la poliee psirvinseeni à r^empêcher.... Ouel dangereux projet p<Hir TÉtat! Et pourtant il n'en est fait auoine mention dams les rapports de la Diète ^rmaniqiie sur la propagande névoUuioiH nairel

Mais tes plus teureux > encore so<it les morts, qui gisent dsms 'leurs timbes au >Fèf eHLaebaîse, towme toi , pauvre >Boerne I

Oui, heureux oeux qui sont dans les pris<m8 de h fAtfie I heureux «eux >qai liobitent tes mansardes jie la misère corporelle! heureux les aliénés dans la ■aaison de fo«is, et plus heureux encose les morts ! fiour moi jqui écm ese pages, je ne ccois pas pou* i^ir, en déftniitive, me «plaindre bien haut, puisque je participe en quelque sorte au boiâieur de tous <3t& geiis4à9 igrâee à celle împressionnabilité merveilleuse, à 'Cette involontaire sympathie, à cette

ïfiatadie de l'âttie que ndtts trcravons chez les poète», et pottr laqoeHe nous rfiawns pas dfe vrai nom. Croyez-moî, quand même je chemine Je jour, frais et rrant par tes rues étineelantes do Bafoylone, aussitôt qtie descend le soir, les hai^)e9 mélaneofiques résonnent dans mon cœur, les tromlwîieis et. led cymbales de îa douleur y éclatent, toute la mu*^ sique de janissaires des souffrances Inmiatses, et^ chose horrible, une pnocession de masques assouiv dîssante y apparaît...

quels rêves 1 Rêves de cachot, de miisèfe, de^ folie, de mort ! mélange criard de non^sens et de sagesse, soupe empoisonnée qui a le goât de choucroute, et Todeur des flettrs d'oranger! Quel sentiment horrible quand les songes nocturnes raillent le train du jour, et que, des fleurs de* pavots flamboyantes, sortent des masques ironique» qpi TOUS regardent en vous narçuainl, et que les laarfei» orgueilleux se changent en chardons grisâtres, et que les rossignols éclatent en un rire moqueur. •*

D'ofdinaîre^ dans mes rêves, je suis aissds sur ime pierre à l'angle de la rue Laffitte, par une humide soirée d'âuttHnne, quand la lune éctetre <fe tengues bandes de lumière le sale pavé dte boulevard, de

472 SATIRES ET POKIBAITS

sorte que la boue semble dorée, si ce n'est même parsemée de diamants étincelants... Les hommes qui passent ne sont de même que de la boue resplendissente :Stockjobbers agioteurs, joueurs, écrivailleurs à bon marché, faux monnayeurs de la pensée, filles à meilleur marché encore qui n'ont, il est vrai, à mentir qu'avec le corps oisifs, ventrus et repus, que l'on repaît au café de Paris^ et qui, après, se précipitent à l'Académie de Musique, dans la cathédrale du vice, où Fanny Ëlssler danse et sourit... Au milieu roulent les carrosses et sautent les laquais, bariolés comme des tulipes et communs comme leurs nobles maîtres... Et, si je ne me trompe, dans une de ces voitures insolemment dorées, est assis l'ancien marchand de cigares Âguado, et ses chevaux piaffants éclaboussent du haut en bas mes habits de tricot rose-rouge. Oui, à ma propre surprise, je suis tout habillé de tricot rose-rouge, dans un vêtement couleur chair, parce que la saison avancée et aussi

le climat ne permettent pas une nudité complète

comme en Grèce, auxThermopyles, où le roi Léonidas avec, ses trois cents Spartiates, dansa tout nu la veille de la bataille, tout nu, la tête couronnée de (leurs... C'est précisément comme Léonîdas dans le

LOUIS BOERNB 473

tableau de David, que je suis costumé quand, dans mes rêves, je suis assis à Tangle de la rue Laffitte, où le maudit cocher d'Âguado éclabousse mes pantalons de tricot... Le gueux éclabousse même ma couronne de fleurs, la belle couronne que je porte sur la tête, mais qui, entre nous soit dit, est déjà passablement fanée et n'a plus de parfum... Hélas! c'étaient de fraîches et gaies fleurs quand je nVen ornai un jour, pensant que le lendemain on irait au combat, à la mort victorieuse et sainte pour la patrie! — Il y a bien longtemps déjà, et je suis toujours assis triste et oisif près de la rue Laffitte, et j'attends le combat^ et, en attendant, les fleurs se flétrissent sur ma tête^ et mes cheveux aussi se colorent en blanc, et mon cœur devient malade dans ma poitrine... Dieu saint 1 combien le temps est long dails cette attente oisive^ et à la fin mon courage lui-même se meurt... Je vois les passants me regarder avec compassion et se murmurer l'un à l'autre: c Le pauvre fou! o

De même que les songes' de mes nuits se raillent de mes pensées du jour, il arrive aussi parfois que les pensées du jour se divertissent de mes rêves insensés, et à bon droit, car j'agis souvent en rêve

f74 SATIRES ET PORTItAITS

comme mi' véritable irarbécite. Dernièrement, en réreje faisais un grami Toyag« par toute l'Europe; seulement, je ne voyageais pas dans une voiture avec des chevaux, mais sur un vaisseau macaque. Tout allait bien tant q«i'an fleavB ou un lac se trouvait sur mon chemin. Mais c'était le cas le plusrate, et, d'ordinaire, je devais v^Ffatget sur terre ferme ; oe qui était fort incommode^ jNiisqQe, alors, il me fallait traîner après moi mon navire siuf des plaK nés immenses, des chemins 4i& forêts*, dés terrains^ marécageux, et même die hautes montagnes, jusqu'à ce que je fusse arrivé de* nouiœau à une fleuve^ ou à un lae où je pouvais cin^er à mon sise. Mais, d'ordinaire, eomme je Tai dît, je dei^s moi-même remon|uer mon vaisseau, ee «fui me eoùtuit beatt«coup de temps et de pélitUes eflbrts, de sorte qu'à fai flh je m^éveilf ai de fàiSffa» ei^emnri. Mais, le mutin, eu prenant trdnqutUement mon calé, je fis cette ré* flexion fort juele : qiÊêf j'auruis v^ojrtgé bea^icotti^ plus rapidement et plus commodément, si je n*i-* mis pus p^naédé de vaisseau^ et si j'ébaie toujotirs allé à pied conameu&> pauvre didile oediBurei

Après tout^ oeta revfmt au méoie que Tob ait fkit le grand voyage à pied, eu à cheval, ou sur.

LOUIS irOCRNB /JslSi

un YaiseetiL». Rouà âirmov teos à la fois dam la même hôtellerie, dans la oiêmB mautraise auberge' oh l'on ouvre la povte avec une pelle, où la cham* hte est si étroite, sî froide^ si obeeure^ saais ou. V<^n dort bien, presque trop bien^ .

RessusciteroAs-nous un jour ? GboiB 8iftg;ai«ire^ mes pensées diurne» répondent mm^ tandis qte:, par pur esprit de contradiction, mes songes noetumes disent otn. Ainsi, p»r exemple, je révais récemment <{ue j'étais aflé de grand niatisi a«t cimetière, et que, là, à mon extrême surprise^j'aperçns près de chaque: tombe une paire de boites bien cirées, à peu près* comme dans let auiierges devant les chambres de» voyageuDPs... C'était un siagulier coup d'œil; H» doux silence régnait dans bs cimetiifare, le* purins fatigua de la terre dormaient,» tombe après toiabe, et les bottes lutsantes^ qui se trou* vaient là en lugnes files, brillaient ftux première» clartés de laurore, avec toute sorte d'espéranees efe 4e promes»e% aind qu'une preuve de la réaonDeotioD claire comine le soleil i

le ne puis indiquer eucteamail fendrdt du Plère-Laebaffse où se trouve le tombeau de Boeroe* Je remarque ceei tout expris; car, tandis qu'il

vivait, je reçus assez souvent la visite de voyageurs allemands qui me demandaient on demeurait Boerne, et maintenant je suis constamment dérangé par cette question : « Où Boerne est-il enterré? j^ A ce qu'on me dit, c'est au pied du cimetière^ à droite, au milieu d'une quantité de généraux de TEmpire, et d'actrices du Théâtre-Français... Parmi des aigles morts et des perroquets morts.

J'ai lu récemment, dans la Gazette du inonde élégant^ que la croix de la tombe de Boerne avait été renversée par l'orage. Un très-jeune poète a chanté cette circonstance dans une belle poésie; en général, Boerne, à qui Ton a jeté de son vivant tant de pommes pourries, maintenant qu'il est mort, reçoit l'encens des vers les plus parfumés. Le peuple lapide volontiers ses prophètes, pour honorer d'autant plus dévotement leurs reliques ; les chiens qui nous aboient aujourd'hui, baiseront avec foi nos os demain I...

Je l'ai dit déjà, je ne fais ici ni une apologie ni une critique de l'homme qui est le sujet de ces pages. Je dessine seulement sa figure, en indiquant exactement le temps et le lieu où il a posé devant moi. Je ne fais pas mystère delà disposition favorable ou

LOUIS BOERNB 477

défavorable qui me dominait pendant les séances. C'est la meilleure preuve de la confiance que méritent^mes allégation.

Mais^ si, d'une part, cette constatation de ma personnalité est le plus sûr moyen pour le lecteur de se faire un jugement indépendant, je crois, d'autre part, être tenu particulièrement à mettre en saillie dans ce livre ma propre personne, parce que, par un concours de circonstances les plus hétérogènes, les amis aussi bien que les ennemis de Boerne n*ont jamais manqué, chaque fois qu'il était question de lui, de raisonner à mon sujet d'une manière plus ou moins bienveillante ou malveillante. Le parti aristocratique en Allemagne, sachant bien que la modération de ma parole était beaucoup plus dangereuse pour lui que la frénésie de berserker de Boerne, chercha volontiers à me décrier comme son compère et compagnon, et à faire peser sur moi, jusqu'à un certain point, la solidarité de ses folies politiques. Le parti radical) bien loin de démasquer cette ruse de guerre, l'encouragea plutôt, afin de me faire passer pour un des siens aux yeui de la foule, et d'exploiter ainsi Tautorité de mon nom. U était impossible de protester publiquement contre

IC78 SÀTiaSS BV rOATRAlTS

de tBifes msadktaation»; je n'aurais fàât que in^expe^ sar au soup^n de désavoua, fioerne pamt gagter lâi faveur de ses ennemis. Dans* ces cineoaUftaïusesy BoBrae^mefift un réd plabir ea m'attaquant {iiAlifoeaient, nou pas seuieflaent dMs quriqiœs mote jielés ^ et là,, mats dans des. fragmenta ëtendmr^ et en éelairaot k ^blie dur la différence d'opinioà qui régnait entre nous. G*est œ qu'il fit au œa&ïm volume^ de* ses LeUres parkiemms, et dans éeooL apiides du Réformatemr. Qa» articles, auxq&eb y^ ûe répefidis jamais, -^ eoimaae je viois de le/dorev •-^ f urefit une oecasien nouvelle, chaque fois qu'il était questMA de Boerne, de paifsr auâsi de moi, il est vrai dans un ton tout à £ait:dii]fêrent dfautmfoîfiL Les aristocrates m^accablèoent des- louange las yius perfides, ils me perdirent presque d'éloges; je cedevine lôut à eou^ un grand poète, ear je davaif avoir reconnu que^ je ne pouvais jouer plus* loa^ temps mon rôle politique, le radicalisnM» ridiculeu Les Radicaux, au contraire, commencèrent, à ma eOuriir sus publiquement ( prtva^iin, ils l'ont fait a» leut tdniftô] ; ils. ne me Laissèreni pa» un cfaeveuv me refusant tois!b cairadàre et ne faisant grâea qu'aoi poète. -^ Ouii^ j« reçuis, pour mm éim, mett

tengé pcytilupie et fut tok m disposibilUé sur le Parnasse. Ceicn qui eoaoaât biea tes deux paUis. €i-âess«fê apprédefft facilemeoi la générosUé a^ec laquelle fis me kissèrent le titre de poêle. lies uns ne voient dans le poète aii^itre choae qu*A;ui rèx^w éprn d'«n vain idéal ; les autnes n'y voient riea du tout; >la 'poésie 2&e4rwy^ pas .le plus pietitiédM) dans leur nullité.

>Ge q«'«et firopreiMiiJ; un poète, c'e$t un^ questkmdoiit nous ne voulons pas nous ocoupeTf Mais nous ne fiouvons nom 4NDpécber de donner, sauf ineilleor svis, aotre iHia^èce .de voir sur les idées ^'on adtache à oe Baot>d^ oaractèrje.

Qtt'entend-cm par le mot i^ caractère?

Celui-là a An cas ac^r^e qui vit et pense d^ns Y&ûh ceinte ^déternûiiée d^une certaine i,i;iAuition de la «ie, s'identifie sn quelque .«^te ^^c j&IJi?, ^t m t«nibe jamais en coniUadiK^a av^ sia manière cjLe priser ^tde^flwtir. f<aur<4f^ e$prii;s ^ut à j^it 4xsr iingués^ s'élevAOt aiMkfifius de le^>ten(ps»Ja foule ae ipmtàotic jsmais sa^^oir ,s'ils ofiX ou non du.carMÊre,!^ le regard de la loule j^ pojcte p^s asaez loin pour imetMer rhcffi^on 49fi^i^4M^ se jueuvexLt ces graods e&|>rita. Cojame eitts >ae vconnait pas les

480 8ATIBBS BT PORTBAITS

limites de leur volonté et de leur audace, il peut même arriver facilement qu'elle ne voie dans leurs actes ni droit ni nécessité ; et les gens à vue faible et courte crient alors à l'arbitraire^ à Tinconséquence, au manque de caractère. Quant auxhommes moins doués, dont la pensée plus superficielle et moins étendue peut être plus aisément pénétrée et comprise, et qui, en même-temps, ont proclamé publiquement, une fois pour toutes, leur programme dans une langue plus populaire, l'honorable public peut toujours les saisir dans leur ensemble ; il possède une mesure pour chacun de leurs

actes, il se félicite à ce propos de sa propre in-

telligence, comme pour uiie charade déchiffrée, et s'écrie joyeusement : « Voilà un caractère! »

C'est toujours la marque d*un esprit borné quand il est facilement compris de la foule bornée, et loué expressénient comme un caractère. Pour les écrivains, c'est chose plus grave encore, puisque les actes de ceux-ci consistent essentiellement en paroles, et ce que le public honore comme caractère dans leurs écrits n'est, en définitive, autre chose qu'un abandon servile à Timpression du moment, un manque de sérénité plastique, un défaut d'art.

LOUIS BOERNB 48f

Le principe que l'on peut reconnaître le caractère d'un écrivain à sa manière d*écrire, n'est pas absolument juste; il n*est applicable qu*à cette masse d'auteurs dont Tinspiration du moment conduit la plume, et qui obéissent plus à la parole qu'ils ne la gouvernent. Pour les artistes, ce principe est inadmissible, parce que ceux-ci sont maîtres ^ de la parole, l'emploient pour chaque but qu'il leur plaît, lui donnent une empreinte arbitraire, écrivent d'une manière objective, et que leur caractère ne se trahit point dans leur style.

Quant à la question de savoir si Boerne est un

caractère, tandis que d'autres ne sont que des poètes, nous ne pouvons y répondre qu'en haussant les épaules avec une souveraine pitié.

« Rien que poètes t )> — nous ne ferons jamais à nos, adversaires ce reproche amer de les placer dans une seule et même catégorie, avec Dante, Milton, Cervantes, Camoens, Philippe Sidney, Frédéric Schiller, Wolfgang Goethe, qui n'étaient que poètes. Entre nous soit dit, ces poètes, même le dernier^ ont montré parfois du caractère.

c Us ont des yeux et ne voient point, des oreilles et n'entendent pas ; ils ont même des nez et no se/i-

4SI SÀTIRfSS ET PORTRAITS

tent rien. » -—Ces paroles s'at>pliqueitt fort* bîM âr Ift masse grossière qui iie comprendra jamais que, sans unité intérieure, aucune grandeur , d'^esprit n'est possible, et que ce qu'on doit proprement appeler caractère appartient atsT attributs les plus, indispensables du poète.

La distinction entre caractère et poète est émanée d'ailleurs tout d'abord de Bœme lui-même, et luimême avait élaboré à Tavance toutes les belles et impertinentes conséquences que ses partisans ont dévidées plus tard contre fécrivain de ces pages» Dans les Lettres parisiennes^ et les articles sïrsmentionnés du Réformateur^ il est déjà suffisamment joué de la langue sur ma poésie sans caractère, et sur ma poétique absence de caractère, et les insinuations les plus empoisonnées rampent et serpentent, dans ces pages; ce n'est pas en propres termes, mais avec toute sorte d'allusions, que j*y suis cbargé des opinions les plus équivoques, si ce n'est même d'une absence complète d'opinions! On m'y accuse encore non pas seulement d'indiiférentisme, mais aussi de contradiction avec moi-même. Quel-^ ques sifflements de serpent se font même entendre ici (les morts peuvenl-iis rougir dans leur tom-

beau?) ; non, je ne puis èp^rgûet cette bnirilialion au défunt; 3 a fait même allusiOQ à ma Té&a-* lîtc...

Bouce paix qui règnes dans ce nromeni; att phts profbnd de mon âme, tu me dédommages assez de tout ce que j'ai fait et de tout ee que j'ai d^'^daignél Je ne me défendrai ni contre lereproclied'Ridîffifr-. rence, ni contre cdùi de eomipttcm; Tai jugé indigne de moi de ié feire, il y a des années, du vivant de celai qui insinua ces choses; mainto* nant, la convenance même exige que je me taide. Ce serait un horrible speetacle... la polémique entre la mort et Texill — Tu me tends de la tombe ta main suppliante?... Je te tends là miaine4sans colère... Vois comme elle est pure et sai» tache l Jamais elle ne fut souillée par les poignées de maio de la populace, et tout aussi peu par Tor sordidu des ennemis du peuplé... Au fond, tu ne m'as jar mais offensé... Dans toutes tes insinuations, il n'y a pas pour un louis d'or de vérité t .

Le passage des Lettres parisiennes où Boeme m'iet attaqué avec le pltis de franchise, esft en même temps si caractéristique de l'homme même, de son style, de sa passion et de son aveuglement, que je ne puis

184' iATIRES ET PORTRAITS

m'empêcher de le transcrire ici. En dépit de son intention la plus maavaise, il n'a jamais été capable de me blesser, et tout ce qu'il a avancé à mdh détriment dans ses Lettres, aussi bien que dans le Réformateur^ j'aurais' pu le lire avec autant d'indifférence que s'il se fut agi de tout autre que moi, comme, par exemple, de Nabuchodonozor^ roi de Babylone^ ou du calife Aroun-al-Raschid, ou de Frédéric le Grand, qui, trouvant que les pasquinades contre sa personne, au coin des rues de Berlin, étaient placardées trop haut, donna l'ordre de les placer plus bas, afin que le public pût mieux les lire. Le passage en question est daté tie Paris, du 15 février 1883 ; le voici :

« Dois-je tenter de dire u» mot raisonnable sur le livre De la France^ de Heine ? Je l'ose à peine. Le malaise que j'ai éprouvé à la lecture de ce livre, et qui^ semblable à un bourdonnement de mouches dans ma tête, S'attachait tantôt è une impression^ tantôt à une autre, m'a si désagréablment disposé, que je ne puis garantir moi-même, je ne dis pas la justesse de mon jugement, car je ne prendrai jamais un engagement aussi téméraire, — mais même la franchise de mon jugement. Toutefois, j'ai garde

assez de sang-froid pour suppdser que cette mauvaise humeur n'est pas la faute de Heine. Celui qui possède d'aussi grands mystères que lui^ par exemple, qu'on peut trouver dans Tinhumanité trois fois séculaire de la politique autrichienne une persévé-

rance sublime, et dans le roi de Bavière un des princes les plus nobles et les plus spirituels qui aient jamais orné un trône; celui qui peut déclarer le roi des Français, comme s'il avait la fièvre froide, un jour bon, le lendemain mauvais^ le troisième jour bon encore, et le quatrième de nouveau mauvais; celui qui trouve courageux et grandiose que MH. do Rothschild soient restés tranquillement à Paris pendant le choléra, mais ridicules les peines non payées des patriotes allemands, qui, avec cette mollesse d'àme, se tient lui-même encore pour un homme affermi ; celui qui possède de si grands secrets doit en avoir de plus grands encore qui expliquent ce qu'il y a d'énigmatique dans son livre ; moi, je ne les connais pas. Je puis me transporter, non-seulement dans la pensée et les sentiments d'un autre, mais encore dans, son sang et ses nerfs, me mettre à la source de toutes ses opinions et sensations, et en suivre le cours avec une infatigable

IM SATiaBS ET POaTAAITS

patience ; toulefois, il Haut pour cela que >e n'aie pas à sacrifier ma prqpie essence^ mais seulemeflyt k la mettre de côté pour un instant. Je puis covor prendre les jeux d'unenfant^ lespassions d'un jeune homme ; mais, lorsque, le jour du plus sanglant {u>mbat, un enfant qui fait la diasse aux papillons sur le champ de bataille se mai dans mes jambes; lorsque, dans une heure d'extrême détiesse, quand nous prions Dieu avec ardeur, un jeune fat, à côlé 4e nous dans l'église^ ne voit que les jolies filles»» et Lttir fait les doux yeux et chuchole« — il y a bien là de quoi nous exaspérer, sans pr^udice peur notre philosophie et notre humanité.

> Reine est un artiste, un poëte, et, pour être ce»iîonnu tel par le suffrage unaninQe.^il ne lui manque que le sien« Comme il veut souvent être autre diose encore que poëte, il se perd souvent. Celui qui ne voit rien au-dessus de la formé, ne doit pas &'enrquérir d*autre chose; car, du moment qu'il en franchit le bord, il tombe dans rillimiié, où il s'ahime et disparaît. Celui qui révère Tart comme un dieu, et qui, en même temps, selon son caprioe, adresse aussi mainte prière, à la nature, celui-là our 4rage en même temps la nature et l'art Heine mfiBr

die à la oatuiûrson nectar et le pollen de s«& fleues,.

«t construit à.rart.airec une cire plastique ses al*-

véales ; nuis il ne iorme pas. l'alvéole pour <;^'elte

.garde le oitel, il rassemble le miel afin de renqdir

l'alvéole. G'e&tpoor cela qu'il n'émeut pas quand

il pkure, car on sait qu'avec 45es larmes il«e veut

^'avroserâes planches d'o&illets. C'est pourquoi il

ne persuade pas, même quand il dit la vérité; car

Ottsatt qn'il n'aime ckins la vérité qse le beau. Mais

la vérité n'est pas toujours bdle, aliène' le reste pas

toujours. II iauit bien du tempspour qu'elle soit en

«afieur^ et il £aut que ses ileurs passent avant qu'elle

l^te des fruits. Heine adorerait la liberté alle*-

mande^ai elle était en pleine âeur; mais, comme

•eUe est leenvarte de fumier à cause de la rudesse de

rbifer, il ne la reconnaît pas et la dédaigne. Avec

^uel bel enAoasiasme n'a-t-il pas parlé du combat

4es républicains dans l'église Saint-Méry, et de

leur miort béroiiqite t Ce fut un beau combat, il leur

ittt donné de braver noblement la tyrannie^ et de

vourir d'une belle mort pour la liberté. Si le corn-

fedt eût été moins beau (et pour cela il n'agirait Calhi

^un autre théàtreoù l'on eût pu dispersar et preiidre les répttblieain»)^ sdors Heine se serait moqué

d*eax. Ge que Brutus a fait, Heine ne manquerai C pas de le célébrer avec toute la beauté dont il est capable ; mais qu'un tailleur retire du sein d'une jeune couturière déshonorée^ qui s'appellerait Barbeli, le poignard sanglant et veuille exciter ainsi à la libepté des bourgeois apathiques, il ne ferait qu'en rire. Qu'oo transporte Heine au Jeu de paume, à cette heure mémorable où la France s'éveilla de son sommeil millénaire et jura de ne plus rêver, — il serait le plus enragé des jacobins, le plus furieux ennemi des aristocrates, et ferait avec délices massacrer en un jour tous les nobles et tous les princes. Mais qu'il aperçoive, sortant de la poche de Mirabeau qui tonne à la tribune, une pipe à la mode des étudiants allemands, avec un floc rouge, noir et or^ alors fi de liberté! Et il s'en irait, et ferait de beaux vers sur les beaux yeux de Marie-Antoinette. Quand, dans son livre, il célèbre la dignité sainte de l'absolutisme, c'est d'abord qu'il avait là un exercice de parole, et qu'il risque volontiers les tours de force les plus hasardeux^ et non pas, comme il le dit, parce qu'il a le cœur pur politi* quement; mais il a fait cela parce qu'il tient à garder à sa bouche une haleine pure, et qu'il avait vu

LOUIS BOERNB 189

sans doute^ le jour où il écrivit ces choses, un libéral allemand mangeant de la choucroute et du saucisson.

» Comment pourrait-on croire à celui qui lui* même ne croit à rien? Heine a tellement honte de croire à quelque chose, qu'il fait imprimer le nom de Dieu Notre-Seigneur avec des lettres initiales, pour montrer que c'est une expression d'art, dont il n'a pas à répondre. Avec sa nature de sybarite, la chute d'une feuille de rose peut troubler le sommeil de Heine ; comment reposerait-il à Taise sur l'âpre sein de la Liberté? Celui que toute aspérité fatigue, que trouble toute dissonance, que celui-là, ne^ marche pas, qu*il ne pense pas, qu'il se mette au lit et ferme les yeux). Où y a-t-il donc une vérité dans laquelle ne se trouve quelque mensonge?

une beauté qui n'ait ses taches? quelque chose de sublime sans un côté ridicule? La nature fait rarement des vers et ne rime jamais; que celui à qui ne conviennent pas sa prose et son absence di rimes, se tourne vers la poésie. La nature gouverne à la républicaine, elle laisse à chaque chose sa liberté jusqu'à la maturité du crime,' et c'est alors seulement qu'elle frappe et punit. Que celui qui a

490 8ATIES8 ET POETRAITS

des nerfs £aibles et eisiot le danger» devienne le serviteur de l'art» de l'art absolu (jui énerve toute pensée rude avant qu'elle devienne une action et passe la lime sur chaque action jusipi'à ce qu'elle toit trop ameniiisée pour devenir un crime.

» Heine a une si ^aude valeur à mes yeux, qa'il Be parvient pas toujours h, se surfaire lui-même. Ce n'est donc pas de cette estime exagérée de luimlBieque je kd £ais un reproche, c'est de ce qu'il surlait, en général» l'action de ceitains individu^ bien qu'il ait démontré dans son propre livre, avec tant de clarté et de beauté, que les individus aur jouvd'bui ne signifient plus rien, que Voltaire et Afuuseau eux-mâraes seraient sans inq;>ortance, parée que, aujourd'htti,tc'eet le cheeur qui agit et tes personnages 4ui .padent Que sommes-nous donc si nous jsommes beaucoup? Rien que les hé^ sauts du peuple» Quand nous proclamons, à haute et intelligible voix, le message dont nous avons été •cbargés, chacun de nous, par son .parti, nous sommes loués et récompensés ; si nous parlons iniatelligiblement, ou que nous apportions traitreuse* ment un message mensongei;, nous sommes censu* rés et punis. Cest précisémeiat là ce que Heine

IiOQlft B4>ERNB 494

<MibIk; et, eooune il se croit eapabte (lai, et bien d'autres comme lui) de pouvoir ruiner un parti, ou le relever, il s'envisage comme un homme d'imporlance; il regarde* tout aotoar de lui pour voir à qui il plait, à qui il. ne plait pas; il rêve d'ami» et d'eik aemis, et, comme il ne sait pas boa plus où sont ses amis et ses ennemis» il les cherche tantôt ki, tantôt. U, et ne tpaul los txouv^ nulle part. La na^ tare, par bonheur, ne nous a demné, i nous autres misérables hommes, i|«'uii seul dos, de sorte que MU5 ne redoutons le» coups du sort que d'un aeul eôté ; mais le pauvre Heine à deux dos, il craint les «oups des aristocrates et ceux des démocrates, et, pour échapper aux uns et aux autres, il lui faut aUer^en.méme temps ea avant et en arrière.

» four plaire aux dén»)cmles, Heine dit que le parti jésuito-aristoeeatique^en Allemagne le calomr nie ette persécute, parce qu il tient courageusement tèle à Tabsolutisaie. Puis, pour plaire aux aristocraies, il dit qu'il a temi éaergiquemeat tâte au jacobiûsme, qu'il est un bon monarchiste, et.ga9* dera éterneUement ses eomietions monarchiques; que, dans un magasin de modes Tété dernier, il était, au milieu de huit jeimes modistes et de leurs

huit amoureux, — tous les seize des opinions ré' publicaines les plus avancées, — il était le seul monarchiste, et que c'est pour cela que les démocrates en voulaient à sa vie. Il dit en propres termes : c Mon Dieu! je ne suis pas républicain ; je sais que, » si les républicains l'emportent, ils me couperont » la gorge. » Plus loin : « Si l'insurrection du » 5 juin n'eût pas échoué, il leur eût été facile de » m'infliger la mort à laquelle ils m'avaient voué ; B Je leur ai pardonné cette bêtise de grand cœur. » Moi pas. Des républicains assez fous pour croire qu'il est nécessaire de faire disparaître Heine, pour atteindre leur bùt^ étaient faits pour une maison d'aliénés.

j> C'est ainsi que Heine croit courageusement tenir tête tantôt à l'absolutisme, tantôt au jacobini^m?. Mais je ne puis concevoir comment on tient tête à un ennemi en se détournant de lui. Maintenant, par une juste rémunération, le jacobinisme tiendra courageusement tête à Heine, par un mouvement semblable. Alors, ils seront quittes, et, quelque durement qu'ils puissent se heurter, ils ne se feront pas grand mal. Cette façon molle de faire ta guerre est très-lonable assurément.

LOUIS boer:(e 493

» S'il y a quelqu'un que la nature ait destiné à être un honnête homme, c'est bien Heine, et, sur cette voie, il pourrait faire son bonhetir. Il ne peut pas feindre pendant cinq minutes, pendant vingt lignes, ni mentir pendant un jour ou une demi-feuille d'impression. S'agirait-il d'une couronne, il ne saurait retenir un éclat de rire, une raillerie, un trait d'esprit; et, quand, méconnaissant sa propre nature, il ment, fait l'hypocrite, et semble sérieux quand il voudrait rire, humble quand il voudrait railler, chacun le remarque tout de suite, et il n'a pas le bénéfice, mais seulement le reproche de ce déguisement. Il se plaît à jouer le jésuite du libéralisme. J'ai déjà dit que ce jeu pouvait être utile à la bonne cause; mais, comme c'est un rôle profitable, aucun honnête homme ne doit s'en charger luimême, mais le laisser à d'autres. C'est ainsi qu'en dépit de sa nature meilleure, Heine trouve son plaisir à jouer le diplomate, à faire de ses dents les barreaux de prison de ses pensées, derrière lesquels chacun les voit distinctement, et ne fait qu'en rire; car, dans la représentation, il ne parvient jamais à cacher qu'il a quelque chose à cacher. Quand le comte Moltke cherche à l'engager dans une polémi*

4M SATlftSS ET RORTAAITS

que sur la noblesse, il le prie de n^en rien faire; € ear il me sesdikât préckémenfc aloFs dangiez^ux » de diseufter publiquement^ avee ma manière ordi- > dinaire, un thème qui répondait si terriblemœt » aux passions du jour, i Hais ni M. de UoUke, ni Baine, ni personne que ee soit^ ae pouvait renà» plus violente tneore qu'elle ne l'est la passion contae la maUesse, qui dure déjà depuis cinquante fois tvoifrcent«>âante»-ciaqj.aiira. Pour parler ehakuf^us^nenl de quelque ehose, laul-it donc attendre que la passion à laqudle on pourrait donner d^ aliments soit éteinte, a&mde TaUiunmr de. nouveau? Cest^ il est vrai, la sag^esse des diplomates. Hein» prétend savoir quelque chose qui peut justifier la Fayette d'avoir pcis parla L'ihsurrection dej,uiii.; mais <r une diserétion facile à eomprendre » Vese^ péehe de s'expliquer nettement. Si. Heine devieitt ainsi ministre, je veux être condamné à être aosi secrétaire intime, età le regarder aftns viradu mok* tin au soûr. »>

Je voudrais de tout mm eceur citer eneore iei lea deux artielefrdu Béformakur àùoi j'ai parié plw haut, mais trois difficuttés m'en empêchent : d'à* bortt, ces articles pfemdraient trop de place ; w-

LOUIS BOBRNE 4ià5

suite, comme ils sûnt écrits en. français, je devrais les traduire moi-même, et enfin, bien que je les sde demandés déjà dans dix cabinets de lecture, je a'ai pu me procurer nulle part ua exemplaire du jR^/cu> fnateur^ qui a cessé de paraître. Toutefois, le coatenu de ces articles m*est suffisamment connu. Us renfermaient les plus perfides insinuations d'apos^ tasie et d'inconséquence, toute espèee d'accusations de sensualité; on y prenait aussi conirc moi la dé^ fense du catholicisme, etc. — Jl ne peut être ici quei^ tion de me défendre ; cet écrite qui n'est ni une apor logie ni une critique du défunt, n*a point non plus pour but une justification du survivant Bref, j'ai to conscience de la loyauté de moa caractère et demes intentions, et, quand îe jette un regard sur mon passé, un sentiment presque joyeux d'orgueil ^élkw en moi à la vue du chemin que j'<ai déjà parcOuriu Mon avenir témoignera-t-il d'autant de prpgr&s?

Franchement, j'en doute. Je sens une singuliâc» lassitude; bien que, dans les derniers temps, mon esprit n'ait pas beaucoup produit,. IL étoit^ pourtant toujours, actif. Ce que j'ai créé daas cette vie est-il bon ou mauvais? Je ne disputerai fm lû^dessus. U sufiit, c'a été quelque chose de.g^nd; je le seii&.à

496 SATIAIS ET POKTftAITf

ragrandissement de Tâme dont ces créations sont sorties... et je le sens aussi à la petitesse des nains qui se tiennent devant ces œuvres et clignent les yeux en voulant en mesurer la hauteur... Leur regard n'atteint pas jusqu'au sommet, et ils se cognent seulement le nez contre le piédestal de ces monuments que j'ai érigés dans la littérature européenne, à l'éternelle gloire deTesprit allemand. Ces monuments sonMIs sans tache et sans défaut ? Vraiment, je ne me prononcerai pas non plus là-dessus. Mais ce que les petites gens ont à y objecter témoigne seulement de leur petitesse. Us me rappellent les badauds parisiens qui, lorsqu'on érigea l'obélisque sur la place Louis XV, échangeaient leurs idées respectives sur Tuttlité de cette grande aiguille solaire. Les plus divertissantes opinions de philistins se faisaient jour à cette occasion. II y avait là un mince tailleur étique qui prétendait que le granit rouge n'était pas assez dur pour résister longtemps au climat du Nord, et que Teau de âeige Témietterait bientôt, et que le vent le renverserait. Le sire s'appelait Petit- Jean, et faisait de très-méchants habits dont pas un morceau n'ira à la postérité, et lui-même git déjà enterré au Père-Lachaise^ Mais la pierre rouge •

LOUIS BOERNB 497

tient toujours ferme sur la place Louis XV, et y restera encore pendant des siècles, bravant Teau de neige, le vent et le bavardage des tailleurs t

Ce qu'il y eut de plus plaisant lorsqu'on éleva r.obélisque, le voici :

A la place où se trouvait la grande aiguille avant qu'on la dressât , on trouva quelques petits scorpions, vraisemblablement sortis de quelques œufs de scorpions apportés d'Egypte avec l'emballage de l'obélisque, et que la chaleur du soleil fit éclore à Paris. Les badauds crièrent haro sur ces scorpions,, et pestèrent contre la grande pierre à laquelle la France devrait maintenant d'avoir des scorpions empoisonnés, nouveau fléau dont souffriraient encore leurs enfants et petits-enfants... Et ils mirent les petits monstres dans une boite et les portèrent au commissaire de police du quartier de la Madeleine, pour qu'on dressât tout de suite procès-verbal... Et il fallait se hâter, en effet, car les pauvres petites bêtes mouraient quelques heures plus tard...

 l'érection des grands obélisques de l'esprit, toute espèce de scorpions se montrent aussi, petits animaux venimeux qui peut-être proviennent aussi d'Egypte, et meurent bientôt, et sont oubliés, tan-

•498 8ATIBES ET POETBAITS

dis que le grand monument reste debout, sublime et indestructible, admiré des générations les plus reculées...

C'est pourtant une chose^ i^trange que cet obélisque de Luxor, que les Français sont allés chercher dans la vieille Mitzraïm ^, et ont dressé comme un ornement au milieu de <;ette place tragique où, le 21 janvier 1793, ils ont rompu d'une manière terrible avec le passé. Légers comme ils le sont, peutêtre les Français ont-ils érigé là une pierrre commémorative pour exprimer la malédiction contre tous ceux qui porteront la main sur la tête sainte 4u Pharaon I

Qui déchiffrera cette langue du passé, ces antiques hiéroglyphes? Peut-être ne renferment-ils aucune malédiction, mais une recette pour les bles- 4sures de notre temps. 0ht qui pourrait la lire? qui les prononcera, les paroles salutaires gravées sur cette pierre?... Peut-être s'y trouve-t-il écrit où ruisselle la source cachée dont Thumanité doit boire pour être guérie. Teau secrète de vie dont les nourrices racontent tant de choses dans les vieux contes d'en-

Page 1