INTRODUCTION XXV
Les vers, s'ils sont forts de raisonnement, ne brillent ni par l'élégance de la forme, ni par la nouveauté de l'aperçu. Voici maintenant la partie substantielle du développement, la glose destinée à faire comprendre aux esprits simples et peu clairvoyants le sens caché de toute cette poésie philosophique.
« Il en va comme de ces poissons qui ne cessent de » remuer jusqu'à ce qu'ils soient entrez dans la nasse et, » quand Us y sont, en voudroient estre dehors. Je m'ima- » gine voir un trouppeau de bestes qu'on meine à la » métairie. Le berger est à la queue qui les chasse et les » presse, le chien aux costez qui empesche qu'elles ne » s'écartent et, après qu'elles sont passées, la barrière se » ferme. La Nature aiguillonne les hommes et les femmes » à se rechercher les uns les autres ; la Religion, défen- » dant les amours vagues, les fait cheminer serrez vers » le mariage ; et puis, quand ils ont dit le mot et franchi » le pas, les Lois ferment la porte sur eux et par l'indis- » solubilité les y font demeurer toute leur vie (1). »
Les quatrains escortés de leurs commentaires et touchant aux plus graves questions sociales se succèdent ainsi pendant 207 pages et se terminent enfin, à la grande satisfaction, du lecteur, par les maximes suivantes qui,
(1) Sentiments chresUens, politiques et moraux, p. 164.
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malgré leur pessimisme, ne sont pas les plus mauvaises
du recueil.
C'est inutilement qu'on fonde Quelques hôpitaux pour les fous Puisque le vaste enclos du Monde A peine est capable de tous.
Il se voit des fous en tous lieux, De toute taille et de tout âge :
L'esprit le plus ingénieux Quelquefois n'est pas le plus sage.
Rien n'est si peu sage que l'homme.
Noé fit le fol en beuvant, Adam, en mangeant de la pomme.
Et moi possible en écrivant (1).
Ces ouvrages, que nous venons de parcourir, sont surtout ceux que Daniel Huel avait en vue quand il formulait, sur le compte de son ancien ami, le jugement inséré dans les Origines de Caen, jugement qui a été reproduit sans changement appréciable par tous les critiques venus après lui (2). Nous nous garderions bien de vouloir refaire cette esquisse tracée avec tant d'exactitude et d'autorité. Mais les Essais poétiques publiés chez
(1) Sentiments chrcsticns, politiques et moraux, pp. 197-203.
(2) Cf. Moreri, cdit. de 1757, t. V, p. 65.
INTRODUCTION XXVij
Targa, joints aux documents nouveaux mis à notre disposition, nous permettront d'y ajouter quelques traits.
Les Essais parurent à Paris en 1642. La Luzerne n'avait pas encore vingt-cinq ans et le volume ne démentait pas cet âge. La préface, prétentieuse et outrecuidante, présente cependant une analyse assez exacte de l'ouvrage, et mériterait, ne fût-ce qu'à ce titre, d'être reproduite dans son entier.
« Au lecteur,
« Ce qu'on appelle un pot pourry à l'Espagnolle, ce » que les cuisiniers nomment une capilotade et les pâtis- )) siers une bisque, je vous les sers icy, lecteur, quoique » je ne fasse dessein de vous donner a disner.
» Pour le premier des trois services que je vous ay » préparez, car je vous traite en amy de la maison, comme » il est nécessaire d'essuyer la salve de vostre plus grosse » faim, je vous présente aussi les viandes les plus solides, » ou vous trouverez le "plus à prendre. Ce sont quelques » paraphrases des pseaumes de David, dont le sens pro- » fond et le mystérieux secret peut exercer à plaisir » l'appétit du meilleur esprit et, comme nous ne sommes » pas des sauvages pour manger des chairs crues, aussi » les ai-je assaisonnées de ce que j'ay creu nécessaire
XXVUJ INTRODUCTION
» pour VOUS en rendre le goust plus délicat et la digestion » plus facile. Vous y en trouverez quelques uns simple- » ment avec le poyvre et le sel, c'est à dire dans leur » force et naïfveté naturelle ; vous y en verrez d'autres » que j"ay déguisez un peu davantage et dont peut-estre, » s'il m'est permis de parler de la sorte, la sauce vaut » bien le potiron. Neantmoins je ne les ay pas si fort » altérez que l'on ne connoisse toujours bien ce qui en » est et que c'est David qui parle.
» Pour entremets vous y estes servis de quelques » pièces particulières, comme d'une Considération sur le » Mémento homo, d'un Discours stir la vie religieuse et » de quelques autres de pareille nature.
» Alors que vostre bouche semble avoir traitté quelque » sorte de trefve entre vostre estomach et vostre appétit » et que ni la trop grande replétion, ni le trop d'impa- » tience pour le reste qui vous attend ne vous empeschent » pas de faire entrer vostre esprit au nombre des conNiez, » je vous offre pour second, l'entrelien sérieux de quelques » satyres entre autres d'une assez belle anatomie de la » condition humaine par tous les degrés de la vie, d'une » description naïfve de la fortune de ces marchands d'evi- » dents de deux ou trois promenades a la campagne et » de quelques panégyriques particuliers.
» Reste le fruict qui est plustot pour dégraisser la dent