DE LA RIME RICHE
Une rime a son prix, mais les rimeurs sont sots Qui se font moins soigneux des choses que des mots. Il en est de fameux dont c'est là le génie : L'esprit français se moque enfin de leur manie. D'abord ils avaient plu, prenant un air savant. Leur quart d'heure est passé ; ce sont des ci-devant. On voyait revenir chez eux la périphrase Et le sens négligé pour le son qui l'écrase. Avec moins de césure et plus de Richelet, Dans le genre Delille on redégringolait. L'un ou l'autre est abus; mais le plus incommode, C'est, à mon gré, celui qu'ils mettaient à la mode. L'un est un vieux chemin tout fait, roulant, aisé : L'on arrive en dormant. Sur l'autre, on est brisé :
Ce ne sont que cahots, cailloux, heurts, fondrières ;
On s'essouffle aux rochers, on s'embourbe aux ornières,
Et l'on n'arrive pas. Tels étaient les profits
De la muse française aux coups de ces beaux fils.
Tout en sifflant Delille et son emphase fruste,
Ils avaient même horreur du sens net, du mot juste.
Delille ne touchait aux mots qu'avec des gants;
Eux ne les acceptaient que durs, extravagants.
Ce qui venait tout seul indignait leur courage ;
Ils voulaient qu"on sentît l'effort et le tirage.
Heureux s'ils pouvaient voir le lecteur étonné.
Sur quelque terme obscur et de loin amené
S'arrêter, réfléchir et rêver par la rue
Au sens que barbouillait la parole incongrue.
Pour rompre la césure, ils concassaient le vers.
De ci, de là, partout, enjambaient de travers,
Sans rhythme, sans motif, à grandes halenées.
Saupoudrant ce hachis, des rimes forcenées
Prétendaient remplacer par leurs cris violents
De l'hémistiche ancien les repos somnolents.
Et nous ramentevoir que ces lignes sans pause.
Quoi qu'on en pût penser, n'étaient pas de la prose.
Ils semblaient en ceci, pour ne leur ôter rien, Sur le grand vers français raisonner assez bien : n II est lent, disaient-ils, et mécanique et roide;
Il Sa niarclie solennelle aisément (le\ienl froide,
(I Ou bien il se détend, el ses avides |>lis
« Tout bourrés d'adjectifs ne sont jamais remplis.
« Rendons-le donc pins ferme et pourtant plus ductile
« Animons sa lancneur par des effets de style,
(( Par des enjambenionls hardis, niullipliés,
« Constants, de rimes dor constamment égayés;
« Foryons tout en couleur, ciselons avec zèle :
« Permis de cheviller, pourvu que l'on cisèle !
« Ciselure, couleur et rime, tout est là.
a Au diable la césure et qui la révéla I
« Musique de moulin pour le pas lourd des ânes! »
Sans leur donner raison contre d'autres profanes, Certes, c'est un encombre éternel en soucis Que cette loi du vers coupé de six en six ! Tout poëte à son tour, la trouvant implacable, A payé le tribut au tic-tac redoutable. Et quelque soin qu'il prît de rester éveillé. Sur cette balançoire a souvent sommeillé. Ponsard n'est pas le seul où j'en marque l'exemple ! Qu'importe? c'est la loi ! -L'alexandrin n'est ample. N'est souple, harmonieux el puissant, qu'à ce [)rix. Ainsi l'ont pratiqué tous ces fameux esprits, Nos maîtres, et Molière, et Racine, et Corneille, Et Boileau. Dira-t-on qu'ils n'avaient point d'oreille,
Qu'ils ignoraient la langue et son tempérament ?
Ils enjambent fort peu, riment suffisamment,
Et, laissant au grand vers sa marche cadencée.
Ils savent l'animer par la seule pensée.
Voilà tout le mystère et tout l'art. Les effets
Naissent de la pensée ingénus et parfaits,
Sans que pour les trouver, en feu d'énergumène.
Le poëte jamais rugisse et se démène,
Ou que du faux éclat de quelque vers mal joint.
Il réveille l'esprit comme d'un coup de poing.
Sa pensée à loisir au contraire s'explique ;
Il fait tranquillement son chemin magnifique :
Ralentissant le pas, le hâtant à propos,
Rempli de son dessein, dépouillé d'oripeaux,
Simple, quelquefois nu ; beau pourtant de la flamme
Qui déjà par rayons s'épanche de son âme,
C'est ainsi qu'il aiguise et que d'un bras vainqueur
Il balance le trait qui va toucher au cœur.
Je n'ai pas observé qu'Athalie et Chimène,
Faute d'enjambements, endorment sur la scène :
Despréaux et Molière ont chichement rimé ;
La Fontaine à ce jeu s'est très-mal escrimé :
En dépit de leur âge et de nos découvertes.
On les relit pourtant ; leurs œuvres toujours vertes
Nous font prendre en pitié l'art prétendu choisi
Qui sous l'or de la rime a si vite moisi.
Je peux boriier ici cot essai de satire.
('.hacun achèvera ce (juil faut encor dire :
C'est qu'en notre parnasse, il convient a\anl loiil
D'avoir, non pas des mots, mais du sens et dn goût.
Tel fui le sort fâcheux des fines ciselures.
Des rimes à fracas et des enluminures.
De tout ce trompe-l'œil i^ui vingt ans lit éclat :
Comme il n'eu sortait rien que d'obscur ou de ]>lat.
Tout à coup, un beau jour, on a mis à la^iorte
Ceux de l'enjambement et de la rime forte ;
On s'était amusé de leur brutalité ;
" Mais le lecteur fran(;ais veut être res])ect('. »
Sans souci de l'école ou nouvelle ou passée, Pousse en avant ton Aers chargé de la pensée ; Cherche à mettre l'idée et non la rime au bout ; Parle à l'esprit, au cœur, sois honnête ; ose tout. C'est un goût dépravé que celui des mots vagues : Nul ne se plaît toujours au murmure des vagues, Et l'enfant même attend quelque tribut des flots : Donne-nous ton tribut. Garde-toi du pathos ; Garde-toi du nuage où s'endort Lamartine, Garde-toi du fracas de la gent hugotine. Garde-toi de l'azur teuton, du gris anglais : Le beau, c'est le bon sens qui parle bon français !
Enjambe, s'il le faut, sans perdre la mesure ; On n'est pas réprouve' pour serrer la césure... Le sage cependant ménage ce moyen, Et vise à bien rimer, mais ne s'engage à rien.