‹ Satires (volume 2)Chapitre 3 sur 58 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

Certes non , Jean Reynaud me prendrait en faveur ! Allons, décidons-nous. Aurai-je un ton rêveur? Serai-je fantaisiste? ou — grand Dieu! — réaliste?

Muse, préservons-nous d'abord du genre artiste!

Sans doute tu fuiras la lande sans abri,

La Champagne pouilleuse, éden de Champfleury ;

Mais d'un pas plus craintif éloigne ces banlieues

Où l'école Gautier traîne ses fausses queues :

Là tu verrais Banville, Iloussaye et les rapins

Se gaudir dans le plâtre et dans les papiers peints.

Je crois, à parler franc, (ju'un seul terrain m'attire,

Périlleux, mais immense et fécond : la Satire!

On n'en fait plus ; le temps sans doute y prête trop.

Messire Nicolas, prenant un grave trot,

Du vice au temps jadis explorait le mystère,

Et comme un pilori promenait la lumière.

11 jouait ce grand rùle en homme de grand cœur.

De Pégase d'abord il se rendait vainqueur :

Savant à modérer une allure trop fière,

Il ne laissait jamais le bon sens en arrière ;

Sa raison \ oulait bien courir à pas ardents,

Mais ne permettait point qu'on prit le mors aux dents

Ce genre dédaigné me séduit fort. J'invoque

Le tniiitre (pii proscrit l'enqjhase et l'équivoque;

Lu iii's jiuiis (MiiuMuis do touto ncmiIi', Je l'ostiino a\aiU lous iligiio (rrln* inùU'. L'absurde en vers n'a pas besoin il' un nouveau tome; S'il faut rimer, du moins rimons en honnête homme.

Je clierehe (juelcjue peu le \ iei(ni\ puissanl

Oui de mon premier mot aiguisera raccenl.

Sur plusieurs Archilocpie a coutume de fondre :

Mais veut-il les flétrir, ou seulement les tondre?

Je n'irai pas frapper du fouet coutumier

Turcaret sur son or, Lais sur son fumier :

On les fait trop « chanter » pour (pie je les houspille.

Ce pauvre Turcaret! Laïs d'abord le [lille.

Puis de certains fourrés s'élancent vingt spahis

Oui. Turcaret pillé, pillent encor Laïs.

Va. bonhomme d'argent, racle l'actionnaire,

Sois raclé par Laïs à son tour tributaire!

Je connais vos destins et leur terme fatal .

Ma Satire s'arrête au seuil de l'hôpital.

Après ceux-ci. je vois l'Ambitieux, l'Avare. L'Hypocrite... Voilà quelque chose de rare! Sur ce troupeau quel trait n'a pas été lancé Depuis quatre mille ans, et n'est pas émoussé? Nul travail n'est plus cher à tous les moralistes. Mais regardons au gain, il semble des plus tristes :

Ésope y perd son grec et Pilpay son sanscrit.

Et Juvénal sa flamme, et Boileau son esprit;

Rien ne sert. Le troupeau se moque d'eux. Il nargue

L'indulgent Poquelin, l'austère Vauvenargue,

Et laisse la morale au rabais sur les quais.

— Démasquez-les, dit-on. — Ils ne sont pas mas(|ués!

L'espèce est impudente, elle brille, elle abonde;

Comment la distinguer un peu de Tout le monde ?

Et puis, j'ai mon avis sur ce point débattu :

Je crois la plume impropre à former la vertu.

Raisonnez ou raillez ; la plume souple ou ferme

Jamais d'un cœur gâté n'entama l'épiderme;

Vous le trouverez froid à tout ce qu'on écrit.

Rarement il écoute, et, s'il écoute, il rit.

L'éloquence n'est rien, c'est trop peu que la foudre,

Pour pouvoir le guérir, il f;\ut pouvoir l'absoudre.

Ainsi, voyons ailleurs.

Inspiré de plus bas.

Faut-il iuix sols travers livrer de vains combats. Dauber un ridicule, ou de main masculine Hardiment bombarder un pan de crinoline? Sur cette 3IalakofF un homme de renom, Belmontet, l'autre jour, a pointé son canon : Deux cents alexandrins ongles de fortes rimes... Goût ftmestel couiljion tu conseillas de crimes!

,Près des jupes, je vois les blêmes étourdis Oui traînent défaillants le grand nom de dandys. Ce sujet, je l'avoue, est de ceux que je prise; Qui voudra l'aborder, je louerai l'entreprise. Oui, j'aimerais de voir un magistral pinceau Peindre au vif ces carlins à faux poil de lionceau. Ces avortons sifllant un peu d'anglais hippi([ue Oui de nos boulevards l'ont leur stade olympi([ue. Sans esprit et sans cœur, sans folie, énervés, Pour un verre de vin mesurant les pavés. Ladres même en jetant l'argent par la fenêtre. Trichant le vice enfin, lorsqu'ils l'ont pris pour maître. Ils vont d'un pas prudent jusqu'au seuil de Clicliy; Et là, si son blason tente un fol enrichi. Le dandy, préférant la crasse à la disette. Lui vend avec son nom les restes de Frisette. Insensé Turcaret, maquignon innocent.

Qui crois peur ton bon or acheter un pur-sang! On timbre ton papier d'un écu des croisades, C'est vrai; mais tu te fais d'ailleurs des jours maussades: Ton gendre, méprisant les devoirs conjugaux, Riche, ira retrouver Frisette et les chevaux. La dot est en hasard ! Un autre cas est louche ; Le sire est éreinté ; saura-t-il faire souche? Tremble de n'obtenir qu'un pauvre sang-mêlé. Qui demain au ruisseau suivra l'or écoulé.

Deux grands abêtisseurs, l'orgueil et la luxure. Pousseront sa lignée au jiressoir de l'usure : Adonis d'écurie, ou Vénus de ballets, Ses enfants serviront les fils de tes valets, A moins que le brelan ne hâte leurs affaires... Allons, ces beaux dandys, après tout, pauvres hères! Puisqu'ils seront époux et puisqu'ils sont amants, Pour leur capacité, c'est assez de tourments; Supprimons des leçons qu'ils ne sauraient point lire.

Cependant, où prendrai-je un sujet de satire?

Mais sortons de l'cxorde et des détours oiseux! Je sais bien où je vais, je tiens ce que je veux. Le travers insolent, le mensonge endémique, Le vice redoutable et cependant comique, Le multiple tyran, vampire du pays, Plus fat que Turcaret, plus vénal que Laïs, Objet plus qu'eux encor de haine et de caresse. Le voilà mon sujet; et son nom, c'est : la Presse.

Partout j'ai regardé : nul mal n'est plus vivant, Plus bas, plus corrupteur, plus bête, plus savant. J'ai relu ; je connais et l'auteur et le livre ; Je sais en quel bouchon Aristide s'enivre, Quelles secrètes peurs font frissonner Pasquin,

Sur (|uels pi'ojios Ajax filo ot n'est plus tainiiu; J'ai sondé, dans lo fond de l'dHivro frolat(''o, Le vide du penseur et le plein d(^ l'allu'e. Et l'esprit du plaisant, et le nerf du vantard : Hercule est composé d'étoupes et de fard! Nous avons là des dieux avec qui l'on peut rire. Jusqu'au puissant Jupin, tout prête à la satire, Et le seul souvenir de cet Olympe allier Au bout du dard vibrant met la pointe d'acier.

J'atta(iue sans scrupule, et je suis sans alarmes. L'adversaire est solide, il ne manque pas d'armes; C'est un prince. Parmi ses intimes varlets, Quelques-uns ont du style... et beaucoup des stylets : Ils vont envenimer leurs flèches les plus sûres! Mais trente ans j'ai bravé, j'ai cherché ces blessures. Je sais qu'on n'en meurt pas. — Et dussé-je en mourir, Dussé-je ne laisser de moi dans l'avenir Qu'un renom tout couvert de leur encre épaissie, C'est mon devoir, voilà de quoi je me soucie. Je les ai trop connus, ils m'ont trop tourmenté, A tout ce (jue j'honore ils ont trop insulté ; Contre Dieu, le bon sens, la grammaire et l'Église, Ils ont trop à leur aise étalé leur sottise, Tro[) menti, trop fourbi le sophisme insolent, Trop abusé du vice et parfois du talent :

Je neii peux plus; il finit que mon cœur se soulage, Et qu'à son tour ma main frappe el les endommage.

Ma main novice, hélas!... Que je voudrais, Gautier, Quand j"ai l'idée, avoir comme loi le métier! Formé dès ton enfance à bloquer des syllabes. De la difficulté, vieux rimeur, tu te gabes ; Ta |)lume dégagée, avec des airs fendants. Peut dresser mille vers sans rien mettre dedans ; Sur Ion papier le mot que cherche Baudelaire, Le mot qui ne dit rien, ce mot si nécessaire, Arrive à [)oint nommé; tu tiens en petits pots Tes couleurs, ton tiroir est rempli d'à-propos. C'est du vide vivant, qui sonne et qui rutile; Hugo seul a mieux sn prodiguer l'inutile, Et le bourgeois naïf, admirant ton savoir. S'étonne du plaisir qu'il prend à ne rien voir.

T)e V abracadabrant m'enievant la ressource, La grondeuse raison appesantit ma course; S'il vient de jolis traits, son scrupule im{)orlun Les écarte, et sur dix à peine m'en laisse un. — Rien de faux, me dit-elle, et surtout rien d'injuste Le bon sens et l'honneur seuls ont le mot robuste : Bannis donc l'hyperbole et le goût du moment, Construis en bon moellon, avec un bon ciment:

Kiiis u'UMO (loMviior ou iiiiilto la bosogne. — La raison a raison ! 11 faut avoir vergogne De certaine industrie et rie certain succès; il faut être chrétien, il faut parler français. Aux anciens demandons leur suprême magie. La clarté souveraine et la sobre énergie : On peut, suivant de loin ces maîtres du grand ai I Se garer de Hugo sans tomber en Fonsard. (Jualre vers bien plantés, ([u'adopte la mémoire. Valent de nos Rubens les festons et la moire; ils allument au cd'ur un jilus mâle courroux, Dans le nnir entamé font de plus larges trous.

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