‹ Satires (volume 2)Chapitre 48 sur 58 · VOCATION D'ISAIE · texte numérisé non relu

VOCATION D'ISAIE

JjoRSQu'OsTAS donnait ses dorniers jours au crime.

Dans le temple dessert, sur un trône sublime,

Le fils d'Amos vit Dieu; son oreille entendit

Le chant des séraphins que tout le ciel redit.

Et les voix, en deux chœurs, toujours plus enflammées,

Disaient et redisaient :

Saint le Dieu des armées !

Trois fois paixt le Seigneur !

Et toujours, et toujours, Du cantique sacré recommençait le cours ; Et toujours de ces mots la puissante harmonie Plus douce parcourait l'étendue infinie ;

El plus on écoutait, i)lus on sentait l'accoiil

D'un amour immortel et sans cesse croissant.

Saint, saint, saint le Seigneur ! Saint le Dieu des arjiées !

Car ces beaux séraphins, ces flammes animées,

Ces ministres de Dieu, qui, le servant debout.

Sans cesse devant Lni, sont sans cesse partout,

Ces êtres si parfaits, pures intelligences,

N'ont trouvé que ces mots dans leurs transports immenses.

Créés avant les jours pour l'immortalité,

Et témoins à jamais du Dieu d'éternité,

Ils ont connu sa gloire, ils ont vu ses ouvrages ;

3fais dans le cours des temps comme au delà des âges.

Plus Dieu se développe à leur regard profond,

Et plus ils vont avant dans ses desseins sans fond,

Plus s'éloigne et se perd en sa splendeur visible

De l'inconnu divin le faîte inaccessible.

Or ^oici tout à coup que le Temple trembla,

Et d'un nuage épais le Seigneur se voila.

Et le prophète, alors, dans sa fi-ayeur profonde :

« — Malheur à moi ! j'ai vu le Créateur du monde ! « 3îalheur ! car jusqu'ici je me suis tu. Malheur! <( Je vis chez les pervers et je suis un pécheur. « J'ai ménagé ce peuple abîmé de souillures !... « 3Iais qui me donnera des lèvres assez i)ures

« Pour pLU'lcr ilc mon Dieu, pour l'aiic rcleiUir

' Son nom chez ces ingrats, et pour les convertir? >i

Et la voix du Seigneur parla sous la nuée. La sentence, déjà maintes fois commuée, lîelontit jilus sévère. Isaïe à genoux, En silence pleura devant le Dieu jaloux.

Le Seigneur poursui\it, à travers ses nuages :

« Qui choisirai-je? Qui portera Nos messages? <( Qui parlera pour Dieu dans ce peuple endurci '? )i

Le Prophète aussitôt dit : — Seigneur, me voici !

Le Seigneur ajouta ces paroles terribles :

" Va donc, et trouve-les toujours plus insensibles. « Sur les chemins mauvais où s'engagent leurs pas, (( Montre-leur des périls qu'ils n'éviteront pas ; « Aveugle-les encor. Lorsqu'ils croiront entendre, « A haute voix dis-leur qu!ils ne sauraient comprendre ; 'I Rends-les plus sourds encor. Que ton cri véhément •( Redouble, malgré toi, leur endurcissement, " De peur que cette race en6n se convertisse , « Et mapporle son cœur, et que je la guérisse ! >•

— â34 — Et. le Prophète dit, pénétré de Aerreur :

■■< Pèsera-t-il longtemps ce dur courroux, Seigneur? Le Seigneur répondit :

« La guerre et les famines « Dépeupleront bientôt leurs cités en ruines, « Et leurs champs ravagés demeureront oisifs, (' Et loin de leur pays ils pleureront captifs. « Tout orgueil vient à bas, toute terre est pillée; « La désolation sera multipliée ; « Les débris échappés, on les décimera ; « Quand tout paraîtra fait, tout recommencera. « Cette terre infidèle et que je répudie, « Sera comme le sol où passe l'incendie. u Je veux la ruiner, Moi, le Juste et le Fort. « J'y reviens sans pitié; j'y ramène la mort, « Jusqu'à ce qu'elle soit pareille, dépouillée, « Au chêne dont l'hiver emporte la feuillée.

« Et la semence sainte en ce tronc restera,

« Et ce qui paraît mort un jour pourtant vivra. >■

La vision finit. Le Prophète fidèle

La redit à la foule et fut plus hai d'elle.

Israël, désormais perdu de voluptés,

N'avait plus le regard qui saisit ces clartés. La nuit se fait profonde où s'éteint la prière ! Jérusalem dormit à ces coups de tonnerre ; Et, maudissant les saints, résolue à pc'rir, Ne sut point s'éveiller, pas même pour mourir.

Page 1