LE CHARIVARI
Ils sont trois en ce lieu vide ; trois solitaires
Affligés de poils gris et de pensers austères,
Enroués, ennuyés. Si l'établissement
N'était pas fort ancien, si Cham, esprit charmant,
Ëpointait son crayon élégant et caustique.
Le désabonnement balaierait le portique.
Nos trois pères conscrits en habit d'Arlequin
Le sentent ; Figaro les suit comme un requin :
Ils ont peur, et tous trois voudraient faire autre chose.
Quoi faire? C'est le hic. Quelle métempsycose
Peut requinquer des gens si formés et si mûrs,
Dérouiller ces esprits, recrépir ces vieux murs?
Huart n'essaya point. Docile aux lois communes.
Il est allé tout seul où sont les vieilles lunes. . Le matin il avait encor le rire aux dents ; Le soir il est parti, cachant ses pas prudents, Et nul ne Ta revu. La chronique publie Qu'il joue aux dominos, beau de mélancolie.
Garaguel, tout pensif, le remplace de loin.
Dans les prés de Huart coupant le même foin, Vaille que vaille, il tient son regrat de bluettes; C'est un homme d'esprit pour les clercs en goguettes. Cependant ses bons mots péniblement soudés, Repassent trop souvent et sont mal refardés ; Il rate fréquemment le calembour. En somme, Caraguel laisse voir qu'il n'est plus un jeune homme. Lui-môme en a soupçon, et, soufflant sur son feu, n s'essouffle beaucoup, mais s'allume fort peu. Pour l'esprit qui s'éteint il n'est point de Jouvence! « — Le dur métier, dit-il, que d'amuser la France 1 « Et d'où me peut venir cette odeur de relent?... »
Il a fait des hécits. Un tome somnolent, Après de longs efforts, est sorti de sa plume. En style, c'est du plomb ; en esprit, de l'écume. D'ailleurs bien innocent I Le lecteur ébahi Au fond de Caraguel a retrouvé Bouilly.
Qui l'eût pensé jamais? Ce garçon philosophe
D*un conteur pour Tenfance avait toute rétoffel Bouilly trop tard connu, Berquin trop déformé, D'un téméraire espoir maintenant animé, Il aspire au théâtre ; un succès l'encourage : Tiers d'auleur, il n'a fait que son tiers de naufrage.)
Plus sec, plus renfrogné, plus jaloux d'être craint, Frémy, qui voudrait rire, est réche comme crin. Ce plaisantin ridé, jadis, en robe noire, Fut professeur. De quoi? Je n'en sais pas l'histoire, Et par quelle aventure, ou bien par quel pari, Son noir s'enfarina dans le Charivari.
On dit qu à voler haut rencontrant mainte entrave, Il s'est cru né plaisant pour n'être pas né grave ; Mais pédant il était, pédant il est resté.
Il est gai comme un pion de l'Université. Huart avait ses jours, et, — bien qu'il s'évapore, — Caraguel, en cherchant, trouve une farce encore; Frémy, jamais. Il rage! On regarde, oppressé, La tenace fureur de ce badin vexé ; On sent que dans l'orgueil où sa raison s'altère Il croit qu'il a manqué l'empire de la terre, Et qu'en babouinant sous son feutre aplati»
A Dieu même il prétend faire un mauvais parti.
A ton œuvre, pauvret, tandis qu'ainsi tu cloches,
La prière s'élève et chante avec les cloches, Et Dieu, nous renvoyant le printemps qui sourit, Reste au ciel et te laisse en ton Charivari.
Je crois qu'il te dédaigne un peu, mon cher ! Ta plume N'attire pas la foudre, et tu mourras d'un rhume. C'est brillant pour un coq aussi bien ergoté 1 L'honmie imite le ciel : il te met de côté.
Quel novice ingénu, craignant qu'on le mordille, A craint pourtant Frémy, maître Ulbach ou Gastille, Et ne jette au critique un regard affermi Lorsque c'est maître Ulbach ou Castille ou Frémy?
De ce piteux destin rouissant sous son plâtre, L'écervelé rêva la gloire du théâtre, Et vint, par la réclame, avec effort gOEfflé, Produire son chef-d'œuvre... Il ne fut pas sifflé! Non, pas même sifflé. Ce fut la chute morne De l'ennuyeux parfait devant l'ennui sans borne. L'asphyxie empêcha même qu'on pût gémir; On craignit de siffler, tant on voulait dormir. Ainsi de ses romans : la presse les acclame.
Rien ne manque au concert; rien, hélas 1 que le blâme Et les lecteurs. On dort, nul ne va jusqu'au bout; C'est plat dès le début comme une fin d'About. Quel démon affolant ta pauvreté morose, Te fait ainsi tàter et rater toute chose?
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Tape sur ton chaudron, Jocrisse ambitieux :
Ce que tu fais si mal, c'est encor là ton mieux ; Pour Tespoir du sifHet, ne perds pas ta pitance.
Frëmy quinquagénaire attend toujours la chance ; Delord crut la tenir. Chez l'éminent Havin, Deux fois par mois il passe un habit d'écrivain, Et, sortant de la farce, il monte "It la critique. Il est posé, gonflé, martelé, didactique ; Pas le plus petit mot pour rirel Marchant droit, Il sue à son sillon comme un bœuf de l'endroit. On voit qu'en son esprit il nourrit la chimère De paraître un grand homme aux yeux de Bédollière, Et que sa vanité maintes fois rumina D'égaler monsieur Plée ou monsieur Césena.
Lorsqu'il se sentait né pour être redoutable (Ciel 1 qu'il a dû souffrir), vingt ans il fit l'aimable, Et dans de petits lieux, pour un gage léger, Aspirant à rugir, il ne put que singer...
Il est homme deux fois par mois, pas davantage. Havin, cruel Havin, donnez-lui plus d'ouvrage : Ne vaut-il pas le Plée, et même le Jourdan?'
« —Que dites-vous 1 répond monsieur Havin, prudent. « Delord, pour que chez nous il pose en devanture, « A trop de renommée et de littérature.
« Plée est plat, c'est mon fait. Jourdan n'» pas mimé
« Vingt ans sur ces tréteaux où Delord s'est grimé.
« Plée a des rantanpians, des ronflements, des gloses^
« Des mirotons farcis de cinquante-six choses
« Dont l'abonné du Siècle est toujours plus friand.
a Jourdan est impayable : il est édifiant I
« Avec quelle onction il fait, sans ironie,
« Un culte archi-complet des cultes qu'il leuic,
a Culte secret, léger, portatif, engageant,
« Pas coûteux, — très-commode à suivre en voyageant !—
« Qui n'incommode en rien les vœux de la nature,
(t Tolérant à la banque^ à la littérature,
« Au commerce. Et pourtant, c'est un culte. J'en veux!
« Car moi, foi de Normand ! je suis religieux.
« Delord est un penseur ; il va jusqu'à Voltaire !
a II lâche de ces mots qu'au bas peuple il faut taire...
a Dans les premiers-Paris. Ailleurs, il est charmant ;
« Qu'il y reste. »
Et Delord rame inutilement.
11 rira, c'est l'arrêt. Tout barbouillé de lie, Le pauvre homme, il rira tous les jours de sa vie ; Il rira du talent, de la foi, de l'honneur ; II rira, sans succès, du succès. malheur 1 Voir le bien triompher dans les cœurs qu'il attire Et vouloir l'écraser, et ne pouvoir que rire I...
Aussi rit-il /ort mal. Lorsqu^il prend son manteau,
Si toujours un couik rappelle le tréteau.
Sous sa veste, en revanche, et sous sa rouge queue,
Il semble travaillé de la colique bleue ;
Il se tord, il blêmit; blessé d'un trait profond,
L'homme de vanité pleure/ dans le bouffon.
Je te comprends, Delord, tu n'es pas à ton aise ;
Et je te plains, martyr de la gaîté française!