LE NOUVEAU MONITEUR
Autrefois on disait : « Le grave Moniteur • » C'était un employé circonspect, sans hauteur. D'un sérieux poli qui semblait imperdable, Toujours en habit noir, et trà^recommandable.
De père en fils, depuis le temps le plus lointain,
Il se nommait Panckoucke et savait le latin.
Il n'en abusait pas, ni de chose en ce monde !
Partout officiel, sans pose, sans faconde,
Et dans sa fonction di fort se respectant
Qu'il eût craint d'amuser. — Certaines fois pourtant.
Par régal, il collait sur son mur politique
De la littérature ou de la statistique.
Mais jusqu'en ce déduit, ne voulant pas déchoir.
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Panckoucke noblement gardait son habit noir. j
« L'honneur veut, disait-il , et même la justice I
« Que dans le Mmiteur le vrai seul retentisse...
« A moins , par grand hasard , que le gouvernement
(( Pour des raisons qu'il sait n*en ordonne autrement.
« Nous sommes un journal à part, et de nos rentes
(( Nous vivons, dédaignant les ressources courantes.
« Le faux, le fou, l'obscène et tout le turlupin
« Des journaux libres sont le meilleur gagne-pain :
« Laissons-leur donc cela. Qu'importe? Ces sicambres
a Ne nous raviront pas les discours des deux Chambres !
« 11 serait beau vraiment que leur lot nous tentât ,
(( Et qu'on vit avec nous cabrioler l'État I
« Non ! non 1 et plus la presse est débraillée et nue,
« Plus le vieux Moniteur doit garder de tenue.
« Loin donc le fait divers, immoral et badin ,
« Le roman-feuilleton, produit de Girardin,
« L'article tribunaux, plein de choses infâmes,
(( Et ce genre Janin sans égard pour les femmes ,
(( Qui nous fait respirer dans son style effronté
« Ce que le vaudeville a de plus empesté.
« Le Moniteur est chaste et la décence y brille :
tt Le maire en permettra la lecture à sa fille! »
Panckoucke 1 ô pudeur 1 qu'étes-vous devenus!
ciel quel changement I quel tableau I quelle histoire I Dans ce vieux Mmitewr aux airs si contenus, Le genre débraillé met son laboratoire ; Les Grâces en ce lieu versent leur écritoire : Panchoucke! ôpvdeurîqu'étes-vous devenus!
On y fait des romans, des contes après boire;
Le moindre rédacteur a le poil de Brennus,
De Byron l'œil fatal et les airs de victoire,
De Rubens le pinceau trop riche en tons charnus :
Bientôt au Moniteur s'abonnera Vénus.
cieî^ quel changement ! quel tableau! quelle histoire!
Le romantisme ici nourrit ses tard-venus , Et de ses vétérans il sustente la gloire.
Sainte-Beuve j affamé de dessiner desnuds, Décrit tous les appas qui furent mal tenus ; Et le peuple vient lire About, les jours de foire, Bans ce vieux Moniteur aux airs si contenus!
Comme il doit regretter sa cuisine oratoire, Ses graves entremets, ses nobles revenus!
Comme il doit se mouiller d'un pleur expiatoire , Lorsque maître Gautier, romantique notoire, Dans son classique four réchauffe ses menus... Du genre débraillé c^est le laboratoire!
La prose de TÉtat , toujours si méritoire , Voit tomber en mépris ses charmes ingénus ; Horreur! le Moniteur corrompt son auditoire ; Le bas-bleu même y passe et ses propos cornus! Panchoucke! ô pudeur! qu'étes^ous devenus?
Les Grâces en ce lieu versent leur écritoire !