‹ SatiresChapitre 5 sur 72 · UN POEME ÉPIQUE · texte numérisé non relu

UN POEME ÉPIQUE

« (jOLiGNY languissait dans les bras du repos,

« Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots.

« Soudain de mille cris le bruit épouvantable

« Vient arracher ses sens à ce calme agréable :

« Il se lève, il regarde, il voit de tous côtés

« Courir des assassins à pas précipités ;

(( Il voit briller partout les flambeaux et les armes,

« Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes... »

Vous entendez Voltaire en un morceau d'éclat. Cet aigle volontiers hante le pays plati Il cheville aussi dru qu'homme qui rime en France; Il a le lieu commun abondant, parfois rance ; Son essor paresseux et bientôt essoufflé.

Simule mal la verve ; il est toujours enfle, Toujours plâtré de fard, d'amidon, de pommade; L'ennui comme en son fort gît dans sa Henriade, Ce bahut héroïque, à dix compartiments, Est Tentrepôt du somme et des lourds bâillements. Soigneux de Tassoftir, il a pillé cinq langues : Description, récit, allégorie, harangues.

Tout ce qu'imagina Phébus démuselé Pour agacer l'oreille, est ici rassemblé.

Détestable bouillon d'ingrédients épiques I Les sauces de Quinet sont moins soporifiques ; J'aime mieux Yacquerîe ou Laprade, et je croi Qu'au bout du pont des Arts, il n'est rien de si froid.

Je suis, certe, ennemi dès vermillons sauvages Dont les fils de Hugo se peignent en Osages, Et ne fais aucun cas du vers à corselet.

Traînant la rime riche en façon de boulet ; Beau genre, où le pathos dans le patois circule 1 Cent fois plus, néanmoins, je hais l'art ridicule Qui tréfile les mots, sottement attentif A tirer douze pieds d*un méchant adjectif; .

Et cet autre talent de travestir les choses.

Qui, faisant le dégât parmi les œuvres closes, Et se chargeant sans goût d'un indigent butin, Farcit notre français de grec et de latin.

Examinez Voltaire et comme il se comporte :

Sans cesse à l'adjectif il demande main-forte ;

Pour en masquer des trous,— qui restent à boucher,—

Il rallonge^ il Tétire, il va loin le chercher.

Mais, inutiles soins, risible stratagème !

Rien ne vaut un vers dru qui se tient par lui-même.

Notre sire en fait peu de ce ton séduisant,

Et je sais bien pourquoi je bâille en le lisant !

Autre dégoût : à moins d'entendre avec extase

Dans le vide parfois ronfler la périphrase,

A moins de s*ôtre mis au cerveau tout Chomprë,

Comment ne pas siffler un rimeur empêtré

Qui, traînant sans répit ses élégances fades.

Ne voit dans les forêts que des hamadryades,

Ne parle du sommeil qu'en montrant ses pàvoU,

Nous répète qu'Amour est le Dieu de Paphos,

Et va saupoudrant tout de ce pastel fragile?

Veut-il une tempête? Il l'emprunte à Virgile :

Sur Vhumide élément, Ëole, toujours prêt,

Avec le vieux Borée et sa bande apparaît ;

Vous avez tous les traits qu'en seconde ou troisième

Pourrait, dans son Gradus, trouver un fort en thème :

Les aquilons mutins, les aMmes des flots,

L'éclair étincelant, les pâles matelots.

Si la guerre civile en un pays s'allume,

Vespiit de faction prend un corps, il s'emplume ;

C'est UQ afiFreux oiseau qui, « pim prompt que réclair,

« Fend d'un vol assuré les campagnes de l'air. »

Ovide l'a décrit, ce monstre est la Discorde.

Bon I vous n'attendrez pas ; l'auteur saisit la corde,

Et, des malheurs français pour donner la raison.

Le voilà qui traduit tant bien que mal Nason :

La Discorde est en l'air : « Le trouble et les alarmes

« Présentent à ses yeux des objets pleins de charmes;

« Son haleine en tout lieu répand l'aridité,

« Le fruit meurt en naissant dans son germe infecté,

« Les épis renversés sur la terre languissent,

« Le ciel s*en obscurcit, les astres en pâlissent,

« Et la foudre en éclats, qui gronde sous ses pieds,

« Semble annoncer la morl aux peuples effrayés... »

Ce morceau lumineux, pris des Métamorphoses,

Il faut en convenir, fait bien saisir les choses !

Tableau vraiment vivant, spectacle de stupeur 1

J'y suis, j'en ai les yeux écarquiilés de peur,

Et je fuis... Mais bientôt l'artiste pathétique,

D'un burin non moins fort, me peint la Politique,

« Fille de Vlntérét et de Y Ambition,

« D'où naquirent la Fraude et la S^uction,

« Ce monstre ingénieux, en détours si fertile,

« Accablé de soucis paraît simple et tranquille ;

« Ses yeux creux et perçants, ennemis du repos,

« Jamais du doux sommeil n'ont connu les pavots. »

Aiy cela fait frémir! Sous des traits plus sinistres, Nadar saurait-il peindre un conseil des ministres? Ce saisissant portrait du politique sec, Est presque du latin: avant, c'était du grec. Ne laissons pas ternir ces perles immortelles, Et chantons Arouet qui nous les rend plus belles! Ailleurs, parlant du peuple et de ces retours prompts Qu'on obtient de la foule au gré des éperons : « Ainsi Yange des mers, sur le sein d'Amphitrite, « Calme à son gré les flots, » dit-il, « ou les irrite. » Ainsi, mais pas souvent, Arouet se souvient Qu'il fait des vers français et qu'il est né chrétien. C'est très-rare et très-court ; il retourne à son guide. Tout l'assaut de Paris est pris dans l'Enéide : Turnus, les dieux, Ënée, Évandre sont là ; rien N'est omis... sauf pourtant l'accent virgilienl On voit aux champs d'Ivry les déesses descendre ; Le palais de l'Amour, dans le pays de Tendre, Au mépris de Boileau qui souvent en a ri, Est bâti sur les plans de Manon Scudéry.

Comme ces Cupidons et ces nymphes poudrées, La langue s'exténu^n plates simagrées; Cela n'est d'aucun temps, d'aucun lieu, d'aucun art ; Vous ne touchez partout que l'épaisseur du fard. La lune sous son nom n'épand plus sa lumière : C'est « d'un mois malheureux Vinégale courriére. n

Sabre, canon, fusily sont des substantifs bas,

Et sans les voir paraître on franchit vingt combats.

Certaine arme à décrire a pris six hexamètres ;

Écoutez cette énigme à dérouter les maîtres ;

<c Au mousquet réuni, le sanglant coutelas

« Déjà d^ tous côtés porte un double trépas.

« Cette arme que jadis^ pour dépeupler la terre,

« Dans Bayonne inventa le démon de la guerre,

« Assemble en même temps, digne fruit de l'enfer,

« Ce qu'ont de plus terrible et la flamme et le fer. »

Après avoir relu cette phrase si nette,

Tu cherches, bon lecteur? — Le mot est baiomette.

J'en passe, et des plus gais 1 Je passe cent dictons

A rouler en spirale autour des mirlitons ;

Je passe des quatrains, des sixains, des distiques,

Faits pour les conQseurs ou pour les poétiques.

Tout le neuvième chant, désagréable écho,

Est du Virgile pur... en habit rococo.

C'est là qu'à la Discorde on voit l'Amour fidèle.

Pour désarmer Henri, susciter Gabrielle :

« Telle ne brillait point, aux bords de l'Eurolas,

« La coupable beauté qui trahit Ménélas...

« L'Amour, qui cependant s'apprête à la surprendre,

« Sous un nom suppose vient près d'elle se rendre.

« Que n'espérait-il point aidé de tant d'appas!

(( Au-devant du monarque ii conduisait ses pas. « L'art simple dont lui-même a formé sa parure « Parait aux yeux séduits Veffet de la nature. » Mais, du ciel, saint Louis voit la scène : aussitôt Il dépêche à son fils Minerve... en huguenot. Minerve tarde, hélas! « Au bord d'une onde claire, « Sous un myrte amoureux, asile du mystère, a D'Estrée à son amant prodiguait ses appas ; « Il languissait prés cPelle, il brillait dans ses bras. » Soudain Mornay parait, « dans un morne silence ! » Son seul aspect suffit. Rompant à l'indécence, L'amant part. La beauté ferme l'œil en trois vers : « L'Amour, qui l'aperçut, jette un cri dans les airs : (( Il s'épouvante; il craint qu'une nuit étemelle « N'enlève à son empire une nymphe si belle, « N'efface pour jamais les charmes de ces yeux « Qui devaient dans la France allumer tant de feux.., ({ Mornay, toujours sévère et toujours inflexible, a Entraînait cependant son maître trop sensible!... »

Beaux amours de Didon, fureurs chastes encor, Eh quoi ! ce chrysocale est tiré de votre or ; Vous avez inspiré ces lâches hémistiches.

Ce babil énervé, ce caquet, ces postiches]...

Un dessein mal conçu, plus mal exécuté,

Jamais un mot vivant que le cœur ait dicté ;

Des décors de théâtre où tout griifce et chancelle ;

Pour acteurs, des pantins dont on voit la ficelle ;

Un hachis de contons triés de mille écrits,

Vingt auteurs imités, vingt auteurs appauvris ;

Aucune invention nulle part; point de style,

Mais le cours clapotant d'une veine futile

Qui, sur tous les terrains jasant du môme ton,

S'ouvre et flue aussitôt qu'on touche le piston ;

Bref, des vers de bureau, je crois que c'est tout dire :

Voltaire en reste là dès qu'il veut ne point- rire.

Longtemps j'ai médité : Qu'aiment-ils là dedans, Eux-mêmes les bourgeois, eux-mêmes les pédants? Gomment résistent-ils à l'ennui noir et dense Que répand à foison l'endormante cadence?

Ils n'y résistent pas! Le sens voltairien Ni le goût de collège à cela ne peut rien.

Ou bourgeoise ou pédante, ici toute figure, Sitôt le livre ouvert, bâille à toute envergure ; Nature ainsi le veut, dame Césure aussi.

Mais nos hommes de goût n'en prennent pas souci. Eh ! qu'importe? Voltaire, en ces ingrates rimes. Contre Rome et le Christ a fourré cent maximes ; Lorsqu'il semble prier, de son rictus malsain. Avec dévotion sort un souille assassin.

Le bourgeois le respire, et, charmé, se raisonne :

— Il peut bien m' ennuyer, pourvu qu'il m'empoisonfte 1

Critique, que veux-tu? Ces hors-d' œuvre pesants

Sont, au goût du lecteur, savoureux et plaisanta.

Goût absurde, sans doute, ignare fantaisie I

Antipode brutal de toute poésie!

Cependant, quel remède? Aux esprits de travers

Vont si bien ces ronrons que Ton nomme « un beau vers,»

Et depuis qu'on écrit, toute sottise écrite

Parait si triomphante au sot qui la récite I

Voltaire le savait ; de ce charme puissant

Il a revigoré son ramage agaçant.

Otez-en ce surcroît d'ennui, ce virus fade,

Vous verrez sur les quais périr la Uenriade.

Oui ; mais comment l'ôter et brider tant d'oisons

Qui vont là contre Dieu se munir de raisons?

Le destin de l'auteur est celui de l'ouvrage :

Il vivra d'autant plus qu'il est mort davantage.

Ainsi, par le poison dans sa veine injecté,

Le vil cadavre garde une immortalité.

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