‹ SatiresChapitre 6 sur 72 · LANTERNE · texte numérisé non relu

LANTERNE

Le poète Lanterne aimait fort à flâner Et quinze fois par mois se couchait sans dîner. Habit gras, maigre corps, mais cervelle profonde ! Lanterne y mûrissait des codes pour le monde. H ne se gênait pas de régenter les rois, D'ajouter et d'ôter à Toeuvre de la Croix, Vous parlait de Védas, de Sagas, d'épopées, D'Odin et de Wishnou citait les équipées, Assemblait Pytbagore et Dante avec Brahma.,.

Penseur tel de tout point que Quinet en forma 1 Car pour ne rien celer et parfaire la somme, Lanterne était de ceux qui suivent ce fier homme, Et même, exaspérant le bon sens en courroux, Compliquait son Quinet d'un grain de Pierleroux.

Campé sur les écrits de ces hypergénies, 11 fiicassait Thistoire et les cosmogonies.

Pour nos livres sacrés, il les trouvait fort beaux, Mais poétiquement ; du reste, des tombeaux, D'où quelque jour, bientôt, l'humanité tirée, Viendrait au penser-Ubre et prendrait sa livrée.

Les dogmes cependant et les religions N'occupaient son esprit que par occasions ; Son dédain volontiers n'en eût parlé qu'en prose. C'était un amoureux, et non pas à Teau rose Comme le blond Tircis et l'escadron clampin Qui fait de la guitare un fâcheux gagne-pain ! Au contraire, il était pour l'amour rugissante. L'amour de pleurs, de cris, de sang et d'épouvante; On voyait des poignards jusque dans ses sonnets. Les regards attachés sur Elvire Punais, Fille de grand secours, sa dame et sa portière, Il rimait un poëme à la tournure altière.

Où l'on verrait enfin l'homme, l'humanité, Dieu même, et plus que tout l'amour et la beauté. « C'était son œuvre à lui, poëte au noir délire, « Poëte au cœur souffrant, dévoré par la lyre,

M Poëte et codera, »

Mais sous un arbre assis, Lanterne un soir d'octobre avait d'autres soucis

Que de chanter l'amour et d'enseigner la terre.

De quel mal soufifres-tu, poëte humanitaire?

Taquiné de la faim qui le piquait toujours, H cherchait le moyen de dîner sans débours.

Oubliant son Elvire, et blasphémant la gloire, 11 rêvait de manger, puis de boire, et de boire I Travail vainl rêve absurde I Enfin, pour comprimer Ce sauvage appétit, il s'essaye à rimer.

Tristement allongé sur la nappe des biches, L'infortuné commence un repas d'hémistiches :

« Le poëte passait devant leurs tables d'or.

« Ils étaient pleins de joie. Ils ont dit au poëte : « Viens 1 au festin pour toi nous avons place encor; « Il nous reste des fleurs à placer sur ta tète ;

« Dans l'amphore au flanc large il reste encor du vin,

« Où la beauté buvait, boira la poésie...

« Le poëte a passé ; le poëte divin

a Dans un cristal plus pur veut une autre ambroisie... »

merveille ! à ces mots un bon ange apparaît,

Un vieil ami, qui dit : Gagnons le cabaret!

Us y vont ; le couvert est dressé sous les treilles ;

Du bœuf, un fort gigot, deux couples de bouteilles, Pain à discrétion ! Et Lanterne grondant Peut de son estomac combler le gouffre ardent.

Ce fut long, ce fut beau, ce fut un grand silence. Puis Lanterne enfin dit :

-— Voici ce que je pense :

Tes bourgeois sont hideux 1 Je hais ces philistins ! . . . Ils n'appellent jamais la muse à leurs festins. Quand nous crevons de faim, crevant de nourriture, Ils n'ont pas un regard pour la littérature; C'est bien I Mais je vivrai I... Je tomberai sur eux. Je passe à la satire et j'y serai nerveux.

Je peindrai ma détresse, horreur de la pensée, Mon cœur enfin vaincu, ma main déjà glacée, Lorsque tu vins, ami, repoussant le trépas, Me rendre au luth divin...

— Mais ! dit l'autre, non pas !

Que tu vives, c'est bon, et voilà mon atfaire; Que tu grattes le luth, ma foi, je n'y tiens guère! J'aime peu ces chanteurs qui, plus nombreux toujours, De leur talent au vice apportent le secours, Qui n'ont ni foi ni loi, qui font leur industrie D'illustrer la débauche et la truanderie.

Ou qui, laissant la chair, d'un sot prophète épris. Pour mieux gâter les cœurs affolent les esprits.

J'écoute ceux que Dieu plaça sous les fouillées,

Dans les airs, dans les champs, sur les berges mouillées ;

Joyeux peuple de l'herbe et des humbles buissons :

Voilà de vrais chanteurs et de douces chansons)

Que me sont vos grelots forgés sur le pupitre.

Quand la fauvette au bois défile son chapitre,

Quand Fabeille bourdonne autour des genêts d'or,

Quand le flot sous le saule en murmurant s'endort.

Quand les ormes, les blés, les joncs et les fontaines

Avec le vent du soir qui traverse les plaines.

Sans orgueil et pour rien font un concert charmant?

J'écoute et m'abandonne à mon ravissement :

Je ne crains pas ici vos marques de fabrique ;

Je n'ai pas à subir une stance lubrique,

Un souvenir banal chargé d'impiété,

Ou quelqu' autre hoquet de rimeur hébété !

Si les oiseaux chantants, les vents et les ramures,

Infidèles aussi, par de telles injures

Venaient épouvanter le vallon et les bois,

A coup sûr le bon Diou leur ôterait la voix,..

C'est ainsi qu'il punit parfois votre insolence.

Lâchant sur voua la faim, à bout de patience.

Le don de poésie est grand et précieux,

Il ne descend du ciel que pour l'honneur des cieux.

Si sur vous a plané Vinfluence secrète.

Soyez reconnaissant ; devenez l'interprète Du mystère sublime ouvert à vos regards :

Montrez la main de Dieu créant de toutes parts ; Répondez, tout remplis d'une allégresse pure, Par le chant de vos cœurs au chant de la nature ; Étouffez cet orgueil qui vous vient tourmenter, Chantez pour adorer, pour prier, pour chanter! Doux hérauts du printemps parmi l'espèce humaine, Heureux d'avoir la branche et le nid et la graine, Méprisez l'or du paon captif des basses-cours. — La graine, diras-tu, je ne l'ai pas toujours 1 — Ahl prends-y garde 1 Grains d'invoquer la justice! Quel prix peut mériter ton genre de service.

Et que te doit le Ciel pour l'œuvre que tu fais? Je ne dis rien des vers et je les tiens parfaits : Mais l'idée? Est-ce assez d'être artisan habile. De façonner sans cesse une matière vile, D'embellir d'un travail lâchement amoureux Le vice, qui par là devient plus dangereux?

Non ; qu'il soit méprisé, dans l'oubli qu'il périsse, Le poëte etfronté, mercenaire du vice !

On ne me verra point mener en pleurs son deuil ; L'humanité n'a rien perdu dans ce cercueil.

Là, reprenant sa grâce à qui l'avait trahie.

Dieu, d'un bras couroucé, cloua l'apostasie.

Trop heureux le coupable, instruit par l'abandon

S'il a verse les pleurs qui demandent pardon !. Je conserve pour toi cet espoir... 11 est sombre !... Ne vieillis pas rimeur, et doublement dans Tombre ; Pour donner le repos à ton cœur irrité, Tourne-le vers le Vrai qui t'offre sa clarté : Tranquille, heureux, plus tard, bon père de famille, Tu feras des chansons que chantera ta ûUe.

Ainsi qu'à ton esprit promptement aux abois, Ce ramage ira mieux à ton filet de voix :

Tète et chant de linotte, et rien de plus, en somme. Allons, un peu d'effort, et deviens honnête homme ! Quelqu'un à qui j'ai dit ta misère et ton nom Te réserve un emploi. Le veux- tu? c'est fait.

— Non!

Non, répondit Lanterne.

Alors, plein de tristesse, — Réfléchis, dit l'ami. Déjà la faim te presse ; Tu n'as point de talent, ton âme est en péril ;. Si tu perds la raison, que te restera-t^l?

Lanterne répliqua :

— Cette gloire éternelle D'avoir, du saint trépied victime solennelle, A tout l'or qu'on m'offrait, noblement préféré Le culte de la Muse et de mon art sacré, .

Et de m'étre endormi, plein d'une foi suprême, Attendant l'avenir et croyant à moi-même.

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