MARSYAS
Marsyas bien rente, luisant de gras-fondu,
Attaque d'un doigt mou le cistre détendu.
Ce genre est déplaisant! On i'écarte, il s'obstine.
Vingt bâtards de Byron croisé de Lamartine,
En vingt lieux différents, pris du môme travers.
Mijotent avec s(ûp partout les mêmes vers ;
Et dans le même étain, leur néfaste folie
Sert ce ragoût d'orgueil et de mélancolie.
Sous le poids des biens-fonds jouant les accablés.
Ils posent en grands cœurs, navrés, inconsolés,
Cherchant querelle à Dieu, se vantant sans vergogne,
Trempant de pleurs sans fm leurvieux vin de Bourgogne,
Chevillant, remâchant, pataugeant à merci;
Le tout en un Français de Flandre ou de Quercy.
Oyez de ces pleurards la complainte courante :
« J'aifemme,chiens, troupeaux, vingt mille ëcusderente;
« Je suis un cavalier aimable et des mieux faits,
« Mes muscles font trembler chevaux et portefeix,
« Je me distingue fort à la danse, à la chasse,
« Mes regards et ma voix sont d'un homme de race ;
a Mes sonnets, par le monde avec dédain jetés,
« Des cœurs les plus hautains ont vaincu les fiertés ;
« Je n'ai pas, moi, trouvé de comtesse de Sade,
« Et je ne fus que trop adoré ; c'est maussade!
a On en sait quelque chose, et je n'ai pas tout dit...
« Ainsi que mon talent, ma fortune grandit;
a Je réussis à tout sans peine et sans étude ;
« Je suis aimé des grands, cher à la multitude}
(c J'ai vin et blé sur terre, avec un rang d'honneur :
« Il ne me manque rien... que ma part de bonheur 1 »
Venez çà, bons railleurs! A larges coups de gaule, Daubez ces indiscrets, opprobre de la Gaule ; Étrillez-les si bien, sifflez-les d'un tel son Que leur cl^air à jamais craigne le caveçon.
C'est leur rendre service, après tout. Faux artistes, Sentant leur impuissance, ils sont jaloux et tristes ; Pour ce prurit, contraire à leur tempérament, Un bain de ridicule est le bon traitement.
Quel bonheur veulent-ils? Aucun ne l'a pu dire.
Ce qui leur manque, au fond, c'est qu'on les veuille lire.
Or, ici la nature oppose son veto.
Que tous nos troubadours le sachent au plus tôt :
11 n'est rien aujourd'hui que le Français n'avale ;
Son goût jadis si pur, jusque-là se ravale
Qu'Augier et Michelet lui sont deux grands auteurs;
Mais l'ennui cadencé jamais n'eut de lecteurs,
Et n'en aura jamais. Notre langue abîmée
Supporte tout, hormis la pesanteur rimée.
Ce Leroux, plus brouillé que son cuir chevelu.
S'il écrivait en vers, il ne serait point lu.
Reynaud, Maury, Littré, Simon, Saisset, que sais-je?
Si tout cela rimait, ce serait une neige]
En un instant fondue ; il n'en resterait mot.
On a du fort Quinet un poëme ostrogoth
Où ce penseur a mis toute sa frénésie :
Le bourgeois n'en sait rien. Le piment d'hérésie
Dans la seule Henriade a gardé son effet,
Et Satan même endort, s'il chante avec Quinet.
Ainsi, beaux nourrissons des muses de province, Vous suez vainement; votre prix sera mince.
N'ayant reçu du ciel que vos propriétés.
Contentez- vous di^ peu, pauvres déshérités ; Vous n'aurez rien de plus, quelqu* ardeur qui vous p'em.
De vos champs plantureux prenez toute la graisse,
Drainez, semez, taillez, faites-en la moisson ;
Mais d'y cueillir encor la fleur et la chanson.
N'y pensez plus ; ces fruits ont reçu d'autres maîtres.
Là-bas, sur le chemin ombragé de vos hêtres,
Quelque piéton couvert d'un vêtement usé,
Les prend et les emporte en son cœur reposé.
Il n'a pas un arpent sur la machine ronde.
Il sait mal discourir, mal amuser ; le monde
Vous donnerait sur lui la palme du bon ton.
Vous le vaincrez auprès d'Elvire et de Gothon ;
Mais c'est lui le poète! Il comprend la nature;
De la terre et des cieux l'admirable structure,
Le beau décor des bois, des eaux vives, des prés,
Les longs discours du vent à peine murmurés.
Le calme des troupeaux, les chants de la clairière,
Les mélanges divins de sons et de lumière.
Les tapis d'herbe en fleur où s'endorment vos pas,
Ont des accents pour lui que vous n'entendez pas;
^i, quand vous répondez par une rime ingrate.
Comme un sublime écho toute son âme éclate.
A la joie, au chagrin il donne leurs couleurs,
Il a le vrai délire, il verse les vrais pleurs ;
Son cœur parle en ses vers ; il sent, il souffre, il aime.
Ce n'est plus la tirade efflanquée, au teint blême.
Du risible amateur agacé d'Apollon :
Tout diffère, )a main, l'archet, le violon ; Et tout fait mesurer la distance tranchante, De la douleur qui bâille à la douleur qui chante.