VOCATION D'ISAIE
LiORSQu'Osus donnait ses derniers jours au crime,
Dans le temple désert, sur un trône sublime,
Le fils d'Amos vit Dieu ; son oreille entendit
Le chant des séraphins que tout le ciel redit.
Et les voix, en deux chœurs, toujours plus enflammées,
Disaient et redisaient :
Saint le Dieu des armées I Trois fois saint le Seigneur !
Et toujours, et toujours.
Du cantique sacré recommençait le cours ; Et toujours de ces mots la puissante harmonie Plus douce parcourait l'étendue infinie ;
Et plus on écoulait, plus on sentait l'accent
D*un amour imnaortel et sans cesse croissant.
Saint, saint, saint le Seigneur ! Saint le Dieu désarmées!
Car ces beaux séraphins, ces flammes animées,
Ces ministres de Dieu, qui, le servant debout.
Sans cesse devant Lui, sont sans cesse partout,
Ces êtres si parfaits, pures intelligences.
N'ont trouvé que ces mots dans leurs transports immenses.
Créés avant les jours pour l'immortalité,
Et témoins à jamais du Dieu d'éternité ,
Ils ont connu sa gloire, ils ont vu ses ouvrages ;
Mais dans le cours des temps comme au delà des âges,
Plus Dieu se développe k leur regard profond,
Et plus ils vont avant dans ses desseins sans fond,
Plus s'éloigne et se i)erd en sa splendeur visible
De l'inconnu divin le faite inaccessible.
Or voici tout à coup que le Temple trembla,
Et d'un nuage épais le Seigneur se voila.
Et le prophète, alors, dans sa frayeur profonde :
« — Malheur à moi 1 j'ai vu le Créateur du monde! « Malheur! car jusqu'ici je me suis tu. Malheur! « Je vis chez les pervers et je suis un pécheur. « J'ai ménagé ce peuple abimé de souillures !... « Mais qui me donnera des lèvres assez pures
« Pour parler de mon Dieu, pour faire retentir
« Son nom chez ces ingrats, et pour les convertir? »
Et la voix du Seigneur parla sous la nuée.
La sentence, déjà maintes fois commuée, Retentit plus sévère. Isale à genoux, En silence pleura devant le Dieu jaloux.
Le Seigneur poursuivit, à travers ses nuages :
« Qui choisirai-je? Qui portera Nos messages? « Qui parlera pour Dieu dans ce peuple endurci? »
Le Prophète aussitôt dit : — Seigneur, me voici !
Le Seigneur ajouta ces paroles terribles :
« Va donc, et trouve-les toujours plus insensibles. « Sur les chemins mauvais où s'engagent leurs pas, « Montre-leur des périls qu'ils n'éviteront pas ; « Aveugle-les encor. Lorsqu'ils croiront entendre, (( A haute voix dis-leur qu'ils ne sauraient comprendre ; (( Rends-les plus sourds encor. Que ton cri véhément « Redouble, malgré toi, leur endurcissement, « De peur que cette race enfin se convertisse, « Et m'apporte son codur, et que je la guérisse 1 »
Et le Prophète dit, pënëtrë de terreur :
< Pèsera-t-il longtemps ce dur courroux, Seigneur? »
Le Seigneur répondit :
« La guerre et les famines « Dépeupleront bientôt leurs cites en ruines, « Et leurs champs ravagés demeureront oisifs, « Et loin de leur pays ils pleureront captifs. « Tout orgueil vient à bas, toute terre est pillée; (c La désolation sera multipliée ; « Les débris échappés, on les décimera; « Quand tout paraîtra fait, tout recommencera. « Cette terre infidèle et que je répudie, « Sera comme le sol où passe Tincendie ; a Je veux la ruiner, Moi, le Juste et le Fort J'y reviens sans pitié; j'y ramène la mort, « Jusqu'à ce qu'elle soit pareille, dépouillée, « Au chêne dont l'hiver emporte la fouillée.
a Et la semence sainte en ce tronc restera,
1^ Et ce qui parait mort un jour pourtant vivra. »
La vision finit. Le Prophète fidèle
La redit à la foule et fut plus haï d'elle.
Israël, désormais perdu de voluptés, N'avait plus le regard qui saisit ces clartés. La nuit se fait profonde où s'éteint la prière I Jérusalem dormit à ces coups de tonnerre ; Et, maudissant les saints, résolue à périr, Ne sut point s'éveiller, pas même pour mourir.