‹ Satires parisiennes du XIXe siècleChapitre 10 sur 135 · L'HABIT NE FAIT PAS LE MOINE · texte numérisé non relu

L'HABIT NE FAIT PAS LE MOINE

DENBÉE MATB1MONIALE.

Fais honneur à tes han reronl lionneur.

M. 1 kiui. Denis, Sagesse populaire

Le luxe est à son comble, e! bien qu'on en médis Chacun, par sa conduite, aujourd'hui L'autorise. A l'homme vertueux mais pau\ re accordons-nous Les honneurs que l'on rend à de riches filous?

Le commerce a perdu cel auguste héritage Qu'un léguait à ses fils comme un noble apanage La Bonne Foi. Jamais, aux trais de l'acheteur, Ou n'étalait le luxe «ii seul brillail l'honneur. Endépitdu proverbe: « A bon vin poinl d'enseij Sans nulle exception, parloul le faste règne.

Et c'est pitié de voir qu'un simple boulanger

Oubliant qu'à son art le luxe est étranger,

Sur les glaces et l'or qui parent ses fenêtres,

Étale un pain moins pur que ceux de ses ancêtres.

Un bon pain que je sais être de vrai froment.

Dans une simple huche et sans nul ornement,

Me plaît, car il est fait avec de la farine...

C'est le pain que je mange, et non pas la vitrine.

Mais le pli, par malheur, est pris ; sage en mes goûts.

Je dois, bon gré mal gré, payer comme les fous

Ce luxe diabolique enté sur toute chose,

Et passer par la loi que le marchand m'impose.

— Marchandez t crîra-t-on. — Marchander? eh ! vraiment.

C'est lui faire, à sa barbe, un joli compliment;

C'est lui déclarer net : « Je n'ai pas confiance

« En vous, car vous manquez ici de conscience.

« Si je marchande, enfin, ce n'est pas sans sujet;

« Trois fois trop cher, monsieur, vous vendez chaqueobjet. »

Ne vaudrait-il pas mieux, plus franc et moins honnête,

Lui jeter brusquement sa denrée à la tête.

En français bien ronflant" l'appeler... un "voleur,

Que d'aller sou par sou le traiter de menteur 4?

Le luxe dont sans cesse on rêve la conquête, Des mœurs et du bon sens proclament la défaite ; L'esclave se révolte, il est maître à son tour, Et nous sacrifions tout au seul dieu du jour. Hydre à cent gueules d'or, insatiable idole, Il engloutit d'un trait le bonheur qu'il nous vole, Encor s'il nous laissait, dans sa voracité, Le plus beau des trésors, l'honneur et la santé !

— Puis [ue rien ne vous plaîl aujourd'hui, de nos pères Ressuscitez les goûts el les lois somptaain • :

Le code d'une main, de l'autre, des ciseaux, A chacun taillez donc des habits plus moraux .

— Vous riez! ah! riez si telle esl votre envie 1 Assez de malheureux pleurenl toute leur \ le. Allez, non plus que vous, je n'ai pas le désir De ramener un temps qui ne peut revenir.

Où l'arbre séculaire est tombé de vieillesse, N'en replantez jamais un de la môme espèce. Le sol qui refusait l'aliment au premier. Trouve de nouveaux sucs pour nourrir le dernier. Rien ne reste en repos sur terre; la nature. A chaque âge qui vient imprime une autre allure ; Luttant contre son siècle, on lutte contre Dieu. Mais Dieu ne défend pas, a toute heure, en tout Lieu, De remettre en sa route un homme qui s'égare, Ou de sauver un fou des maux qu'il se prépare. Et vous aussi, monsieur, vous qui riez si fort, Avec moi, j'en suis sur. allez tomber d'accord. Vous plaît-il qu'un abbé supprime sa tonsure, Laisse-là sa soutane et cour.' à l'aventure, Le long des boulevards, sous un habit bourgeois? Vous pensez mal de lui : j'en conviens, quelquefois Je cherche dans quel drame il va jouer un rôle : Déguisé de la sorte, il échappe au contrôle. Aussi, poinl de soldai qui ne soil obligé De garder l'uniforme en un jour de congé.

— Oui, d'un simple coup d'oeil il faul que l'on se dise : Un tel esi militaire ou bien homme d'église.

Nous sommes sur ce poinl du môme sentiment. Mais poursuivez, monsieur, votre raisonnement.

— Eh bien donc, à son cœur il faut parler en maître. Se montrer tel qu'on est, non tel qu'on voudrait être : Se taillant un habit, pour patron prendre enfin, Sa propre bourse et non la bourse du voisin. Riche de sa valeur, se souvenir, qu'en somme, L'habit peut bien parer mais non pas faire l'homme. Quand un sot, affichant des airs de grand seigneur, Fier d'un manteau parfois moins à lui qu'au tailleur, Vient heurter de son ton, de sa fade livrée, Du mérite indigent la misère sacrée, Je voudrais que sur lui l'insulte retombant, A l'égal du fer chaud le flétrît à l'instant, Qu'on se donnât le mot pour le fuir à la ronde, Ainsi qu'on fuit, hélas, le pauvre dans ce monde.

Comme la courtisane, abjecte dans ses mœurs,

Sans honte, à tout venant, accorde ses faveurs,

Trop souvent la Fortune, aveugle en son caprice,

Flagelle la vertu pour caresser le vice.

Si le pauvre est coupable, il est peu d'innocents

Ici-bas, et surtout peu d'hommes de bon sens.

Étrange préj i gé qui, sans pitié, m'accable,

Si, tel que l'Homme-Dieu, je nais dans une étable !

Quand nous verrions qu'on juge enfin l'homme d'honneur Sur les dons précieux de l'esprit et du cœur, Nullement sur l'éclat, la couleur, la tournure D'un tissu qui souvent couvre tant d'imposture, Comme ces connaisseurs qui jugent gravement Des vins par le bouchon, à cet heureux moment, Le clinquant, désormais inutile accessoire, Finirait pour toujours son règne dérisoire;

ki SATIRE III.

La grande dame alors, belle de sa beauté, Ne l'étpufferait plus sous un charme emprunté, Diminûrait l'ampleur de sa robe traînante Qui s'en va balayant les salons qu'elle hante,

Embarrasse ses pas. vient ib' la faire choir.

Et semble lui permettre à regret de s'asseoir8.

Le superflu gênant d'une étoffe si chère,

Par son prix pourrait môme adoucir la misère.

Et partant, deux plaisirs aisément obtenus :

Un grand ennui de moins, un grand bienfait de plus.

L'or fond si lestement dans les doigts d'une dame. Qu'il faut être un Rothschild pour oser prendre femme. Quant au choix d'un mari, c'est simple et peu civil ; On ne demande pas « Quel est-il? » mais. * Qu'a-t-il Les chiffres disent tout. A quoi bon tant de peine Pour acheter ou vendre un lot de viande humaine? Mariez- vous! messieurs, mesdames, approchez! Signez votre bonheur, ou plutôt vos marchés7!

Le luxe est, à vrai dire, une glissante ornière; On veut être aussi bien, pourtant, que sa portière: On se pique d'honneur, on s'escrime; à la On, Riche l'on se ruine, et pauvre on meurt de faim. Insouciante, en proie à l'esprit de vertige, La société lit. le sage en vain s'afflige. Et pressentant des maux qu'il ne peu! prévenir, Il plonge, avec effroi, son oeil dans l'avenir.

^OTES.

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