VISITE DU GÉNÉRAI. BONAPARTE LA CHAMBRE D'EUGÈNE ET DE JÉRÔME
\ MES Cil ERS AMIS D ENFANCE
Quel collège n'a pas, entre deux versions.
Le temps de raconter quelques traditions,
Une légende, enfin, plus ou moins embellie,
Qu'on se rappelle encore, alors que l'on oublie.
Avec tant de plaisir et si peu de respect,
L'utile enseignement qui découle du grec.
Ces sublimes discours de la bavarde Attique,
Dont nos pleurs arrosaient les fleurs de rhétorique?
Fleurs magiques! malgré leurs deux ou trois mille ans.
Leur fraîcheur, leur parfum pénètrent tous nos sens.
Pour nous, nous jouissions du rare privilège De voir bien d'autres Heurs en ce pelil collège Où nous respirions, grâce aux bois îles environs, La gaîté, la santé, la vie à pleins poumons.
Vous souvient-il. amis. ^\c^ liantes campagnes.
Aux bouquets d'arbres verts, aux bleuâtres montagnes
Que couronnait au loin l'aqueduc de Marli,
Dont notre œil, à cet âge où tout est si joli,
Hormis les vieux bouquins, leur aspect seul nous glace.
Parcourait tristement, au milieu de la classe,
Le séduisant tableau, par un beau jour d'été?
En vain grondait sur nous le pensum redouté;
En vain, d'un long rideau se voilait la fenêtre.
Une horrible lézarde allait bientôt paraître,
Par où notre regard et notre esprit fuyaient...
Puis, longtemps assoupis, les congés s'éveillaient,
Et nous aussi, fri'ands de belles promenades!
Amis, rappelez-vous nos bonds et nos gambades,
Nos ris, nos cris joyeux, même ces coups de poing
Donnés, rendus soudain, dont on ne se plaint point,
Qui scellent l'amitié, forment le caractère,
Et préparent nos corps aux travaux de la guerre.
Or, un jour, il pleuvait, et c'était un jeudi ! Que faire, cependant, de son après-midi? Travailler, c'est cruel; d'ailleurs, dimanche ou fêle, Le travail est mauvais, fatigue trop la tête; Dans les salles d'étude on prend peu ses ébats; Rire haut, parler fort ne se tolèrent pas ; Mieux vaudrait assister aux plus tristes obsèques, Ou savourer le jus de ses racines grecques.
Or donc, avons-nous dit, il pleuvait à torrents. Consterné du malheur qui frappait ses enfants, L'excellent Principal monte soudain en chaire, Cherche à nous consoler, et puis, pour nous distraire, Fragments de Walter Scott, de Molière, en un mot, Tout ce qu'il croit nous plaire, il l'essaie aussitôt.
278 i il I ET M1ËL.
« Mes enfants, nous dil-il enfin, fermons ce livre,
Assez lu; parmi vous, je veux faire revivre
Un souvenir; pour vous, il sera d'autrefois;
Pour moi, je crois toujours voir l'Europe aux abois
Trembler aux seuls éclairs des regards du grand homme,
Il n'était pas alors empereur, mais tout comme.
Vous saurez, mes amis, qu'en ce temps glorieux. Là, sur ces mêmes bancs, maintenant un peu \ ieux, S'est assise avant vous, non moins que vous navrée. Les jeudis orageux, la jeunesse dorée. • Dorée est bien le mot; il me souvient encor Qu'on jouait au palet avec l'argent et l'or. C'est là que j'ai connu, clans son plus heureux âge, L'amiral de Mackau, main! autre personnage 2 Et de plume et d'épée, illustres à jamais. Jérôme Bonaparte, Eugène Beauharnais, Jouèrent, avec moi, plus d'une fois aux barres. Nous aussi nous avions des maîtres fort barbares, Toujours prêts à punir, plus souvent qu'à leur tour; Même Napoléon s'en mêla certain jour...
Un beau matin d'été, sans tambours ni cymbales. Ainsi qu'il surprenait souvent les capitales, Napoléon, chez nous, tombe comme un obus. Sur pied, en un clin d'oeil, nous accourons émus ; Nos vivats prolongés sur-le-champ assaillissenl Le vainqueur cle Lodi. l'accablent, l'assourdissent. — Merci, nies bons amis, merci... mais calmez-vous. Où donc Jérôme est-il? — Il est. répondons-nous, Avec son écuyer, parti pour la Terrasse; Sa leçon va finir. — C'est bien, rentrez en classe.
J'attends. 11 se retourne et vole au tableau noir. Dieu sait, sans être vus, si nous cherchions à voir, Muets, l'œil aux carreaux, quand en champs de batailles, Son génie, à l'instant, transformait nos murailles! Plus d'une heure se passe à tracer des combats, Napoléon pourtant ne se fatiguait pas; Mais sous ses doigts crispés grinçait plus fort la craie.
La Terrasse, on le sait, de Saint-Germain en Laye
Est un panorama qui captive les yeux.
Tout au bas, c'est la Seine aux replis gracieux,
Ses îlots ombragés, la riante parure
De ses bords embellis par l'homme et la nature,
Le sombre Vésinet, et par delà ses bois,
Une flèche de pierre indique de nos rois 3
Le dernier gîte, et puis Montmartre et le Calvaire,
Parmi tant de coteaux dont il semble le père;
Ensuite de Marli c'est l'aqueduc lointain
Que voit en soupirant le franc buveur de vin :
Enfin, dans le milieu de ce beau paysage,
Se dresse la pompeuse et gigantesque image
De notre Arc de triomphe, alors qu'en un ciel pur,
Il se détache en blanc sur le rideau d'azur,
Sentinelle debout devant la ville immense,
Il porte, inscrite au front, la gloire de la France.
Au bout de la Terrasse on trouve la forêt.
Voilà bien des motifs pour rentrer à regret.
Aussi notre écolier fut en retard. On pense
Qu'il n'osait plus songer à sa leçon de danse
Dont l'heure était venue, et qu'il s'était hâté
De saluer son frère, encore tout botté...
Non pas; mais il alla faire une autre toilette Et parut, comme reul la plus stricte étiquette.
Napoléon le voit, il fronce le sourcil : — C'est vous, monsieur? Quel est cet uniforme-ci? Vous arrivez, monsieur, à l'heure militaire. Nous verrons au tableau ce que vous savez faire.
Cet ordre démonta notre beau cavalier.
Sans doute avec Bezout il était familier;
Mais Bezout, Bezout même eût fait triste figure.
S'il eût été soumis à pareille torture.
Le moyen de briller, quand l'examinateur
Ne connaît point d'obstacle, et sera. .. l'Empereur !
Il ne put débrouiller les fils de son problème. Vainement il tenta quelqu'heureux stratagème Pour surprendre son frère ; il en fut pour ses frais. Napoléon alors le serrait de trop près. Comme un dernier refuge, en ces instants rriliques. Il murmura : « Nos cours, pour les mathématiques. « S'arrêtent juste là. » — Bien singulier hasard! Vous avez ^habitude, ici, d'être en relard. Dans la danse, dit-on, vous êtes passé maître; Mais il est autre chose aussi qu'il faut connaître. Pour avoir le loisir de faire des progrès., Vous resterez, monsieur, quinze jours aux arrêts. »
La cloche, en ce moment, appelle au réfectoire, Comme le Principal terminait son histoire.
Depuis ce jour, hélas, qu'il s'est passé de tempsl Car déjà nous avons entamé nos trente ans!
Déjà le bon Huré, si justement sévère *, Car il nous aimait bien, il nous aimait en père, PeuL voir avec orgueil la fleur de ses enfants, Dans la société briller aux premiers rangs.
A mon tour, mes amis, souffrez que l'on m'entende, Je vais en quelques mots compléter la légende.
Naguère un beau monsieur au collège est venu.
Son profil rappelait un type bien connu.
Sa grâce, son bon air et son ton plein d'aisance,
Accusaient sur-le-champ une haute naissance.
Il pria tout d'abord et fort civilement
Qu'on lui permît de voir le petit logement
D'Eugène et de Jérôme, une simple chambrette,
Aujourd'hui négligée, autrefois si proprette...
L'incognito parfois ne porte pas bonheur.
On reçut froidement le noble visiteur.
Ah ! comme on l'eût fêté, si l'on eût pu connaître
Que le. prince Jérôme allait ainsi paraître!
On le conduit, il entre, il regarde, et ses yeux
Ne peuvent se lasser de contempler ces lieux :
Les meubles et les murs il les passe en revue ;
Il ouvre la fenêtre, et pleure, à cette vue,
A ce bel horizon qui n'avait point bougé
Quand la carte d'Europe avait vingt fois changé...
Eugène I... il n'est plus!... mais l'aigle de Sainte-Hélène,
Dort, près de Saint-Germain, sur les bords de la Seine3.
Juillet 1857.
1. Saint-Germain offrait autrefois de plus grandes ressources à l'instruction publique qu'aujourd'hui. Une institution tenue par M. Mestro, successeur de M. Mac Dhermott, réunissait les professeurs les plus distingués dans tous les genres et fournissait aux élèves les moyens de faire des études solides et brillantes. Il en est sorti plusieurs personnages historiques appartenant à l'ancienne et à la nouvelle noblesse, dont quelques-uns occupent encore des places éminentes dans les administrations civiles, la marine, l'artillerie et le génie militaire. Après la mort de M. Mestro, la maison fut érigée en collège communal, en 1812. Cuvier, inspecteur de l'Académie de Paris, voyant la jalousie et la malveillance s'attacher à ruiner un établissement de haute utilité pour la jeunesse du canton et de la ville, établissement qui, par malheur, était passé dans des mains incapables de le gérer, fit tout ce qu'il put pour en retarder la ruine. Il fut fermé à la fin de 1814. Une maison d'éducation [celle de M. Eure, voirnote 4), qui, sous tous les rapports, mérite la confiance des parents, occupe encore le même local1. C'était l'ancien hôtel des Fermes, donné en 1681 par Louis XIV aux Ursulines, que madame de Moatespan avait appelées à Saint-Germain -.
2. Dans la notice sur l'amiral de Mackau, publiée en 1853, et qui fait partie de la Galerie historique des membres du sénat, ou lit ce passage : « Élevé dans la même institution que le prince Jérôme Bonaparte, il accepta avec empressement l'offre que lui fit le prince, en 1805, de faire, sous ses ordres, la campagne qu'il allait entreprendre sur le vaisseau le Vétéran, etc. »
3. On sait que. la flèche en pierre de Saint-Denis ayant été foudroyée, sous le règne du roi Louis-Philippe, ou a reconstruit la tour comme elle avait dû être primitivement.
i. M. Eugène-Pierre Huré, qui a été profi sseur au collège de Saint- Germain en Laye, à Juilly, à Saint-Cyr et à La Flèche, fut, de 1824 à L838, clin cteur-propriétaire de l'ancien collège. Actuellement, comme le bon Lhomond, qui ue s'esl jamais séparé des enfants, ou comme Le vénôr,,l,l, chancelier Gerson, auteur présumé de l'Imitation de Jésus-Christ,
{.Histoire de Saint-Germain en Laye, Miel Goujon, 1828 Exlr< 1 1 suivantes.
•2. Idem, p. 832.
il consacre ses derniers jours à ses petits amis. Il est inspecteur de l'instruction primaire à Mantes. [Voir page 80 les noms de quelques-uns des anciens élèves de Saint-Germain.)
5. « Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai tant aimé. »
( Testament de Napoléon.)