‹ Satires parisiennes du XIXe siècleChapitre 15 sur 135 · LE GRAND MOULE ET LES GRANDS CISEAUX · texte numérisé non relu

LE GRAND MOULE ET LES GRANDS CISEAUX

Aussitôt la bête aquatique Du fond de son petit thorax, Leur chante pour toute musique :

Brre keke kex koax, koax.

(J. B. Rousseau, le Rossignol et la Grenouille.)

Des bonnes choses même il faut un sage emploi;

Ne donnons à nos goûts jamais force de loi.

Habillez votre esprit un peu plus à la mode,

Et non pas comme au temps du colosse de Rhode.

On ne vous force pas d'être des élégants ;

Docteurs, changez d'habit au moins tous Les cent ans.

Pourquoi vous obstiner toujours à nous soumettre

Au joug du vers latin? Voulez-vous me permettre

Une réflexion qui n'est pas de mon cru,

Mais de ce cher Horace? Horace sera cru.

Horace donc, messieurs, naïvement confesse Le tort que lui, Romain, avait en sa jeunesse D'aligner des vers grecs. Romulus apparaît,

Lui dit : « Pourquoi porter du bois à la forêt ' ? »

Tel fut. surtout des Grecs, pour leur divin langage, Le culte et le respect, qu'ils l'aimaient sans partage. Leur langue était pour eux leur étude de cœur. Parler une autre langue était un déshonneur. Dcmosthène huit fois transcrivit Thucydide ; Cicéron fut blâmé, tant l'on était rigide 2, Pour avoir parlé grec à des Grecs. De nos jours, L'Université même applaudit, aux concours, Les bêlements latins des moutons de Panurge 3I

Contre le vrai savoir personne ne s'insurge ; Ce qui cause nos cris, c'est l'étrange travers De toiser le mérite à la taille d'un vers! Malheur! si votre esprit se morfond et se glace Sans pouvoir rebouter quelques bribes d'Horace ! Vous êtes un crétin, point de places pour vous. Vous êtes tout au plus propre à ramer les choux. Mais l'Université se prélasse d'ivresse, Répand de ses faveurs la coupe enchanteresse, Quand un bon écolier, un futur professeur, Lui serl en beau latin, latin de prix d'honneur, Un gros gâteau de plomb, rail suivanl la formule, Sous l'inspiration de sa docte férule.

Que faudrait-il offrir ? Serait-ce du français :'

Au français, trop bourgeois, à peine on donne accès :

On a le temps toujours d'en dire un mot ; la mère Qui ne parle pas grec, n'a rien de mieux à faire.

Mais quel rude labeur de tailler en un sens, Sur un même patron tant d'esprils différents f De les passer vingt fois dans le même calibre, Pour rétablir dans tous un heureux équilibre !

Dieu qui veut ici-bas tant de variété, Avait osé compter sans l'Université.

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