‹ Satires parisiennes du XIXe siècleChapitre 21 sur 135 · LES MARCHANDS DE SOUPE · texte numérisé non relu

LES MARCHANDS DE SOUPE

L'un disait : il est mort, je l'avais bien prévu; S'il m'eût cru, disait l'autre, il serait plein de vie- (La Fontaine, y, 12.)

Messieurs, si l'on en croit vos rudes adversaires, Que de torts vous avez, aux yeux des séminaires! Vous dirigez contre eux, de bon cœur, tous vos coups ; Mais vous vous en prenez à bien plus durs que vous. En vain vous nous criez : « Gardez-vous des soutanes ! « De vos fils, ô parents, ils vont faire des ânes ; « Des ânes mal bâtés, ou d'humbles capucins, « Qui, les regards baissés comme des séraphins, « Feront dévotement et sans lever la tôle, « La pluie et le beau temps, le calme et la tempête. » Le séminaire, au fond, ni pire, ni meilleur, Ne va pas, avec vous, prendre le ton railleur. Il vous écrase net d'un seul mol : « Sacrilège !... « Ne damnez pas vos fils dans les murs d'un collège, « Le collège, ô parents, conduit droit à l'enfer, « Le collège maudit adore Jupiter! »

Et les pauvres parents ne savent dans leur doute, A quel saint se vouer, quelle est la bonne route.

Que le ciel qui connaît leur bonne intention,

Les sauve de la glu du chef de pension !

Car le marchand de soupe, et ce nom populaire

Indique tout d'abord quel trafic il doil faire,

Est toujours à l'affût, guette leurs mouvements ;

Bien malin qui s'arrache à ses enlacements.

De chaque enfant qui naît quelque diable l'informe {i

Comme le dieu Protée il revêt toute forme.

Hors la sienne, et ce Irait est le comble de l'art ;

Sinon qui viendrait donc se prendre au traquenard ?

La pension n'a pas le bon du séminaire, Encor moins du collège ; elle est dépositaire, Trop souvent, du mauvais commun à tous les deux. Fort peu de pensions prennent au sérieux L'intérêt des enfants qu'à leurs soins on confie : L'amour cruel du gain, sans pitié, sacrifie L'avenir d'un jeune homme au profit du moment ; C'est la traite des blancs sous un déguisement. Le collège voit-il une brebis galeuse ? Redoutant à bon droil sa présence hideuse. Il la chasse à l'instant, épure le troupeau, A l'élève parti succède mainl nouveau.

Une institution n'agit pas de la sorte ; Le plus triste sujet, on le met à la porte Toujours à contre-cœur, à son corps défendant ; On doit dans le commerce être un pou plus prudent, Ne pas aller jeter l'argenl par les fenêtres... Les I lïques d'ailleurs ne sont ni saints ni prêtres... Il faut vivre avanl tout... Les élèves chassés Serout-ils, sur-le-champ, sans perte remplacés0

La morale est du luxe, et ce noble accessoire Nous expo: e à manquer du manger et du boire.

Si j'avais un conseil à donner aux parents,

Je leur dirais: « Gardez près de vous vos enfants

« Le plus que vous pourrez; ne risquez pas un homme

« Contre l'or le plus pur de la Grèce et de Rome.

« Une âme sans souillure, une belle santé,

« Ces trésors valent bien ceux de l'antiquité.

« Suivez, suivez des yeux votre fils, votre fille ;

« Nourrissez, dans leur cœur, cet esprit de famille,

« Cet amour du foyer, si rare, en bonne foi,

« Qu'on sembleêtre, à présent, bien partout, hors chez soi.

Oh ! que je voudrais voir en complète faillite Ces boutiques de grec où l'enfance, si vite, S'étiole au contact des êtres dépravés Qu'un barbare intérêt n'avait pas réprouvés ! J'ai vu, quand transpirait une action blâmable, Quand on devait sévir, épargner le coupable Si l'on croyait avoir, avec lui, fait long bail, Et huer l'innocent qu'on chassait du bercail ; H fallait un exemple, et le bouc émissaire Était, de droit, celui qu'on ne garderait guère.

On agit autrement dans telle pension Dont l'enseigne ostensible est la religion. On dit aux écoliers d'un air de circonstance : « Mes amis, le chrétien doit l'oubli de l'offense ; « Sur les fautes d'autrui sa douce piété « Jettera le manteau d'amour, de charité.

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