ETRE ET PARAITRE
Ma langue a juré, mais mon esprit n'a point fait de serment.
(Euripide, Hippolyte, 608.)
J'ai vu, avec la plus vive douleur, les noms sacrés de religion et de piété servir de masque à l'ambition, a l'avarice, à la scélératesse.
{Testament de P. Pïthou, 1587.)
Le vice à découvert montre son front hideux ; Il est présent partout: il est riche, il est gueux; A pied il me coudoie, en char il m'éclabousse ; Il ne se trouble pas alors qu'on le repousse. Prend-il la mouche? Eh bienl avec habileté, Il se compose vite un front d'honnêteté... La grimace, un beau jour, se trahit d'elle-même; Mais s'il tourne au bigot, quel ténébreux problème1
I2(i lit!'. VIII.
Espèce de Protée à mille aspects divers,
Vous l'observez de face, il s'échappe en travers.
Les bigots ne sonl pas des gens comme les autres,
Ils ne pardonnenl rien. Voyez !... les bons apôtres!...
Le ciel est dans leur bouche et l'enfer dans leur cœur ;
On n'est p;is plus méchanl avec plus île douceur;
Jamais renard à jeun n'eut tête plus rusée.
Dieu, s'il faut les en croire, est toute leur visée.
Aussi, Dieu se fait-il leur très-humble valet,
Ne s'occupe que d'eux e! de leur intérêt;
Il descend, à leur voix, des voûtes éternelles,
Pour épouser leur haine et toutes leurs querelles.
Ne les attaquez pas! vous attaqueriez Dieu !
Mais venez, avec moi, les voir en un saint lieu.
Par terre, à deux genoux, quels rudes coups se donne
Sur leur pauvre estomac leur béate personne!
Écoutez leurs soupirs! De leurs veux demi-clos
Vers les cieux élevés, les pleurs coulent à flots;
Que de contrition et de douleur amère I
Vit-on jamais briller piété plus sincère ?
Et ces agneaux sans tache, anges «le charité,
Bons pour nous, pour eux seuls sonl pleins de dureté.
Leur habit prouve assez l'humilité profonde
De ces dévotes gens et leur mépris du monde.
D'ailleurs ils donnent tout; ne l'assurent-ils point?
Sans doute, il vaudrait mieux observer en ce point
Le précepte qui dit : « Que ta main limite ignore
« Ce que fait ta main gauche!» El pourtant^ qu'on s'honore
Du bien que l'on opère, est-ce un crime si grand?
Assez d'autres sont fiers de leur vice flagrant:
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C'est la naïveté, la candeur de leur âme,
Qui leur laisse encourir l'apparence d'un blâme.
De leur chastes loisirs, compagnons assidus.
Que de livres pieux à leurs pieds répandus?
Ah ! vous leur donneriez, sans aucun préambule.
'Vous-mêmes le bon Dieu... Mais qu'on soit moins crédule.
Pour prendre voire bourse, il est plus d'un moyen.
Quand c'est vous qui l'offrez, le voleur ne craint rien...
Car ils viendront, l'air pur, comme des jeunes filles,
Quêter dans vos maisons pour de pauvres familles...
Infâmes!... La médaille a toujours un revers.
Sur ce pécheur contrit tenons les yeux ouverts.
Faute de spectateurs, sa farce se termine. Observons en silence où l'acteur s'achemine.
Dans les sombres quartiers des faubourgs populeux, Il parcourt h grands pas les chemins tortueux. Le front haut, le pied ferme, il n'est plus le même homme. Un pauvre le coudoie! heureux s'il ne l'assomme! C'est un tyran cruel parmi les malheureux. Perfide, débauché, que peut-il craindre d'eux? Ont-ils voix au conseil? et d'ailleurs, qu'on l'accuse! Il reprendra son masque à face de Méduse, Il glacera d'effroi son humble accusateur Trop heureux d'obtenir un pardon de faveur. Comment croire coupable un si saint personnage ! Toujours de la vertu l'envie est l'apanage...
Du pauvre on peut fermer la bouche et non les yeux , Et du mal qu'il voit faire il n'est guère oublieux.
N'a-t-il pas deviné ces bigotes vieillies
Que lage force enfin d'être plus recueillies?
De leur folle jeunesse, esclave du plaisir,
Que leur reste-t-il? Rien, qu'un amer souvenir ?...
Il leur reste... Écoutez!... souples, astucieuses,
Elles vont désormais faire les vertueuses.
Ce rôle à son acteur a toujours profité.
De vrais saints n'ont pas plus l'air de la sainteté.
Tendres pour tout le monde, elles prennent chez elles,
Pour les former au bien de jeunes demoiselles...
Ceux qui, parmi nos saints, veulent, à belles dents,
Mordre au fruit défendu, sans craindre les cancans,
Iront souvent porter à ces dévotes âmes,
Des consolations, des secours, et ces dames,
Couvrant tout du manteau de la religion,
Imposeront silence à l'indignation.
Leurs amis, s'érigeant soudain en Bollandistes *,
Envers et contre tous sont leurs apologistes.
Filez doux !... Ils pourraient, si vous alliez crier.
Les inscrire, à vos yeux., dans le calendrier.
Pour moi, dupe longtemps de ces douces personnes. Si mauvaises, alors qu'on les croirait si bonnes, J'ai plus de confiance en de francs libertins, Que dans le filandreux de nos modernes saints. Les uns ne peuvent pas m'en imposer: les autres M'embarrassent parfois... ils sont si bons apôtres!
:| (lu appelle lt.illaiitlisti-s les jésuites d'Anvers qui ont continué la collection des actes de la Vie des saints, commencée par Bolland vers 1630, d'après le dessein conçu par Béribéri Rosweyde. Cette œuvre, à laquelle un travaille encore, se compose de cinquante-quatre volumes
et s'arrête aux saints du ->\ octobre,
LES GRANDS MANGEURS DE CRUCIFIX
Aussi, dès qu'on me dit : « Cet homme est fort pieux, Contre lui je me mets en garde de mon mieux. Mais quand j'ai reconnu qu'il est de foi sincère, J'ai pour lui le respect de l'enfant pour son père, Et mon cœur est à lui, s'il daigne l'accepter.
Le peuple, par malheur, juge sans discuter, Et souvent il confond dans un même anathème Le masque vertueux avec la vertu même.
Erreur bien déplorable ! Elle enlève au Seigneur, Plus d'âmes que n'en gagne un noble et tendre cœur
Et l'on s'étonnera que, plein de méfiance,
Le peuple en Dieu n'ait plus son antique croyance;
Que des ministres saints il se tienne à l'écart,
Ne sachant 'discerner l'apôtre du cafard,
Hante les cabarets, abandonne les temples,
Quand sans cesse il reçoit de si tristes exemples !
\Tlili- V||[