MYSTIFICATION CHINOISE
... l'ne jument la plus énorme et la plu grande que feut oneques veue, et la plus
monstrueuse car elle estoit grande
comme six Orillans (Oriflammes)...
(RABELAIS, liv. 1, XVI.]
On m'a conté qu'en Chine, en son zèle artistique, Un sculpteur, qui se croit un peu trop de mérite, Grand faiseur d'embarras, car messieurs les Chinois Sont, dit-on, sur ce point, de vrais Français parfois, Ayant du vieux Fo-hi fait le modèle en plâtre, Désirait, pour son œuvre, un plus vaste théâtre Que les quatre parois d'un modeste atelier. 11 imagina donc un tour de son métier, Pour qu'on lui commandât cette statue en bronze. Par la protection de je ne sais quel bonze, Et d'ailleurs secondé par un de ces hasards Peu fréquents, que le prince était ami des arts. Et les encourageait dans le Céleste-Empire. II obtient l'honneur même auquel sou cœur aspire : L'empereur va le voir. L'arlisle, à l'empereur, Des minisires d'abord se plaint avec aigreur: Leur conduite, contraire aux intérêts du prince, Bii n loin de lui gagner Pé-king el la province, Ne fait rien qu'irriter contre lui les esprits; Ils n'ont pour le talent que de honteux mépris.
LE MONDE INTELLECTUEL. I8i
Leur demander justice est un trait de folie;
Autant leur demander ou la bourse ou la vie.
Ils ne secondent pas le prince en ses faveurs.
Ils laissent le (aient se repaître de pleurs.
Et, tirant un rideau : « Voyez notre misère!!! »
D'un vieux sac s'échappaient quelques pommes de lerre.
« Mes praticiens, sire, et moi, dans ce moment,
« Nous n'avons à manger que ce seul aliment. »
L'empereur attendri des maux de ce digne homme, Lui fait porler, le soir, une assez forte somme. Je ne sais comme on dit en chinois; les savants Ptnsenl qu'elle équivaut à dix beaux mille francs. En recevant ce don, l'artiste plein de joie, Cria : « Nous sommes cinq à partager la proie. « Voilà ce qui s'appelle un fort joli poisson ; « Ça vaut la peine au moins de jeter l'hameçon. « Deux mille francs chacun ! L'occasion est belle, « Amis, vite au plaisir, le plaisir nous appelle! » — Ce procédé chinois sent déjà le progrès; L'Europe, en maint pavs, colporte ses secrels, Direz-vous, et je crains que, plus fin qu'on ne pense, Votre Chinois n'en sache autant qu'homme de France.
Ce vilain tour porta malheur à son auteur : Son Fo-hi fut reçu. Dans une cour d'honneur, Pour juger de l'effet, en plâtre l'on maçonne Une statue équestre, un vrai monstre en per-onne. Pé-king, trop sérieux pour croire au carnaval, Ne savait que penser de l'homme et du cheval. Le monarque chinois était fait à la diable; Chaque poil de sa barbe était gros comme un câble;
Ses ongles allongés en forme de poignards, Du peuple peu guerrier chagrinaient les regards. Son cheval, ou plutôt l'énorme mastodonte, Qui venait étaler ses vastes flancs sans honte, Sur ses quatre piliers certes ne bronchait pas : Deux allaient au galop, les deux autres au pas. A l'ombre de son corps, les nourrices timides, Des tourlourous chinois séduisantes Armides, Pouvaient, sans redouter quelques coups de soleil. De leurs chers nourrissons retarder le réveil, Pour prêter une oreille honnête, mais folâtre. A ces propos menteurs que leur sexe idolâtre.
Le Fo-hi fut donc pris en grippe tout d'abord. On en bâtit un autre; il eut le même sort. On fit une maison des débris du colosse; On nettoya le sol comme avec une brosse.
L'artiste bafoué deux fois pour son travail. Dans tout cheval qu'il voit voit un épouvantai!.
NOS GRANDS PREDICATEURS.
« Qu'est-ce que ce père Letourneux? on dit qu'il fait courir tout Paris.
— Sire, vous; savez que l'on court toujours après ce qui est nouveau: c'est un prédicateur qui prêche l'Evangile. »
{Réponse de Boileau à Louis XIV.)
Le discours chrétien est devenu un spectacle.. . C'est une sorte d'amusement entre mille autres, c'est un jeu où il y a de l'émulation et des parieurs.
(La Bruyehe, De la Chaire.)
Le grand, le vrai talent, la pudeur le décore;
On sent tout ce qu'il vaut; seul, peut-être, il s'ignore;
Son modeste maintien a cet air de candeur
Qui fascine les yeux et captive le cœur;
C'est la jeune beauté, d'éclat éblouissante,
Tant qu'elle ne sait, pas comme elle est ravissante.
Mais trop souvent, hélas! la sotte vanité
Déflore le talent ainsi que la beauté.
Mon Dieu ! si Fénelon revenait en ce monde,
Qu'il serait attristé de la vaine faconde
Des petits Bossuets du clergé d'aujourd'hui !
Ils prêchent, plus pour eux que pour nous ; quant à lui,
A peine écrivait-il ce qu'il disait en chaire,
Bien loin de l'exploiter en se faisant libraire
m SATIRE IX.
Qu'il savait cultiver la vigne du Seigneur!
Son éloquence était l'éloquence du cœur,
La seule qui soit grande et qui pénètre l'âme:
C'est la voix de Dieu même... elle est un trait de flamme
Il n'avait pas recours à ces subtilités.
Clinquant de rhétorique, un las de pauvretés
Qui ne suppléent jamais au manque de génie.
La chaire doit bannir cette triste manie
De bonne foi, parlez, messieurs les orateurs,
Quel paradoxe encore a réformé les mœurs?
M'avez- vous touché, vous qu'en tout lieu l'on renomme.
Lorsque, pour me prouver les misères de l'homme,
Vous me vociférez, d'un air rébarbatif,
Que « l'homme est, sans la grâce, un tube digestif? »
Eh !... si je veux apprendre un jour l'anatomie,
J'irai trouver Bichat et non pas Jéfémie !
D'autant plus, qu'étourdi de vos cris de fureur,
Du Dieu que vous prêchez j'ai quelquefois eu peur ».