‹ Satires parisiennes du XIXe siècleChapitre 59 sur 135 · PETITE FARCE D'UN GRAND ENTREPRENEUR DE LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

PETITE FARCE D'UN GRAND ENTREPRENEUR DE LITTÉRATURE

Sans trop l'approfondir, effleurez la science: Pour tout mettre à profit, sachez un peu de tout : Visez aux prompts succès: exploitez-les surtout. (H. Rigault, aux Poêles spéculateurs.)

Cet homme est un savant, un artiste, un poëte : Nous autres, bonnes gens, nous inclinons la tête; Il semble qu'il se passe un prodige dans l'air... Morbleu! sortent-ils tous du ['nuit dé Jupiter? Ne nous valons-nous pas, chacun, dans notre sphèi Peut-être leur talent n'esl que du savoir faire.... Tenez, je vous confie un secret, mais bien lias: Soyez discrets, messieurs, ne me trahissez pas. Non point que mon héros soit de ces gens sauvages Qui veulent se cacher sous de sombres nuages; Il se pâme au soleil de la publicité; Il s'y roule, il s'y vautre, ivre de volupté;

Il saute, fait le beau, flatte ou mord, ce grand homme,

Car il faut qu'à tout prix on le cite, on le nomme;

Trop heureux, s'il surprend le gamin de Paris

Illustrer et salir de ses traits favoris

Les portes des maisons, les murs des édifices,

Tablettes où le peuple exprime ses malices;

Où j'appris à connaître un matin Galimard,

En des termes naïfs, primitifs et sans fard,

Qui rendirent son nom bientôt si populaire.

Or donc, bien qu'assuré de ne pas lui déplaire,

Je ne me ferai pas complice de son cœur,

En enchâssant le nom de ce modeste auteur,

Même dans un récit qui n'est pas à sa gloire.

Voici donc simplement, en deux mots, mon histoire :

Un prince qui cherchait souvent à l'obliger, Mande un soir mon faquin, lui dit de rédiger Sur un sujet fourni quelque mince brochure, Et d'avance il arrose une prose future...

— Anne, ma bonne sœur, ne vois-tu rien venir?

— Je ne vois qu'un auteur qui tâche d'obtenir Une seconde fois le prix d'un livre à faire,

Pour se mettre au travail ainsi qu'un mercenaire.

— Ne vois- tu rien venir, Anne, ma bonne sœur?

— Je vois un livre enfin, de moyenne grosseur, En triomphe porté par la main paternelle

Qui s'apprête à palper une faveur nouvelle...

Le prince ouvre l'ouvrage avec grand intérêt. Il lit, il lit toujours, mais... à certain feuillet, Il hésite, il s'arrête, il relit, il suppose Qu'il pourrait avoir vu déjà la même chose;

FAT m F. IX.

Il reconnaît alors qu'on l'a mystifié, 1 jette le volume, un peu mortifié.

Je vous le donne en cent, devinez la méthode La plus expéditive et la moins incommode, Pour composer sans aide un chef-d'œuvre pareil ?... Un jour qu'il pleut à verse, on broche, à son réveil, Mille lignes de texte, au courant de la plume; On fixe au relieur l'épaisseur du volume. Celui-ci qui souvent sait à fond son état, Ne s'inquiète pas d'un aussi maigre plat. Bravement à la suite il coud la même feuille... Et voilà le secret.. . s'il est bon qu'on l'accueille

— Mais, direz-vous, comment ne pas s'apercevoir De la supercherie? Elle est facile à voir.

— Va-t-on penser qu'un prince ira lire un ouvrage De la première page à la dernière page ? L'auteur môme qui signe, on peut le parier.

N'a pas toujours non plus lu son livre en entier. Eh! quel besoin d'ailleurs de se rompre la tête, De se crever les yeux, quand la besogne esl faite? Le tout, c'est le grand art de maints laineux auteurs, Est de savoir choisir ses collaborateurs, Car ce choix, on le seul, n'est pas petite affaire*. Plus d'un ministre habile eut un bon secrétaire, Plus d'un peintre daigna mettre encor par faveur, Son nom sous un lableauqûi lui faisail honneur; Plus d'un jeune héros doit, après la victoire, A son vieux lieiileuanl les deux tiers de sa gloire... Qu'on ne s'abuse point sur son propre talenl ! Le premier quelquefois h le seul bien souvent,

Qui lit d'un bout à l'autre, et non pour se distraire, Jusqu'aux moindres détails d'une œuvre littéraire, C'est l'imprimeur; chez lui que de petits secrets Dorment dans les cartons, loin des yeux indiscrets ! De nos graves savants que de lourdes bévues Germaient en plein soleil s'il ne les eût point vuesl...

Donc il faut s'entr'aider ! Dans les lettres, les arts, Dieu merci ! les conscrits aident bien les grognards !

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