QU'EST-CE QU'UN JOURNAL? - LE SIÈCLE ET L'UNIVERS
Adhnc sub judice lis est.
La question n'est pas encore résolue.
(Horace, Art poétique.)
Bertrand avec Raton, l'un singe et l'autre chat, Commensaux d'un logis, avaient un commun maître. D'animaux malfaisants c'était un très-bon plat. (La Fontaine, IX, 17.)
Nos auteurs, j'y consens, sont de rares esprits;
Est-ce à dire qu'on doit, niaisement épris,
Guetter quel mot brillant leur échappe... dans mille?
Notre admiration, sottement puérile,
J^eur élève, à nos frais, si vastes piédestaux,
Que de là nous semblons n'être plus leurs égaux.
Aussi nous traitent-ils comme de vrais barbares.
Mais de leur part, un rien c'est de l'or pur en barres.
S'Iiumanisant parfois après un bon dîner. Sur notre cher album daignent-ils griffonner, Que d'envieux alors un tel honneur nous cause! Pour amuser un homme il faut si peu de chose ! Car l'homme a beau vieillir, il est toujours enfant: Il lui faut des hochets jusqu'au dernier instant. Tranchant de l'esprit fort, il reste si crédule, Qu'il ajoute une foi fervente et ridicule Aux oracles suspects môme de son journal ! Suivant qu'il a rêvé, le monde est bien ou mal.
Un journal !.. . Qu'est-ce donc? Un livre ? Mais un livre
Parle avant tout français, pour peu qu'il tienne à vivre.
Est-ce un cours de morale, une école de mœurs,
Appropriés au goût, à l'âge des lecteurs?
Un fidèle miroir, un savant interprète
Des moindres sentiments qu'au pauvre cœur on prête ?
Un magasin d'anas plus ou moins pleins de sel ,
Enfants échevelés du faubourg Saint-Marcel :'
Est-ce... alors prenons garde à ses dénis meurtrières,
L'infatigable écho des cancans des portières?
Enfin, c'est du papier sous des litres divers :
Sermon à l'eau de rose, il s'appelle Univers*.
Jamais la charité n'eut de plus rude athlète;
Gomme la charité, lui. n'a rien qui l'arrête;
Ainsi que Richelieu, lui. va droit à sou but;
Lui. ne redoute pas le fameux : « Qu'il mourût! »
Saintemenl entêté pour... ou contre l'Église,
Dès qu'il lient la curée il ne lâche pas prise.
Quand après In lempête ou veut qu'il fasse beau,
Des plis semi-sacrés de son épais manteau,
On cache les témoins de sa pieuse rage,
Et si vous soufflez mot vous. payez le dommage.
Évangélique amour qui toujours sied si bien ! Qu'on est heureux et fier du grand nom de chrétien, Lorsque de l'Univers on savoure une page! C'est du sage Nestor l'harmonieux langage, Dont la mâle éloquence, exempte de tout fiel, De ses lèvres coulait plus douce que le miel. Quel aimable attribut que l'esprit de concorde ! C'est le plus bel esprit que le ciel nous accorde.
Au Siècle demandez si je n'ai pas raison.
Il n'a jamais, jamais distillé le poison,
Et, comme l'Univers, son vieux compagnon d'armes,
Il sait courtoisement vaincre aussi par ses charmes.
Quel spectacle enchanteur de voir sa rude main
Presser de son ami le petit gant Jouvin,
Quand ils font le serment loyal et salutaire
De veiller en commun au repos de la terre,
De songer l'un à l'âme, et l'autre au corps... enfin
De préserver Abel des fureurs de Caïn !
A leur propre intérêt ils imposent silence.
Heureuse espèce humaine ! à toi seule l'on pense !
Ah I vote une statue à tes. deux champions,
Et dépose, à leurs pieds, tes humbles lampions,
Tous les ans, pour fêter le jour de leur naissance;
Ils ont acquis des droits à ta reconnaissance.
Les Quarante-Immortels, en habits vert-lézard,
Mettront leur double éloge au concours, tôt ou tard.
Car la langue française, un peu moins scrupuleuse,
Ne craint plus qu'on l'appelle une gueuse orgueilleuse .
A ces grands orateurs elle n'a rien prêté; Mais elle a, sans façon, largement emprunté Des termes qui manquaienl à smi \<M\diulaiiv. Expressions de choix, tours heureux, nés pour plaire, Que nos pères, hélas, ignorants el distraits, Reléguaienl par mégarde au fond des cabarets.