L'OUVRIÈRE DUCHESSE. — LE GÉRANT RESPONSABLE
De loin, c'est quelque chose, et de près ce n'est rien. (La Fontaine, Fables, IV, 10.)
Chacun veut maintenant briller, briller quand même; Mais il faut, pour briller, vivre de stratagème, Déguiser ses haillons sous de fiers oripeaux, Se coucher sans dîner, s'attendre à mille maux. Humble, on était heureux; en sortant de sa sphère, En regardant le ciel, on butte sur la terre; On rêvait la grandeur, elle échappe toujours ; On a ventre de son, vêtement de velours. Oh ! qu'il faut payer cher la coquette dorure De ses ameublements ou bien de sa parure ! Qu'il faut longtemps plier les deux genoux, hélas ! Pour se targuer du droit de ne saluer pas ! Combien cle fois pleura de rage et de colère Celui qui durement fait pleurer la misère f
Combien de fois sans doute, avant de s'endurcir,
Il a rougi ce front qui ne sait plus rougir!
— C'est pour donner du pain à toute ta famille Que tu liens sans relâche et le til et l'aiguille. Que tu sacrifiras tes moments les plus beaux... Noble femme !... que Dieu bénisse tes travaux I Tu sourisv. Ah! pardon, madame l'ouvrière!... Vous n'eûtes, dites-vous, jamais l'âme épicière... Fi donc ! gagner du pain pour vos jeunes enfants ! On agissait ainsi jadis au bon vieux temps; Mais on est revenu de ces erreurs grossières... Ne sommes-nous donc pas au siècle des lumières :
Je vous entends, madame; au peu qu'honnêtement On gagne se joindront les cadeaux d'un amant... On aura les atours et l'air de la richesse: Le soir, à l'Opéra, l'on fera la duchesse: On verra les lorgnons des jeunes éventés Nous prendre pour seul but, parmi lani de beauté! Que nous serons heureuse! et si notre ramage Ressemble aussi, beau paon, à notre fier plumage. On nous croira duchesse... ou l'on sérail bien sot. En tout cas. prudemment, ne soufflez pas un mot. Le silence qui sied aux nobles douairières, N'est pas à dédaigner, même des couturières.
Voila les mœurs du jour-l Pour quelque gazillon
Don1 elle a vu parer la «laine de haut ton, Femmevend son honneur, s'accoutume à la ruse. L'amour l'eût aveuglée, il serait son excuse,
Car la chair est si faible ! Eh f quel est le Caton Qui peut se vanter d'être au-dessus d'un pardon ! Mais c'est l'ambition, c'est le désir de plaire, Qui devant elle creuse un gouffre de misère. Quelque vieille lorette, aux appas déclinants, Ne pouvant plus, par elle, attirer les galants, Pour conserver sur eux un reste d'influence, Sur les charmes d'autrui fonde son espérance. Courtisane aujourd'hui, pourvoyeuse demain, Elle a, sur les dandys, toujours la haute main. Et, comme toute peine exige son salaire, A l'une elle promet ses succès de naguère, A l'autre un riche emploi pour l'excellent mari Qui se frotte les mains: « La Fortune a souri! Dit-il, et mon mérite obtient sa récompense. » Pauvre homme ! plus heureux encore qu'il ne pense. Le bon cultivateur récolte-t-il toujours Ce qu'il plante? Lui, grâce à d'utiles amours, A ces petits soupers dont il n'est pas convive, Et que seule ignora son âme trop naïve l, Il récolte des fruits qu'il n'avait pas semés...
D'un désordre pareil quelque jour informés,
Peut-être les enfants détesteront leur mère.
Le hasard à chacun nommera son vrai père,
Et d'une Thébaïde ourdissant les complots,
De fils dépareillés va faire des rivaux.
L'un pourra dire à l'autre : « Être chétif et mince,
Tu n'es qu'un roturier, moi, je suis fils de prince! 2