EAU BENITE ET COUP DE GOUPILLON
Garde-toi, tant que tu vivras.
Déjuger les gens sur la mine.
(La Fontaine, VI, 5.)
Donne au pauvre sur-le-champ, et ne lui dis pas de revenir le lendemain.
(Oracles sibyllins, édit Gallaeus, page 221.)
Je connais dans Paris des ecclésiastiques
Qui sont loin, j'en conviens, d'être aussi flegmatiques.
Ils restent à l'église un raisonnable temps.
Ils fréquentent le monde, et sont d'aimables gens.
Voyez ce bon vieillard: sa riante ligure
Révèle tout d'abord une heureuse nature.
11 passe pour savant; il est musicien.
Fort généreux, dit-on, car il n'a jamais rien.
— Vous avez donc, monsieur, enfin trouvé votre homme! Un prêtre obligeant! — Oui, vous-même jugez comme.
Je vous suppose donc fort bien recommandé; Vos protecteurs, chez lui, vous auront précédé. Puis vous al cz le voir. Il vous donne audience D'un air tout gracieux el plein de bienveillance. Avec grand intérêt il parait écouler Vos explications, vous les fait répéter.
Pour les graver sans doute au fond de sa mémoire. Il se lève, attendri, dit-il, de votre histoire : « Dans un mois, mon enfant, vous reviendrez me voir; « Je vous aurai casé, du moins j'ai bon espoir. »
Le mois se passe. Vous qui couchez sur la dure, Et qui souvent manquez même de nourriture, Vous serez, j'en réponds, exact au rendez-vous. Vous courez, vous volez; vos rêves sont si doux! Vous construisez déjà vingt châteaux en Espagne ; Vous arrivez ému. — « Monsieur, à la campagne, » Vous dira le concierge, « est, pour deux mois, parti. » C'est un coup de ma sue; on est anéanti. Deux grands mois, pensez-vous, dans ce Pari? ! que faire? Je n'y connais personne... Hélas! ma pauvre mère, Je complais aujourd'hui te dérider le cœur; Tu vas manger encor le pain de la douleur... Du pain !... Je n'en ai point! je n'ai rien dans ma bourse, Rien dans mon estomac!... Je suis donc sans ressource ! J'aurai du pain, ma mère, oui, j'en saurai trouver! Je veux manger du pain, car je veux te sauver !... Mes doigts, jusqu'à présent, n'ont tenu que la plume; Je remuerai la terre ou frapperai l'enclume. On apprend vite et bien aux leçons du malheur. Pour du pain, je vends tout... excepté mon honneur !
D'après votre calcul, l'abbé qui vous patronne Est de retour... Son âme ou votre âme est si bonne, Que vous osez encor nourrir un faible espoir. Vous brossez, avec soin, voire vieil habit noir, Dont les vers, maintenant, vous disputent l'usage; Vous en dissimulez, avec art, le grand âge.
En j portant la main le frisson vous saisit...
Vous économisez tant votre pauvre habitl
De vous, de voire habit, la panne esl complète;
Vous sortez; il vous donne un Taux air de toilette.
L'abbé vous tend la main; il vous offre un fauteuil.
S'assied auprès de vous; d'aise brille son œil.
— « Je suis ravi, mon cher, de vous voir... Votre mine
Est un peu fatiguée... Au moins, je m'imagine « Qu'il ne faut pas s'en prendre à de folles cireurs... <^ Songeons à conserver la pureté de mœurs... « Vous vous absorbez trop dans toutes vos sciences; « Comme moi, donnez-vous de petites vacances. « Si vous saviez, mon cher, dans quel joli château « J'ai coulé ces deux mois ! Que le pays est beau I « On renaît à la vie en. voyant la verdure : « Notre âme se retrempe au sein de la nature...
« Vous venez m'annoncer, mon ami, n'est-ce pas: « Que vous êtes enfin hors de lout embarras? « J'ai bien souvent à vous pensé dans mes prières. « De peur que votre pied ne heurte quelques pierres. « Demeurez bon jeune homme, aimez bien le Seigneur; <* Cela vous portera, mon cher ami, bonheur. »
— Tant mieux ! En vérité, je ne réussis guère. Monsieur l'abbé!— «Comment!... toujours dans la misère?
« Vous ne cherchez donc rien? Allez donc de l'avant. « Frappez à gauche, à droite, ayez le nez au vent. « Vous saurez qu'ici-bas, monsieur, tout n'est pas rose: « On a beaucoup de mal pour gagner pou de chose.
« Je vous soupçonne aussi de vouloir trop choisir. « On ne refuse rien d'abord ; puis, à loisir, « On fait son choix plus tard, alors que Ton prospère. « Pour vous encourager, songez à votre mère... « Je vais penser à vous, revenez dans un mois. »
Moins gai, moins lestement, vous irez, cette fois, Auprès de votre abbé. Son violon résonne; Il ne voit, il n'entend, il ne connaît personne. Sa tête, son archet, ses doigts, ses pieds, ses yeux, S'agitent à l'envi, luttent à qui mieux mieux. Immobile, debout, dans un profond silence, Arous voulez, vous n'osez faire acte de présence. La chanterelle enfin casse:. adieu le morceau ! Il faut bien s'arrêter à l'endroit le plus beau. Vous toussez... il vous voit, prend un air magnifique.
— « Ah ! c'est vous, mon ami?... Vous aimez la musique, « Je le sais; attendez, je vais recommencer... »
Tous l'aimez... non à jeun... Vous vous enhardissez :
— Monsieur l'abbé, pardon... ai-je quelqu'espérance?..
— « Je n'ai rien pu trouver... Mais... à propos, j'y pense, « Quel est donc votre nom? Dites ce qu'il vous faut; . « Aujourd'hui ma mémoire est, je crois, en défaut...
« Bien!... me voilà d'accord... apprêtez vos oreilles! »
Vous le laissez tout seul jouir de ses merveilles.
Vous secouez vos pieds, en sortant de ce lieu,
Où la Charité pleure, où n'habite pas Dieu.
Vous admirez, pour nous, cette bonté de père
Qui retarde toujours l'instant de sa colère.
Et vous vous écriez, plein de dévotion :
NonI non! rien n'est plus vrai que la religion !
Elle résiste à tout, à l'ignorance ;m\ traîtres; La fureur <\e> bigots, l'égoïsme des prêtres, Et des cœurs di vorants l'inépuisable fiel, Ne dénaturent point le parfum de son miel; Et la barque de Pierre, au milieu des tempêtes, Sous le souflle de Dieu vole à d'autres conquêtes.