‹ Satyre Menippée de la vertu du catholicon d'Espagne et de la tenue des Estats de Paris; augm. de notes tirées des éditions de Du Puy de Le Duchat, et d'un commentaire historique, littéraire, et philologiqueChapitre 25 sur 61 · IO SATYRE MENIPPÉE · texte numérisé non relu

IO SATYRE MENIPPÉE

satyre ne signifie pas seulement un poème de mesdisance , pour reprendre les vices publics ou particuliers de quelqu'un, comme celles de Lucilius, Horace, Ju vénal, et Perse; mais aussy toute sorte d'escrits, remplis de diverses choses et de divers arguments, meslezde proses, et de vers entrelardez, comme entremets de langues de bœuf salées. Varron dit qu on appelloit ainsy anciennement une façon de pastisserie, ou de farce \ ou Ton mettoit plusieurs sortes d'herbages et de viandes : mais j'estime que le nom vient des Grecs, qui introduisoyent sur les eschafauts, aux festes publiques, des hommes déguisez en Satyres qu'on feignoit estre demy-dieux lascifs et fblastres par les fbrests, tels qu'on en présenta un tout vif à Sylla, et que sainct-Hierosme raconte en estre apparu un à sainct-Anthoine : et ces hommes ainsy déguisez, nuds et barbouillez, avoyent pris une liberté d'attaquer et brocarder tout le monde impunément : on leur faisoit anciennement dircL leurs vers injurieux tout seuls, sans autre sujets que pour railler et mesdire d'un chascun : puis or:^ les mesla avec les comédiens, qui les introduisis:^

' Le rapport de ces deax homonymes, une farce de cuisioiessï

une farce d^éciivain satyrique ou facétieux , n'a jamais été ma -^

que d'une manière plus claire, et il est peut-être inutile de monter plus haut pour trouver l'origine de cette allusion.

SATYRE MENIPPÉE. an

rent parniy leurs actes pour faire rire le peuple : à la fin les Romains plus graves et plus sérieux les chassèrent du tout hors des theastres, et en leur place y receurent les mimes, et pantomimes; mais les poètes ingénieux s'en servirent à contenter leur esprit de médisance, qu'aucuns ont estimé estre le souverain bien , et s en trouve assez en nostre pays deParisie, qui ayment mieux perdre un bon amy, qu'un bon mot ', et un brocard appliqué bien à propos. Ce n est donc pas sans raison qu on a intitulé ce petit discours du nom de Satyre, encore qu'elle soit escrite en prose: mais fercie et remplie d'ironies gaillardes, piquantes toutesfbis et mordantes le fond de la conscience de ceux qui s'y sentent attaquez , auxquels on dit leurs veritez : mais au contraire faisants esclater de rire ceux qui ont l'ame innocente et asseuree de n'avoir point desvoyé du bon chemin. Quant à iadjectif de Menippee, il n'est pas nouveau: car il y^ a plus de seize cents ans que Varron, appelle par Quintilien et par sainct- Augustin le plus sçays^nt des Romains, a faict des satyres aussy de ce nom , queMacrobe dîct avoir esté appellees Cyni- (ju^s et Menippees, auxquelles il donna ce nom à

* C^ttc expression est restée, parccqu elle exprime avec beaucou ip de justesse et de vivacité un des principaux défauts du rare national.

cause Je Menippus, philosophe cynique, qui en avoit faict de pareilles auparavant luy, toutes pleines de brocards salez, et de gausseries saulpoudrees de bons mots pour rire, et pour mettre aux champs les hommes vitieux de son temps. Et Varron, à son imitation, en fit de mesme en prose, comme depuis fit Petronius Arbiter, et Lucien en la langue grecque, et après luy Apulée, et de nostre temps le bon Rabelais, qui a passé tous les autres en rencontres et belles robineries ', si on veut en retrancher les quolibets de taverne, et les saletez de cabarets ^. Je ne sçay donc qui sont ces délicats qui trouvent mauvais si , à Texemple de ces grands personnages, on a voulu donner à un ouvrage semblable un tiltre semblable au leur, qui s'est faict commun et appellatif , au lieu qu'il estoit auparavant propre et particulier ; comme n a pas long temps en a usé un docte Flamand antiquaire ^. Voylà ce que je vous puis dire

* Mot employé ici comme synonyme de farces. Il est formé de Robin y sorte de nom souvent employé, au lieu du nom propre, dans les épigrammes satyriques et autres ouvrages comiques.

* C'est dans le sens et presque dans Fexpression le jugement de La Bruyère et de Voltaire.

' Il y a une Satyra Menippea de cunaeus , dont les premières éditions sont à-peu-près contemporaines de celle-ci. Courval Sonnet, poëte du commencement du dix-septième siècle, 9 donné aussi le nom de Menippées à des satires en vers qui ne sont pas

SATYRE MENIPPÉE. 2i3

pour ce regard : si vous desirez quelque autre chose, je vous en diray mon advis : je suis, luy dy je alors, abondamment satisfaict quant à ce tiltre : mais on est fort en dispute qu'a voulu dire Fautheur par ce mot de Higuiero dinfiemo; car il y a beaucoup de personnes qui ne sçavent que c'est, et y font des interprétations cornues, auxquelles, à mou advis, il n a jamais pensé. Je sçay bien, dit il, quil y en a qui se veulent jouer sur Faffinité des paroles, les uns pour se donner carrière , et les autres pour tirer Fautheur en envie : mais il y a bien loin de huict à dix huict, et fprande différence entre aspirer et siffler'. J'ay cent fois ouy dire à mon cousin, et je sçay aussy bien que luy, que Higuiero dinfiemo, ne signifie autre chose , en langue castillane , qu un figuier d*énier: car les Espagnols conune les Gascons tournent les F en H % hacer, liarina, hijo, hogOy higo ; faire , farine , fils , feu , figue. Cela n'est

sans mérite. II étoit né à Viit: qui avoit déjà produit Olivier Basselin, et qui a produit depuis deux des meilleurs poètes de Tépoque actuelle, MM. Castcl et Chencdollé.

' Il y a ici en effet quelque interprétation cornue dont il nous est impossible de nous rendre compte, et qui repose sur une de ces affinités de paroles que l'on essayeroit inutilement d'expliquer aujourd'hui.

* Tourner les f en h et vice versti esl une soi*tc de mutation très commune dans les langues. On peut ajouter aux exemples de

2i4 SATYRE MENIPPÉE.

maintenant que trop commun à Paris, ou \^^ femmes ont appris à parler, aussy bien qu a le feir à lespagnoUe. Ce qu il dict donc que la drogue di charlatan espagnol s appelloit Higuiero dinfiemo est pour plusieurs raisons : premièrement que l figuier est un arbre mal-heureux et infâme, du- — quel les feuilles, comme il se trouve dans la . Bible, servirent jadis à couvrir les parties vergogneuses de nos premiers parents après qu ils eurent péché, et conmiis crime de leze majesté contre leur Dieu, leur père, et créateur: tout ainsy que les ligueurs pour couvrir leur désobéis- sance et ingratitude contre leur roy et bienfaic- teur, ont pris la religion catholique, apostoliques et romaine, dont ils pensent cacher leur honte et^ leur péché. C'est pourquoy le catholicon d'Espagne , c est à dire le prétexte que le roy d'Espagne? et lesjesuistes et autres prêcheurs gaignezdes doublons d'Espagne ont donné aux ligueurs séditieux et ambitieux de se rebeller et révolter contre leur roy naturel, et légitime, et foire la guerre plus que civile en leur pays, se peut fort proprement appeller figuier d enfer : au lieu que celuy [dont Adam et Eve couvrirent leur manifeste, estoit le

l'auteur, houcr de fodere, fœinina de homo, hàbler de fabularCf et cent autres.

SATYRE MKNIPPÉE. 21^)

figuier de paradis. Et depuis ce temps là, cest arbre a toujours esté maudit et diffamé entre les hommes, et portant ny fleurs ' ny embellissement quelconque, et le fruit mesmes en a esté traduit à nommer la plus deshonneste partie de la femme % et la plus sale maladie^ qui naisse aux endroits qu ou ne peut nommer. Vous n ignorez pas aussy que les anciens tenoyent cest arbre entre les gibets : comme quand Timon Athénien voulut en arracher un qui luy faisoit nuisance en son jardin^ auquel plusieurs sestoyent desjà penduz, il fit crier au trompette , que si quelqu'un s y vouloit pendre, il se depeschast dy venir, parce qu'il le vouloit faire arracher. Pline nous apprend que cest arbre n a aucune odeur, non plus que la Ligue : 4}ull perd aysement son fruict , comme a faict la Ligue : qu'il reçoit toutes sortes d'antures, comme la Ligue a receu toutes sortes de gens , et qu'il ne dure gueres en vie, non plus qu'a faict la Ligue : et que la plus grande partie du fruict qui paroist du commencement ne parvient point à maturité, non plus que celuy de la Ligue. Mais ce qui luy

* Le figuier a des fleurs comme les autres arbres, mais elles soDt celées , et les mystères de sa reproduction s'accomplissent flous on voile. Il étoit naturel de le consacrer à la pudeur.

2i6 SATYRE MENIPPÉE.

convient encore mieux , et qui a des conformité-^ avec la Ligue, plus que sainct-François n'en ^ avec nostre Seigneur ' : c'est le figuier des Inde^ que les Espagnols mesnies ont nommé figui^^ d'enfer : duquel Mathiol dit sçavoir pour le vi-^^ que qui en coupe seulement une feuille, et ^ plante à demy dedans terre, elle y prend racii^^ , puis sur cette feuille, croist une autre feuille , ainsy feuilles croissantes sur feuilles , ceste pla^^^^ devient haute comme un arbre, sans tronc, s^ tige, sans branches, et quasy sans racines : de çon qu'on la peut mettre entre les miracles de ture. Y a il rien si semblable et rapportant à Ligue, qui d'une feuille, c'est à dire d'unpe commencement est devenue pièce à pièce, dui personne à l'autre en ceste grande hauteur nous l'avons veue % et neantmoins par faute à\ voir un bon pied , et un fort tige pour la soubst« nir,s'en est allée à bas au premier vent? Ce ne pas tout. Ce figuier des Indes, appelle figui< d'enfer, produit des fruicts semblables aux figu< communes , mais bien plus grosses : finissants le devant en une couronne (ce sont les propn mots de Mathiol) de couleur entre verte etpoi

* Allusion au livre ridicule des ConformUé& , par Barthélemi Pise, réimprimé sous le litre iX'Alcoran des cordeliers. ' L'édition de 1599 ajoute, égale à un grand estât

i*é*c : le dedans n est qu'une poulpe comme en ys figues, mais pleine d'un suc si rouge qu'il îrit les mains comme les meures, et faict uriner lage comme sang, dont beaucoup de gens ont -MjÊ. MT. Avez-vous pas veu que la Ligue a eu de meseffects? ses fruicts ont esté gros, et plus enflez les communs, et leur fin estoit une cou- :: c'est à sçavoir la couronne de France, à lelle elle tendoit : la couleur en estoit verte et ge; verte, pour la resjouissance qu'elle eut de jsaort du feu roy, dont elle a long-temps porté •soharpe ; et rouge , tant pour se marquer aux irx*ces des Espagnols, que pour le sang quelle >uIoit espandre des bons François. Ce figuier enfer est si fréquent en Tisle espagnoUe nouvelleent descouverte aux Indes, qu un autheur ita- Mi dit que tout en est plein, et qu'il y vient Kunoie par despit jusquesaux cours des maisons, y a un autre médecin espagnol nommé Juan agoso*, qui escrit de la propriété d'une huile 'on appelle du figuier d enfer, en ces termes :

C^c Juan Fragoso qui vlvoit dans Je seizième siècle étoit de èdc, et l'emplit auprès de Philippe H les fonctions de médecin d^ chirurgien. Il composa tant en espagnol qu'en latin pluiv^s ouvrages relatifs à son art, entre autres un discours sur ^vomates, les arbres, les fruits, et les autres drogues simples OMrk retire des Indes orientales, et qui servent en médecine (Ma* A 1572, in-S*»).

3i8 SATYRE MENIPPÉE.

« Algunos modernos que escrivieron cosas de lie « Indias Occidentales hacen capitulo proprio M un aceyte que llaman de la higuera del infierno « y dicen venir de Gelisco provincia en la nuev « Espana » ; et un peu après il dit , « Siendo el-J " mismo como es con nombre de cherva , o eatapu — i< cia mayor ; que los Italianos llaman palmachmti ^ « o mira solis. » Qui monstre que ce que les Ita- liens appellent ^co d infierno y est appelle par les - Espagnols higuera dinfiemOy ou en castiUan Ai- guiero d'mfienio. Voylà donc les raisons qui lont^ meu de nommer le catholicon d'Espagne figuier— d enfer, parce que les Espagnols appellent ainsy — ce figuier des Indes qui porte son fruict plein de=sang, comme a faict la Ligue : et si on veut encore passer outre , et dire que ce figuier est le palmar, vous y trouverez mille autres conformitez qui seroyent trop longues à discourir : et entre autres celle qu un médecin afFricain a escrite , que de larbre du palmar seul, on peut faire touts les utensiles et provisions dun navire, et le navire mesme : et que le fruict s'applique à tous usages, et sert de pain, de vin, de linge, de vaisselle, de table, de couverture de maisons, et bref de tout ce qu'on veut ' : comme la Ligue du conunence-

' Voyez clans Rabelais les vertus du Pantagruelion , auquel

t ment a servy à toutes sortes de pens , de toutes

l sortes d'espérances, et de moyens pour couvrir toutes sortes de passions, de haine, d avarice, d'ambition, de vengeance , et d'ingratitude. Il y a bien un autre arbre que Baptiste Ramuse appelle higuerOf et dit qu'il le faut prononcer par quatre syllabes : mais ce n'a point esté l'intention de mon cousin d'en parler, non plus que du lathyris, ou dis l'iielioscopion , que le grammairien Nebrissense appelle aussy higuera del infierno^ parce que les sore|^i*s et sorcières en usent ordinairement pour ^ix-C5 leurs charmes et enchantements, comme les llgruLCurs se sont servis de la religion catholique pomxr charmer et enchanter le peuple. Mais cela , ce xxie semble, doit suffire à ceux qui veulent deviner, ou disputer sur ce mot : quelques uns ont rapporté à mon cousin qu'on a trouvé mauvais qu^il y ait mis les noms pi*opres d'aucuns seditieiji.x et principaux autheurs de tout le malheur de la. France : mais je luy ay ouy dire qu'il estoit d'un pays, ou l'on appelloit le pain pain, et les fig^os figues * . Ceux qui avoyent livré pour de l'ar-

lautear a peut-être pensé, en faisant tous ces frais d'érudition pour expliquer un mot tombé de sa plume au hasard, et avant <{^*il se fût avisé d y voir un texte si fécond en développements.

' J'appelle un chat on chat , et Rollet ou fripon.

Il faut se rappeler que Boileau étoit ne à langlc du quai des

gent leur propre ville au roy Philippe de Macédoine , se plaignoyent bien que ses soldats après la reddition les appelloyent traistres, et leur repro— choyent leur trahison : je ne sçauroy , dit le roy que vous y faire; mes soldats sont grossiers e lourdauts qui appellent les choses par leur nom Ceux qui après avoir faict révolter les villes con le roy, et faict la guerre tant qu ils ont peu tenir exercé toutes sortes de tyrannies sur le pauv peuple, et ruyné tous leurs voisins, et qui voyants ne pouvoir plus subsister, et ny avoi plus rien que prendre , ont vendu chèrement l places au roy, et livré les pauvres habitants à mercy, seront bien marris si on les appelle trais très: mais si sera il mal aysé qu'il nen eschapp quelque mot aux Parisiens, mesmement contre ceux qui ont pris de Fargcnt , et qui ont marchande et barguigné }K)ur pai*venir à un certain prix, j'en veux avoir tant. Car encore qu'ils ayent làict ce qu'ils doivent, comme les juges qui font la justice qu'ils sont ten uz faire, si est ce qu'en prenant de largent ils ont tout gasté , et ne doivent plus recevoir d'honneur de leur bicnfaict. Ils ne peuvent se sau-

orfèvres , dans la chambre même où la Satyre Menippée a été composée, celle de Jacques Gillot, chanoine de celle sainte Chapelle qui est l'Ilion du Lutrin. Un des pei'Sonna(jes de ce poëme s'appelle Gilotin.

Ver qu'on ne les appelle traistres, coneussionaires,

marchands et vendeurs de leur pays, et n'y a que

Dieu seul qui puisse faire que les choses faictes ne

soyent faictes : encore ne le peut il faire que par

ibubly qu'il peut induire en nos esprits pour ne

nous souvenir plus de ce qui s est passé *. Et sur

ce porpos un de nos poètes, dont nostre ville

d'Eleuthere est assez bien fournie, a dict en six

petits vers , ces jours passez :

Ceux qui vendent au roy, par ces ferres ci villes , A beaux deniers comptants , les places et les villes , Encore, à mon advis , luy font ils bon marché : Car pour un peu d'argent s'exposants aux envies , Us vendent quant et quant leur honneur et leurs vies : Jamais homme de bien sur ce train n^a marché.

TToutesfois il s'en trouve quelques uns qui s'es- -ts du commencement laissés emporter au tor- .tde la ligue, fust ce pour crainte de perdre lem:tr religion, fust ce pour affection particulière 7îls portoyentaux chefs du party, ou pour quelindignation et haine qu'ils eussent conceue contre le feu roy , se sont d'eux mesmes soubmis à recognoistre le roy présent si tost qu'ils l'ont veu catholique , et ont remis en sa puissance les

' Dans Tédition de 1699 on trouve hsséy qui est sans doute une faute typographique.

a.12 SATYUE MEMPPÉE.

places qu'ils lenoyent, sans marchander, ny ciltrer ea composition avec leur maistre : el ceux La sont plus excusables de leur première erreur qu les autres: voire méritent recommandation t^^ lotianfiej et d'estre mis aux chroniques pour avoi^S délivré leur pays de la tyrannie espagnole , comn^^ OD y veoit ceux qui délivrèrent la France desA^^ {;lois, dont sont veouz tant de beaux prcvileg^^ octroyez aux Ëimilles, aux villes et comniunauterz^= qui d'elles mcsmes secouèrent le joug estrang^i^ pour se soubraettrc à la douce puissance de le u i i-oys uaturels. Mais ce qui fasche ie plus tousL ^ jjens de bien, est de veoir ceux qui ne l'ont fiiLcz que par force et nécessité, estre neantmoinscBPc;»sez, receuz et bien vcneuz , et se (glorifier qu'ils son^ cause que le roy est coaverty. Ceux là me fijaf I soubveuir d'une re&ponsc que fit le grand Pabiusà un capitaine romain gouverneur de Tarente,qui, ■ après avoir laissé perdre la ville par la trahison des citoyens, se vantoit d'avoir esté cause qu*dle fut reprise par Fabius : à la vérité, dit Fabius, je ne l'eusse point reprise uy recouvrée sî tu ne l'eusses perdue ' : aussy se peuvent ces gens îcy vanter qu'ils sont cause de tant de trophées, et

' Cerli , rrtpoHdà FaUia , Tati firtJiJistei

SATYRE MEKIFPÉE. 22?»

de triomphes que le roy a acquis en reconquérant son royaume; car sans leur trahison et rébellion , il n'eust pas tant gaigné d'honneur à les subjuguer et TBTïQeT à raison *. J'en veoy d'autres qui n'ont hougé de leurs maisons et de leurs ayses , à deschirer le nom du roy, et des princes du sang de France tant qu'ils ont peu, et qui ne pouvants plus résister à la nécessité qui les pressoit, pour avoir eu deux ou trois jours devant la réduction de leï^r ville, quelque bonsouspiret sentiment de mieux faire, sont aujourd^huy neantmoins ceux qui parlent plus haut, et qui ont les estats, offioeSy 6t récompenses, et se vantent d'avoir faict plus de services au roy et à la France , que ceux qui on t quitté leurs maisons et leurs biens et offices, pour «lyvre leur prince, et qui ont voulu endurer toutes sortes de nécessitez plutost que de conniver à la tyrannie des estrangers, tant Lorrains qu'Espagnols : mais cette plainte mérite une autre Menip- I)ee : je ne vous diray plus que deux petits quatrains que deux de nos compatriotes firent sur le champ une ibis que nous discourions sur ce mesme «ujet.

■ A.U lieu de cette phrase, Tédition de iSgg porte: Car sans 'HBfcison et rébellion , i7 neust pas tant gaigné de batailles ny pris ^ "^ilieSy ny mérité tant d'honneur par la clémence dont il a usé en Itfiâr endroit.

Si les mauvais François sont bien récompensez: Si les plus (^ens de bien sont les moins avancez, Soyons un peu meschants : on ^^uerdonnc ■ Toffens^ : Qui n'a point faict de mal n'a point de recompense r

L autre tout à Tinstant poursuy vit en autant vers, non moins à propos que les premiers:

Pour estre bien venuz , et faire nos affaires Durant ce temps fascheux , plein d'horribles Agnoste, mon amy, sçais tu que nous ferons?

Surprenons quelque place, et puis nous traîtteroiifr.

Je sçay bien qu'il y a des gens qui ne prennexit pas plaisir qu'on parle, et qu'on escrive ainsy librement, et s'offensent au premier mot qu'on mentoit ' nos afflictions passées : comme si , ap tant de pertes , ils nous vouloyent encore oster- 1« sentiment , et la lan{];ue ^, et la parole , et la liber-tjë de nous plaindre. Mais ils feroyent pis que Phal^ris ne faisoit à ceux quHl escoufoit dans son vesiii d'airain : car il ne les empeschoit point de crier, sinon qu'il ne vouloit pas ouïr leurs cris comxn.€

* Guerdonner^ formé de >tf«(^ prix, honneur, récompense, et de^i^a»/4i, donner, est un vieux mot qui signifioitla même chose que récompenser. On disoit aussi guerdon , pour signifier récompense.

' Ramentcr pour rappeler. Il a déjà été question ailleurs de la signification de ce vieux mot.

^ L'édition de 1699 porte : le sentiment de la langue. Mauvaise leçon.

SATYRE MENIPPÉE. aaS

dliommes, de peur d'en avoir pitié, ains comme huriements de bœufs et de taureaiix pour desguiser le son de la voix humaine. Il est mal aysé que ceux qu'on a pillez, volez, emprisonnez en la Bastille, rançonnez et chassez de leur ville et de leurs charges, ne Jettent quelque malédiction sur ceux qui en sont cause , quand à leur retour ils trouvent ;, loiin maisons vagues, désertes , ruynees , ou il n*y € plus que les murailles , au lieu qu'ils les avoyent toitccs richement meublées, et accommodées de toutes choses. Qui pourra jamais estouper la houà la postérité, et Tempescher de parler du party , et de ceux qui Font enfanté, et allaité , M .qui le tiennent encore renfermé en chambre, ' k -nourrissent , et substantent de bonnes viandes pour le mettre un jour en lumière , et le faire veoir to<Qt formé , et tout grand , quand ils en verront le ' temps et la commodité? Jamais ne fut , et ne sera , Ï^ques loix et ordonnances qu on y puisse faire, 9*M la médisance ne soit mieux receue que la ^ 'OUange; mesmement quand elle est tirée de la ve- '^^é , etqull n'y ait cent fois plus de plaisir à mes- ^*i^ d'un poltron, qu'à louer un homme de bien. ^ ^%t la punition que les meschants ne peuvent ^^^tcr: et s'ils ont tous leurs plaisirs d'ailleurs, f^^'^r le moins faut il qu'ils ayent ce desplaisir, et ^^ "Ver sur le cœur, de sçavoir que le peuple les a. i5

deschire, et les maudit secrettement , et que les escri vains ne les espargneront pas après leur mort. Dieu mercy, nous ne sommes point soubs an Tibère qui espie les paroles des subjects , on qui fisuse de toutes ofFenses nouveaux articles de crime de leze majesté : il donne aux gens de bien autant de liberté qu'ils en doivent désirer : il cognoist le naturel des François, comme luy, qui ne peuve&t souvent souffrir ny toute la servitude, ny toute la liberté : aussy ne seroit il pas raisonnable de nfraischir à toutes heures, et à jamais nos vieilles c[uerelles, et user de façons injurieuses qui enpéschassentla reunion de son peuple à unemesme dévotion soubs son obeyssance ; car il faut plus tascher d'adoucir nos maux que de les aigrir: afin que nous nous rangions tous à Tancienne Méàté et humilité que devons à nos roys, sans partialité ny bigarrure: mais ausfây ne peut on trouver mauvais qu'on y pique ceux qui s y monstrent retifii^ et qui semblent quasy se repentir de s'estre repentis ' . En tout événement quand il n y dora qud le^ notoirement meschants qui s'en scandaliseront ^ je croy que les Parisiens ne s'en donneront guere^ de peine. Je ne doute point que le petit Olivici-^ et Boucher, et d'Orléans ne soyent maintenaiM'K

' Jeu de mot très piquant et plein d'originalité.

bien empeschez pour faire un anticatholicon et

des apologies contre des tableaux et tapisseries , car

ils ont loisir à revendre : mais on les y attend , si

lefars hicobrations le méritent. Quant à moy je

coBseilleray toujours à mon cousin de s'amuser à

autre chose qu'à leur respondre ; mais j'en cognoy

plas d'une douzaine en nostre ville à qui la peau

et la plume démangent, et n'attendent qu'un com-

pulsoire \ pour faire extraits , et vidimus ' de leurs

Menippees, beaucoup plus sanglantes que la pre-

Bûere. Si en apprenez quelque chose, mon bon

fluy, je vous prie, me le faire sçavoir : vous voyez

^mme pour vous contenter j'ay extravagué un

peu hors de nostre propos, et me suis quasy laissé

^J^Hporter à Kndignation que j'ay contre ces gens

)tii bastissent encore sur lès fondements de la

pX'emiere rébellion, et qui nous menacent de

JOuer des espees blanches, au lieu qu'ils n'ont

JOuë que des espees rabatues , et peu s'en a fallu

^ne je n aye destourné ma colère sur les jesuistes :

Viciais, à ce que j entends, ils ne la feront plus gueres

«Ongue en ce pays , et par ce moyen on ne trouvera

plus grand goust aux Espagnols : car à ce que di-

^it un député de Bourgongne, un Espagnol sans

im jesuiste est une perdrix sans orange. Mais

' Quune provocation ; du latin compellere, pousser. * Et revisions.

ppur retourner d'où nous sommes partis, je vous prie si reimprimez la Menippee, d'y efïacer les noms de ceux qui se sont renduz bons seryiteun du roy, et qui y continuent avec resolution : mais il y en a qui branslent encore au manche, et ont besoin d un an d approbation , auparavant qu'on sY doive fier , ny qu'on les ef&ce du livre. Toutesfois ce n'est ny à vous ny à moy den juger: le meilleur sera d'oster tous les noms propres, et n'offenser personne de ceux qui peuvent nuire et qui sont parmy nous : c'est ce que je vouloy vous dire pour le dernier ; et me lairrez , s'il vous plaist, eh repos, car il est heure de souper. Alors je cognus bien qu'il me vouloit donner congé de me retirer, et je luy dy, qu'il me pardonnast si je F»voy tant ennuyé, mais que j'avoy pris un si grand plaisir à l'ouyr, que le temps ne m'avoit point duré : toutesfbis qu'auparavant que partir je le vouloy encore advertir, que beaucoup de gens disoyent que la harangue du sieur d'Aubray estoit trop longue et trop sérieuse au prix des précédentes, qui sont toutes courtes et burlesques; et que je ne sçavoy que leur respondre, ny quelk en estoit la raison de l'autheur: je n'en sçay, dit il, non plus que vous : sinon que j'estime que mon cousin a voulu imiter le naturel dudict sieur d'Aubray, qui est ainsy abondant et copieux en rai-

sons , et qui ne trouve jamais fin de son sçavoir, ny de ses discours : et mesmement en un tel acte , auquel il a deu représenter tout ce qu^il sçavoit avec afiection de persuader. Mais en ce qu'on la iaict parler sérieusement , c est pour luy rendre plus de dignité qu aux autres précédents , qui sont tous cheLmes *, auxquels il n eut pas esté séant de faire dire rien de bon : et ne s'est trouvé que luy, en la

' Chelmey dans le dictioDnairede Trévoux , dans le grand yocabolaire François et dans le dictionnaire de Lacombe signifie rebelle , séditieux, mais il est à croire que les auteurs de ces^ lexiques, aq lien de rechercher Forigine de ce mot, n*en ont donné la définition que d*après le sens qu'ils ont cru devoir assigner au passage de la Satyre Ménippée où ce terme est employé; ce qui le donne à penser, c'est que le volumineux dictionnaire db Trévoux, qui donne toujours les étymologies, n'indique aucune origine du mot chelme , et se contente de citer la phiase de la Satyre Ménippée où il se rencontre, et il est assez probable que les autres dictionnaires TauroDt copié.

Chelme , dans le dictionnaire de Cotgrave, est rendu par a knave , a skellum , et par syncope skelm qui se trouve dans le dictionnaire de Boyer. Skellum ou skeim est défini par Johnson a vUlain, a scoundrel; et est rendu dans le dictionnaire des kinncr par veteratovy nehuXo yfurcifer. Ce mot , suivant Adcluug, est le même que skalm en soédois, sczelma en polonais , et schelm en langue teutonique d*où est dérivé Tallemand shelm qui signifie un homme vil et méprisable, un misérable. Un autre dictionnaire allemand porte ce qui suit : Schelm, cadaver projecti canisy vel aherius animatis ; posteh torqueri cœpit in hominent cadaveris instar abominandum ; indè schelm talis homo quem omnes tanquàm morticinum execrantur; quodconvicium indè ortum videturquàdy in quibusdam delictis et

a3o SATYRE MENIPPÉE.

bouche duquel il (îist propre de dire vérité, et A.^ mettre avant chose qui servist a Imstruction cognoissance sérieuse des afiaires passées : voy toute la finesse qu on y entend , et la raison doK^ on doit payer ces délicats , en la puissance d quels il est de la ronger et retrancher , ou de n\ lire que le quart ou la moitié comme ils voudrons s'ils la rou vent trop longue : mais je m en rapport aux mieux entenduz, s'il y a rien qu on en puisse oster, et qui n y soit appliqué fort à propos : toutesfois à vous est permis la tailler ou ronger comme il vous plaira , je n en trouveray pas le vin pire, et vous prie pour la fin me laisser en pa^x. Sur cela je n*osay l'importuner davantage, encore que j'eusse grand désir de sçavoir, si luy ou le seigneur Agnoste

imprimis in desertione obstagii , corpora mortuorum insepulta poficerentur.

Quelle que soit Texplication que Ton adopte, il résulte uécessairement de celles qu on vient de dqpner que rhelme est dérir des langues septentrionales; et que les lexicographes s*accordeF à lui donner le même sens.

On a vainement consulté les diverses éditions du dictionna de r Académie Françoise, du dictionnaire étymologique de ' nage, aucune trace de ce mot, ou d un mot analogue n* a été tro« dans les dictionnaires espagnols ni dans le vocabnlaire de I demie de la Crusca, d'où il suit que Chelme non senlemef point une origine méridionale, mais encore ne s*est pas inti postérieurement dans les idiomes du sud de lEuropc. Il e< icment étranger aux langues orientales.

SATYRE MENIPPÉE. aSi

n'avoyent rien faict sur la cause des jesuistes, mais

ÎJ jne coupa broche', et me dit: On a accous^

tatBé à la mode de nostre pays de dire ce qu on

pense. Je vous diray donc que je pense que c'est

355ez discouru pour cette fois, et vous prie encore

jxfx coup de me laisser en paix. Ce disant appella

son ^alet qu on vinst mettre la nappe , et j eus

Yionte de demourer plus long temps : m en vins

instruit de ces belles responses , desquelles je vous

ay voulu faire part, pour le contentement de ceux

qui sont conmie moy curieux de là vérité.

* Couper broche , couper court.

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