‹ Satyre Menippée de la vertu du catholicon d'Espagne et de la tenue des Estats de Paris; augm. de notes tirées des éditions de Du Puy de Le Duchat, et d'un commentaire historique, littéraire, et philologiqueChapitre 33 sur 61 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Comment fusmcs transportez sur le cercle lunaire, et de ce que

nous vismcs à l'entrée.

Préparez que nous fusmes, nostre petit diable baissant la teste^ fit de ses cornes un rond parfaict sur la place, les contournant à la façon d'un compas le cul en haut , nous faisant mettre tous quatre dedans, puis crachant en Tairpar trois fois noir comme ancre, lascha autant de pets qui puoyent comme cent diables, et nous toucha d'une verge qu'il tenoit, par trois fois, et soudain fit le saut de chèvre commandant d'aller. Il n'eust achevé la dernière syllabe , que fusmes transportez au haut de ccste cheminée , et de là tout d'une tire en lair, ou nous sentions je ne sçay quoy qui nous chatouilloit aux environs, beuvants de la rosée tout nostre saoul , et chantants à la mode desallouettes, tant que perdismes veue de la terre et de la mer. Kous estions jà bien près de la lune, quant au de-

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vant de nous vint une dame bien coiftee, ayant une lune en teste, laquelle nous exhorta de prendre courage, et que bientost verrions la lune. La dame s'appelloit, comme nous sceusmes depuis, Langue- Relie, aussy avoit elle du caquet tant et plus. Dont disoit Roger, qu'il falloit croire qu'elle fust bien fendue, à cause du proverbe qui dict :

Femme qui a bel outil JSi*& pas faute de babil.

Or ayants mis le pied sur le cercle lunaire, nos yeux furent esblouis et ne pcusmes plus veoirque la dame, laquelle priasmes, tous d'une voix, de faire en sorte que vissions en quel pays nous estions, et le nous octroya et vismes merveilles , avec plusieurs choses diverses comme au monde : car suyvant Topinion de Xenophanes, tout y est habité. "Vray est, que nous n'appercevions pas ce que c cstoit, d'autant aussy qu au lieu daller droit, nous allions à reculons. Au lieu d'arbres et de verdure nous n'avions la veue que de falots par tout , et de phares. Au lieu d 'animaux, nous ne voyons que fantosmes passants et traversants. Ce qui nous donna quelque frayeur du commencement, principalement à Roger, qui, à cause de son nez de grue, en voyoit des plus elfroyablcs : car à dire

vray, ils 11 apparoissoyerit à tous de mcsme façon. L un cuidoit veoir un bouc , que l'autre voyoit la forme d'un grave docteur. L'un disoit, voylà un j pourceau, et l'autre voylà un cafard. Lun,j'apperçoy un asne, et moy, disoit Fautre , un person- ■'. nage de longue robe. Enguerrand s'escria à hante voix qu'il voyoit une trainee de serpents volanli en l'air. C'est , répliqua maistre Aliboron , une pio^ \ cession de pénitents, tels que j'ay veu en France au temps que j'en party. Ola belle assemblée, dict Roger, de gens d'honneur, evesques, cardinaux, jesuistes et mendiants. C'est, luy dy je, bien veu pour un aveugle. Ce sont, par la vertu de ma gil» ciere , les Espagnols qui sortent de Paris , conduictt par le duc de Feria , leur chef: voyez un Françoii \ espagnolisé, qui présente ces nouvelles au lOf d'Espagne. Voyez vous, dict maistre Aliboron, une compagnie de gendarmes, avec l'escharpe noire? ce sont ligueurs, sur mon honneur. Nous regardions attentivement , et ne les voyons pK)int : mais une trainee de cerfs fuyants, entremeslez de tif^rei, délions, et de loups. Ainsy estions tous ravis en admiration de contradictions, tant que la dame qui nousmenoit nous dict: Mes bons amis, cesont icy les premières régions de la lune, d'où je suis maistrcssc et souveraine; vous ne cognoissez rien, et n'avez la vcue capable pour discerner ce qui est:

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■nais rcRardca en tprie, et contemplez les advenues d'icy. Quelle terre, rcspoiidismcs nous? et soubs nous ue voyons que l'eu. Dame, de grâce, que rcniait|uions à nostre aise ce qui est digne de mémoire en ce pays cy, pour en conter à 00s amis. Cestbien advisé,dictel)e, aillons vous verrez mon paluîs, puis je vous meueray premier sur mes possessions. En allant , Ito^er apperceust de belles et gentilles damoisclles, prestes à marier, ce qu'il dl- ■oit.maiscoDimei) lesvouloitembnisser,il trouva que c'estoyent des cliimeres. Une autre fois, pensions ouyr des pbilosophes disputants, c'estoyent Coi|Uesigrues de mer. Il nous sembloit veoir le trioiuplie de quelque grand, et trouvasmes des feD^res de Itomc. Tel pensoit sentir des roses que c'esloilbran àvostre nez. Nous estimions taster le miel» que c'estoit Bel, voire du poison. Nous apperccusmc» plusieurs qu'on fouettoit à grands coup» d'escourgees, et prenoyent plaisir à estre ainsy fouettez, d'autant qu'ils disoyeut que cela leur falsoit revenir la peau , et servoit i'i la digestion. De fàict approchants de bien près, pour tes veoir, ils nous dirent qu'on ne les fouettoit mie, mais qu'où leur graissoit le ventre. Il y eut bleu pis, car les voulants manier ne trouvasmes que isies. L'un des fouettcurs haussa le bms à vis pour nous toucher, et nous toucha.

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Engucrrand s'en })lai{}noit. Kojjoreii rioit. Je,tUsoit Enj^iierraud, pensoy cstrc chatouillé, quand ce vilain m'a donne» un {jrand coup de sou fouet au travers les jambes. Je , disoit Roper, pensoy que ce bon homme voulut me donner de sou fouet sur les (grèves, mais, il ma seulement chatouillé le costé. En sorte que tous nos sens estoyent dévalisez en ces contrées : et tel d'entre nous cuidoit avoir Tesprit à la teste, qu'il lavoit au talon , comme vous diriez ceux qui ont bonne envie de courir. Enfin, tant cheminasmes par cy, parla, en retro(][radant, que les talons de nos souliers en estoyent usez. Parvenuz que fusmes au palais, la première dame nous laissa , et en vint une autre, à qui elle commanda nous faire vcoir ledict palais, qui me sembla au frontispice {][rand et somptueux: ja ne serons , dy je, deceuz ceste fois, car realement nous appercevons tous la beauté de cest édifice. Voyez cy un avant portail d'ouvrage tuscan et dorique, ou la lune en son globe spherique est richement entaillée. Observez ces deux stilobates, ou piedestats, de proportion diagounée, sur les({uelles sont posées deux vieilles niangonnes, tenantes en main leurs lanternes , et portantesau ne/doubles lunettes, pour mieux considérer ceux qui entrent et sortent. I/une, ce semble, regarde vers nous, l'autre au dedans du por-

Util , ouvrages certes exquis et naife , autant que en sceut jamais faire le docte et noble Pillon à Paris ; contemplez en après par dessoubs les panneaux , terminants la circonférence de lare , passer larchitraTe, la frize, et la oemiche, dont les extrémités se voyent dessuz les chapiteaux. Remarquez dedans le platfbnt du frontispice , le bon vieillard 'Sitiime tenant en main sa faux : ne voyez vous jfleniereluy force villes ruynees et médailles usées , «tan devant dancer jeunesse cointe et jolie, qui jae fidct semblant de le regarder? Prenez garde -emlDut à ces oyseaux de divers plumages , faicts d'admirables chefs-d'œuvre, car les regardants ils aemblent mesme en la pierre changer de couleurs, foire de^ forme. J'avoy Fœil tantost sur un corbeau ÇB cest endroit, et maintenant j y apperçoy un làfpàe. Dessuz le fer de sa faux j y lis ces vers :

Le temps survient; et rien n'eschape La main du temps qui tout attrape.

Plusieurs sortes de gens sont représentez autour, criants après. Les uns souhaitent qu'il vienne, les autres qu'il retourne ; mais le pauvre las d'aller ne se haste pour ceux cy d un pas , et semble pour ceux là faire la sourde aureille. Voyons de grâce, le berceau de cest avant-portail, continuant mon propos. O beau spectacle ! que de pointes de diaa. 18

inants de tous costez! Quel est ce tableau qui paroistau fonds du berceau , droitement sur lentiree du palais? C'est Mercure, je le recognoy à ses talounieres , à son pennache, et à son caducée. Deux vierges de relief aux deu]| costez paroissent, qui font 1 enchassure du tableau , et représentent ces deux vierges la bonne Occasion et la mauvaise ^ dénotant, qu il faut parler et se taire quand le temps le requiert. Cela dict, mes compagnom, qui mavoyent ouys sans perdre un mot, se pri« drent tous trois à rire si fort, que Fhaleine presque leur faillit, et estoyent les paroles que j'avoy dictes cause de leurs ris , d autant qu ils ne voyoyent rien de semblable à ce que j'avoy dict , dont fort estonné et coniîiz, fus long temps après sans parler: et prist maistre Âliboron la parole, disant et aflfer mant que tout ce qu'il voyoit , n estoit pour tout qu'une vieille case de pescheur , dont les aboutissants estoyent de deux masures crevées par le milieu. Et lors de rire plus que devant ; puis dict Roger, vous avez tous la berlue , ne voyez trous pas que c'est un joly cabaret? allons nous y rafiraischir, aussy bien y a il long temps que sommes à jeun. Allons de grâce, nous beuvrons, et du meilleur. Voyez cy lenseigne , lisez :

Qui voudra boire qu'il s'arrestc, Geans on donne du meilleur

A tou^ venants^ car c'est la feste D'un vaillant et noble beuveur .

Ils sont par la vertubleii de nopces céans , à la bonne heure , entrons mes amis. Il voulnt entrer quand Enguerrand le tira par la cape, tout courroucé : Hé ou cours tu , pauvre homme , disoit il , prends tu prison pour cabaret? Ne vois tu ces gros trefUis de fer, n'oy tu le cry des prisonniers ? La dame nous avoit regardez en silence jusques icy : mais nous ayant ouy tant parler sur diverses perspectives de son palais, usa enfin de tels propos: Compagnons, il est temps qu'ostiez ces masques et faux visages qu avez si longuement portez , lesquels vous empeschent de veoir appcrtement les choses qui sont icy. Ce disant nous porta la main aux yeux, comme si elle les eust voulu arracher, et nous tira à chascun un masque du visage, dont eusmes telle horreur, que ne pouvions asseurement jetter la veue dessuz. C'est, disoit Roger, ce meschant diable aux enfers qui nous avoit ainsy chafburez. Qu au diable soit donné le vilain. Lors dit la dame , regardez maintenent ce palais : je ne vous dy point voyez, mais contemplez ce portique à la mode ionique, garny d^aisles, ou double rang de colomnes, tant en sa principale rencontre, quen son fonds, dont lestendue est de six vingts

toises et demie en largeur , soubs cent autres et dc-

mie de haut. Observez lesdictes colomnes, glacées de toutes les pierres de meslange que la nature peut produire, les bases et chapiteaux composez de fines esearboucles , avec larchitrave, la frize, et la corniche de pareille estofie, et proportion bien gardée. Dessuz le plan de ce portique est la Vérité depeincte, rayonnant de toutes parts. Méditez ces vers escrits en ce marbre, orné, en sa circonférence, de gros bouillons de fleurs et de fruicts qu'elle tient en sa main dextre. Nous les leusmes tous avidemment à soii coimnaxidemei|t| ainsy comme il s'ensuit :

Tout ce que veoit , tout ce qu'admire , Tout ce que le monde désire , N'est qu^un faux lustre^ ou les malheurs Se déguisent par des couleurs.

L'homme se fraude de la joye Tant plus à la joye il s'employe :

La joye se tourne en tourment Si eUe n'a du changement.

Toute chose au change est sujette, Par labeur le repos s'achète, Et qui n'a point d'amer au cœur Ne sçait que c'est que de douceur,

La plus grand'part de vostre vie.

Pauvres humains, vous est ravie Par la loy de nécessité Qui vous nourrit d'adversité.'*

Et bien souvent cduy qui pense Fuyr une juste vengeance , S'enferre et Iny mesme se prend Air fil , ou son malheur Pattend.

Il n*est rien tel que Fliomme sage Pour emporter un advantage Sur le destin, car il se rit Des craintes qui forcent Tesprit.

Advienne que le ciel se rompe , Son asseurance ne le trompe; Car elle a un fondement Qui n*est sujet au branslement.

L'homme ignorant se passionne, Et luy mesme le mal se donne :

En somme, la joye et Fennuy Ne vient à l'homme que par luy.

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