‹ Satyre Menippée de la vertu du catholicon d'Espagne et de la tenue des Estats de Paris; augm. de notes tirées des éditions de Du Puy de Le Duchat, et d'un commentaire historique, littéraire, et philologiqueChapitre 34 sur 61 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Comment nous entrasmes au palais lunatique, et de ce que nous

y vismes et ouysmes.

La lecture parachevée, fusmes introduicts par ladicte dame dedans lemlais par une petite porte, à rentrée de laquelle d^Phine fontaine ou il nous convint laver bouches et mains, à la forme des anciens Juifs. L eau paroissoit comme du feu , et n osions du commencement y mettre les doigts ;

mais asseurez de nostre conduicte, en lavaames non seulement ces parties là, mais tout le visage, retroussants nos bras juscjues aux coudes. La yertn de ceste eau estoit telle, que beue, elle faisoit entrer chascun en amour de son compagnon, et, regardée , au contraire , nuisoit à Famitië : car nous mirants facilement dedans, nous nous apparoissions plus beaux que n'estions pas , et nostre voisin plus laid que nousmesmes, pource beusmes chacun à plein gaudet, clignants les yeux, afin de nous aymer tant plus Tun lautre. Mais une chose advint aussy conti^e nostre espérance, que chascun de nous depuis en devint grand songecreux. L un parloit de manger melons en hiver, lautre de la multiplication sur un à deux, Funde l'esprit universel, l'autre de la première matière. Vrayment, dit lors Roger Bontemps, ceste fontaine est bien lunatique, elle nous a bien opéré au cerveau. Je croy que les alquemistes en ont tiré leur borax et leur mercure. De l'autre costé de la porte estoit un lion, vray et naturel, tirant la langue de grande soif, mais qui pour estre lié ne pouvoit boire, non plus que mordre, dont nous fut dit par la dame , qu'î|Ékpit là pour un certain temps, et qu'un jour vienoroit qu'il seroit lasché pour boire , afin qu'il devinst lion fort et puissant pour la garde du palais. A ce que je veoy, dit mais-

tre Aliboron, Thistoire ne fut fausse du lion qui tomba du cercle lunaire dans la ville d'Athènes , puis que cestuy cy est si bien lié, afin quii ne tombe. Vous verrez, dit la dame, tantost choses bien plus estranges ; entrons dedans , et me suyvez. Nous la suy vismes bien délibérez , et fusmes par elle introduicts en une grande et spacieuse sale, ou nos yeux eurent tous les contentements qu'ils sçauroyent souhaiter par la contemplation de tout ce que Fesprit peut excogiter. G estoit des idées, lesquelles Platon appelle immuables, immortelles, infatigables. Nous y vismes, en idée, les machines du roi d'Espagne, et de son lieutenant, Tarchiduc Arnest au gros ventre, qui faisoyent fuir les petits enfants ; et à une tapisserie de foire , les triomphes de feu Jean de Lagny, roy de Brie, duc prétendu de Gorbeil, et vicomte de Neufchastel, leur prédécesseur, lequel, comme un Metellus , se faisoit dresser des autels , mettre des chapeaux de fleurs sur la teste , et rouler de$ images de victoire, quand il estoit à table, avec engins et mouvements secrets. Soubs ses pieds estoit escrit ce mot : pouogretes , comme qui diroit fbrceur, et preneur de villes; voulant signifier par là qu il en avoit bien abbatu en son temps. De là fusmes menez en un lieu d ou s entendoyent tous les vœux et prières qui se faisoyent sur terre.

-xSo SATYRE MENIPPÉJE.

Nous en oiyons qui prioyent à grands cris, que la couronne tombast en leur maison; autres qui desiroyentla mort de leurs pères, pour faire grande chère et boire du meilleur. Pleust à Dieu , disoit lautre, que ma femme fust bien morte , et que la cour me donnast cause gaignee contre ces bonnes gens que j ay pillez. Cestuy ci souhaitoit prendre une ville d assaut , cestui là forcer sa voisine. Cest autre demandoit d'estre admiré du peuple, et estre monstre au doigt comme un grand docteur. Sur mer, lun appelloit le sud , lautre le nord. Le laboureur desiroit la pluye, et le teinturier le soleil, chascun diversement. Certainement, dit lors maistre Aliboron , voylà des importuns demandeurs , que ne suis je roy de ce pays pour quinze jours, je les galleroy bien. Nous en avons, respondictla dame, icy les aureilles rompues. Quand vous retournerez là bas , avertissez les de la malebosse qui leur viendra bien tost, et sur tout ces hypocrites qui cheminent avec une si grandeostentation de vertu. On les veoit tousjours avec leurs h^ibits desguisez, leurs grandes barbes, leurs sourcils replissez, cuidants a insy tromper Dieu comme ils trompent le monde. Mais quant à vous, nen faictes cas non plus que de joueurs de farces et tragédies, auxquels si vous ostez la robe et le chapeau royal, vous ne trouverez que des belîstres

louez à gages pour feire rire et estonner le sot peuple qui les regarde.

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