CHAPITRE VI
D'une trape qui nous fut ouverte , par laquelle voiyons ce qui se
faisoit en terre.
De ce» cscoutes fusmes menez au beau milieu de la sale, ou ladicte dame, du petit doigt, sans peine quelconque, ouvrit une grande porte qui estoit à plate forme, telle que voyez en plusieurs endroits estre es bons cabarets, afin que parla vissions tout ce qui se faisoit en terre , ainsy qu'avions ouy les vœux qui s'y prononçoyent. Lors pensay à part moy, que vrayment ceste porte estoit Fun des yeux que cuidions veoir à la lune d'icy, ce qui est neantmoins faux ; car comme dict est, autre chose ne sont ces yeux supposez, que portes, dont nous ftist ceste cy ouverte, en sorte que voiyons la terre soubs nos pieds , estendue sur la mer, non plus qu une petite balle ou esteuf , qui flotteroit au milieu d un grand estang. Le brave et noble philosophe Seneque nen mentit jamais, ayant faict ce voyage comme nous, sans doute, et regardé par la trape en la lune, quand il s'escria en si grande perplexité : Hoc est ponctum qued inter
aSa SATYRE MENIPPÉE.
tôt génies ferro et igni diuiditur; et après, r^[ardant les hommes, luy semblants, comme certainement ils nous sembloyent, de petits rats de montagnes, et fourmis fourmillants, usant de ces termes : Ciim te in illâ vere magnâ sustuleris, quotiès videbis exercitus sub rectis ire vexilliSy Ubebit dicere^ it nigrum campis agmen, formicarum iste discursm est in angusto laborantium.
De faict à ceste heure là mesme de bonne encontre , perissoit ceste grande armade d'Espagne sur mer, dont avez tant ouy parler, laquelle disoyent les bons catholiques , principalement les plus zelez, et amateurs de doublons, devoir bien tost faire un tour sur mer, pour la commodité des marchands allants et venants de France en Angleterre : mais par Nostre-Dame de Clery, qui fîit la bonne Dame du roy Loys XI , jamais ne fut tant ry que nous rismes à ceste fois ; car voyants ainsy toutes ces galeaces et gallions, carraques et carcaquillons , flambarts et flambillons esparts deçà et delà sur FOcean , croiyons fermement que ce fiist, non armée de l'invincible Philippus, roy de tous les diables , mais une rangée de ces petits papillons, que les Latins appellent bombyces, les quels font leurs œufs sur le papier, prenants les voiles pour les aisles, et le corps du vaisseau pour le corps du vermisseau , les masts pour les cornes,
ot les Espagnols se jettants en mer, pour les œufs ou croies qui leur sortent du cul. Lors , dit Roger :
Nul tant soit fort et puissant empereur, N'évitera du grand Dieu la fureur.
Nous demandasmes à veoir la France, ne la pouvants gueres bien recognoistre depuis le temps qu en estions partis , comme certes elle estoit bien changée, nous ny voiyonsque chatemistes, hypocrites, cagots, brifaux, et farfadets troter. Si a voit il presse à qui y seroit roy, et jouoyent les rodomonds de Gastille , gros couillards de Lorraine , dabaudiers de Savoye aux trois dez pour cest efiet à qui feroit plus belle rafle. Chascun y pretendoit, chascun y belloit après; cependant le plaisir estoit de veoir dans Rome le conclave qui se tenoit à la création dun nouveau pape, car c'estoit du sainct père de qui dependoit Theur du dez : dont fut pour lors la différence des escarlattes grande. Les ambitieux estoyent aux escoutes, prenoyent les voix à la pipee, donnoyent bons jours à qui en vouloit, souffloyent au cul dun chascun, trottoyent de jour, consultoyent de nuict, pissoyent quelquefois d'aises en leurs brayes, comme petits chiens à qui on chatouille le ventre , s*entretenoyent de persuasions , se substentoyent de billevezees. Mais après qu'ils eurent
bien sué, le plus morfondu fiit eslevé, et n'en peusmes appercevoir la cause, sinon qu^il sçavoit très bien braquer le canon et fulminer. Lors , dit Roger Bontemps , jà ne m'estoys advisé là bas de lire mon bréviaire comme cestuy cy pour estre pa]>e, et trouver fortime si magnifique: si j y retourne une fois j en acheteray un beau gras à ceste fin, et seray Roger premier du nom. Puis Dieu scait combien je feray de cardinaux, combien de nouveaux ordres. Il me fera moult beau veoir équipé avec un domino de veloux cramoisy, un thiarre à la persique, et des gants en mes mains bien brodez, faisant la croix à tous passants, porté sur les espaules de quatre barons , et excommuniant tous roys, princes et potentats qui ne voudront venir bouquer à ma pantoufle. Or, comme nous estions attentifs à regarder d'autre part Fassiette et disposition des villes , furent apperceus de chascun de nous plusieurs confesseurs , qui confiessoyent filles la main bas, et jugions, à les veoir en ceste contenance , qu'ils la leur mettoyent sous la cotte; ton tesfois n en osions asseurer a cause de la distance du lieu. Bien nous fut il dict par la dame qui nous conduisoit, qu'ainsy bailloyent ils Tabso-lution. Encore n'estoit ce rien au prix des bougres et bougerons que voiyons par tout faire leçon publique , outre ceux qui estoyent couchez avec leurs
le
SATYRE MENIPPÉE. a85
sœurs , leurs mères et leurs filles ; par toutes les places et carrefours ne voyons que trompeurs et usuriers ; dans les palais que chicaneurs ; es escholles et collèges que pédants asniers, corrompants la jeunesse ; à la cour des ^ands , rien que flateurs ; et de tous costes poètes hupez, philosophes morveux , faisants monstre de leur latin. Plusieurs choses aussy nous furent claires là haut que nous estimions icy hien cachées. Entr autres nous fut ouvert le conseil d'Espagne^ qui se tenoit lors à *Nancy en Lorraine, ou fut conféré du bien de la France fort secrettement , et signée d un chascun une belle ligue pour la conserver epvers tous, et contre tous. A cela plusieurs badaux en Badlaury s*accordoyent, louants publiquement ces bons pilleurs de la couronne, pilliers, vouloy je dire, mais la langue ma fourché, perdonate mi. D autre costé furent yeues par nous les grandes armées que les héritiers de Raoul, fils d'Albert, comte d*Asbousg, lesquels sortirent invisiblement par un trou de la race du petit fils de Ghildebert, roy de Metz ou d'Austrasie, envoyoyent au secours des zelez, et estoyent ces zelez gens d'Union, aimants fort d unir le bien d'autruy avec le leur, afin de descharger le peuple , et vivre en repos doresnavant ; mais ne sçay comment par permission divine, et aux hommes occulte, vismes in-
a86 SATYRE MENIPPÉE.
continent ces armées, et zelez fondre au sokil, comme si ce fussent esté marmousets faits déneige ou de beurre. En un mesme moment jettions nostre veue sur l'Estat du grand seigneur que voyons, je veoy F Asie de belle estendue, et prat de bien tailler de la besongne aux catholiqim d'Austriche, voire au sainct père de Rome, ce* pendant qu'ainsy entretenoit les divisions des princes chrestiens : et pour ce faire traittoit atee le sophy et le Tartare,ses voisins. Las, m*escrtay je lors , quand auront cuvé leur vin nos princes enyvrez? jusques à quand ne cognoistront les peuples ce qui leur est propre? Ne voyons nous icy les uns cantonnez, faisants un corps anarcbique ; les autres rengez en une aristocratie d'ambition ; ceux cy en démocratie turbulente , ceux là en monarchie tyrannique? O pauvre France, que tu as d envieux , que de loups guettent après ta peau ! Hé te faut il tant de roys? un seul te suffit il pas? Tes provinces sont autant de royaumes; que dy je tes provinces , mais tes villes plustoit sont autant de retraictes de roytelets. Tu n'en peux soufiPrir un, et pour un t'en naissent mille; tu nestoy fouettée que d^escourgees , et tu Fes ores de scorpions. Je n'eus pas acbevé ma plainte, qu aussitost apperceusmes un petit diable noir, tirant le cousteau de sa manche, et frappant le
bon roy Henry troisiesme du nom ' . Plusieurs autres enfumez esguisoyent les leurs pour en ferir son valeureux successeur à présent régnant. Mais comme sceusmes de nostre conduicte , qu a ceux là ne seroit donné pouvoir de mettre en exécution leur damnable et maudicte entreprise; bien destre happez, rostis tout vifs, estrippez, et empalez comme cochons de feste : amen, amen, respondismes nous tous; les bonnes gens ne s en porteront que mieux : passons plus outre.