SUR LAFFAIRE DE LA LIGUE
Soubs les règnes de François II et de Charles IX la France fut fort travaillée de guerres civiles ; la jeunesse de ces deux princes en fut la cause principale. Chacun voulut avoir le maniment des affaires. La contestation fut entre la reine Catherine leur mère, et les princes du sang; et soubs eux les maisons qui se trouvèrent les plus authorisees, furent celles de Guyse et de Montmorency, qui avoyent gouverné paisiblement Henry II leur père. François de Lorraine duc de Guyse portoit le party de Catherine ; Anne duc de Montmorency connestable de France, celuy des princes du sang. La diversité de religion s'y mesla. Les guerres de religion furent grandes et sanglantes , et durèrent jusqu'à la mort de Charles IX , et Henry III son frère luy succéda. Il estoit en aage capable de gouverner, il avoit de belles qualitez , et faisoit espérer un heureux règne. A son avènement à la couronne, Henry tesmoigna de vouloir mener une
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vie paisible, mais ce fut plustost pour se plonger dans l'oisiveté et les délices, que pour bien régner. Henry, duc de Guyse, fils de François, prince doué de grandes qualitez, et plein de hautes pensées, voyant le roy et son frère sans enfants , et les premiers princes du sang, faire profession de la religion protestante , ose aspirer à la royauté ; et pour y parvenir se rend protecteur des catholiques , et le persécuteur des protestants, contre lesquels il esmeut diverses guerres. Henry de Bourbon, roy de Navarre, premier prince du sang, chef du party protestant, et prince orné d'une vertu héroïque, soutint heureusement diverses guerres en faveur des protestants^
Voylà trois Henry, chefs de trois partys en France, qui ont chacun leur interest; le roy de maintenir son authorité légitime ; le guysart d'occuper sa place; et le navarrois d'empescher la ruyne du roy, qui estoit la sienne, et de son party qui le faisoit subsister en réputation. Le premier par foiblesse , se laisse induire à faire la guerre au navarrois. Le second se rend chef du party catholique. Le troisiesme se trouve protecteur des protestants. Tellement que celuy qui devoit commander aux autres , est bien-heureux d'avoir seulement place dans le party du guysart; qui en vint si avant avec luy, que , quand il fut tué l'an mil
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cinq cent quatre-vingt huit, il estoit sur le poinct de le faire déclarer aux Estats du royaume, incapable de régner , et les princes du sang de luy succéder.
Philippe, qui avoit tousjours l'œil ouvert à son grand dessein , fomente ceste affaire , favorise le guysart à Rome, l'assiste d'argent en France, ne le laisse manquer de rien, et mesme après sa mort continue son assistance à Charles, duc de Mayenne son frère.
Le roy , se voyant abandonné de toutes les grandes villes de son royaume , et de la pluspart de sa noblesse, se jette entre les bras du navarroisj lequel par son assistance , le retire presque des mains de ses ennemys , qui le tenoyent assiégé dans Tours , le mené comme triomphant, devant sa ville capitale de Paris, ou un coup de couteau luy fît perdre la vie, et laisser le royaume au roy de Navarre , l'an mil cinq cent quatre-vingt neuf.
Ce prince se voyant eslevé à une si haute dignité, fut invité par le changement de sa condition à changer d'interest : et , quitant celuy qu'il avoit tenu jusques alors il embrassa celuy de la France, il eut de grandes traverses, causées par Philippe, tant par ses pratiques à Rome, que par son assistance aux liguez de France, tousjours soubs prétexte de grand zélateur de la foy catholique. Tandis
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que Henry est protestant , Philippe maintient qu'il ne peut régner, le faict excommunier, dispenser ses subjects du serment de fidélité, mettre son royaume en proye, pour l'avoir par ceste voye aussi facilement, que Ferdinand eut celuy de Navarre sur son prédécesseur. Quand il donne espérance de se faire catholique, il publie que c'est un hypocrite, et qu'ayant esté relaps, il ne peut jamais régner légitimement; secourt ses ennemys d'argent et d'armes suffisantes, pour affoiblir les deux partys , mais non pour ruyner de telle sorte l'un , que l'autre se peut passer de luy. Voulant lasser ceux qu'il maintenoit, afin qu'ils fussent contraints de se donner à luy.
Henry de sa part remonstre à Elizabeth, aux Estats-Unis , aux protestants de l'Allemagne et aux Souysses , quel interest ils ont tous en sa cause ; il en reçoit une grande assistance, mesme secrettement de Ferdinand, grand duc de Toscane , prince de grand sens, et qui jugeoit que l'acquisition de la France au roy d'Espagne , estoit asservir tous les autres princes. Mais la republique de Venise fut la seule de tous les estats catholiques, qui, sans marchander le recogneut roy de France, après la mort de son prédécesseur. Si bien qu'avec toutes ces aydes et sa valeur il résista du commencement j puis ayant obtenu diverses victoires, et ses affaires
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commençant à prospérer, il fut considéré comme un grand prince. De là en avant les peuples lassez de leurs misères commencèrent à se desabuser, et ne donner plus telle créance qu'ils faisoyent à leurs prédicateurs ; la noblesse à considérer le party favorisé de la fortune ; les gouverneurs des villes à asseurer leurs affaires avec le plus fort; et les principaux du party, à se conserver quelque dignité relevée. Tous ces esbranlements donnèrent sujet aux liguez de faire une assemblée d'Estats. Philippe prend occasion dans ceste extrémité, de leur persuader que le seul remède de restablir leurs affaires , estoit d'eslire un roy, offre sa fille à celuy qu'ils esliroyent. Ce fut la pomme de discorde. Le duc de Mayenne, chef principal , ne la pou voit prétendre estant marié, ny permettre qu'un autre l'eust, afin de ne devenir de maistre, valet. Le duc de Guyse son nepveu souhaitoit ce friand morceau. Le duc de Nemours son oncle, avoit aussi bon appétit que luy. Le duc de Mercœur pretendoit que le duché de Bretagne luy appartenoit du costé de sa femme. Le fils aisné du duc de Lorraine, comme chef de la maison, fut encore mis sur les rangs j tellement que Philippe, par ceste discorde , pensoit les attirer à se faire eslire. Sur ces entrefaictes, Henry se faict catholique. Ce changement faict déclarer quelques unes des
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principales villes et gouverneurs de son party, et les autres commencèrent à traitter en cour de Rome. PhilipjDc n'oublie rien, non plus que les principaux liguez, pour empescher que Henry ne soit recogneu bon catholique , et s'oppose un fort long temps, que son ambassadeur n'y soit reçeu.
Enfin Clément VIII (alors pape) recognoissant qu'il s'establissoit sans luy, se résolut d'avoir le gré de ce qu'il ne pouvoit empescher, et de le recognoistre ; estant une maxime de Rome de se gouverner selon les événements; afin de ne perdre pas ce respect et ceste révérence qu'elle tasche de conserver par-tout, et sans quoy son authorité seroit peu de chose.
Philippe, descheu d'une telle espérance, ne laisse pas de continuer à assister le reste des liguez; suscite mesme Emmanuel duc de Savoye, alors son gendre, d'attaquer la Provence , afin de le détourner de poursuyvre ses pretensions sur le duché de Milan, à cause de la dot de sa femme. Henry, voyant ceste obstination, levé le masque, et déclare la guerre à Philippe. Les succez en furent divers. Neantmoins après la reprise d'Amiens par Henry, Philippe, se voyant sur le bord de sa fosse, son fils jeune, Henry en la vigueur de son aage, se résout à la paix , qui fut conclue à Vervins , l'an mil cinq cent quatre-vingt-dix-sept, en laquelle
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il rendit tout ce qu'il tenoit de la France, puis mourut.
Il faut considérer maintenant les interests des princes envelopez en ceste affaire, quelles fautes ils y commirent , et quels en furent les événements.
Henry III, dont l'interest consistoit à ne pas souffrir diverses factions dans son royaume, à conserver les princes de son sang , puis qu'il n'avoit point d'enfants , et à tenir bas ceux qui s'eslevoyent au préjudice de son authorité royale, fît tout le contraire. Car il fomenta ces factions, au lieu de les esteindre, et mesme se joignit à l'une, pour destruire l'autre; fit une perpétuelle guerre aux princes du sang, à la persuasion de ceux qui en vouloyent veoir l'extinction , pour s'eslever en leurs places, et authorisa du commandement de ses armées, ceux qui aspiroyent à l'usurpation de son royaume. Il fit encore pis; car quand il commença à s'en appercevoir, il voulut y pourvoir par un remède qui acheva de le perdre ; sçavoir de se jetter dans une dévotion affectée et extraordinaire , ne bougeant des cloistres des moynes , j)ensant par ce moyen oster au duc de Guyse le crédit qu'il s'estoit acquis parmy les catholiques , qui le tenoyent pour leur chef. Mais il en arriva le contraire, car il se rendit mesprisable à ses peuples , qui le chassèrent de sa ville capitale; firent révolter contre 1. d