ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE
luy toutes les grandes villes de son royaume , et le réduisirent en un si pitoyable estât, qu'enfin un moyne eut la hardiesse de le tuer, ce qui fut le fruict de sa négligence et de sa mauvaise conduite. Henry duc de Guyse, succédant à un père et à un oncle grands personnages, et qui avoyent eu dans les règnes précédents , une grande part au commandement des armées , en la conduite des affaires , et ne se sentant leur inférieur ny en courage , ny en vertu , se met en l'esprit le dessein le plus relevé qu'un homme né subject d'un prince puisse entreprendre, sçavoir d'usurper la place de son roy. L'occasion luy semble très favorable. Il a desja cet avantage de profiter du labeur de son père : estant chose très difficile que la vie d'un homme puisse faire une telle mutation. Il rencontre un roy sans enfants , et de l'humeur de ceux , spubs lesquels se peuvent entreprendre de tels changements : il trouve un royaume déchiré de factions , et attaqué de la plus dangereuse de toutes les guerres civiles, qui estoit pour la diversité des religions. Il voit les premiers pi^inces du sang, dans la faction la plus foible; un roy d'Espagne prest d'assister tous ceux qui brouilleront la France j et les papes intéressez depoursuyvre par toutes voyes les protestants. Ces choses estant ainsi disposées, plein d'espérance, il n'oublie rien pour
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poursuyvre son dessein. Il estoit bel homme, adroit, courtois, libéral, vaillant. Il employé tous ces dons de la nature à s'insinuer parmi les grands , la noblesse et les peuples. Il se montre zélateur de la religion catholique, non hantant les cloistres, et se promenant parmy les rues en procession ; mais en persécutant les ^protestants , et se montrant leur capital ennemy. Il maintient ses intelligences, à Rome et en Espagne, tousjours soubs le prétexte de la religion. Il employé les prescheurs pour le mettre en vénération joarmy les peuples; et pour faire déclarer le roy un fauteur d'heretiques, un hypocrite, un vicieux, et un fainéant. Tellement que par de tels moyens il avoit eslevé son dessein jusques au dernier eschelon, quand, surle poinct de l'exécution, il manqua lourdement à son interest, et à luy mesme, qui fut en ce qu'après avoir chassé son roy de sa ville capitale , avoir levé les armes contre luy, en avoir faict des manifestes publics, s'estre accordé comme avec son égal, il luy fia sa vie lors qu'il le vouloit faire déposer; son affaire n'estant pas de celles, qu*il soit permis de faillir deux fois.
Henry IV eut deux personnages à jouer; car tandis qu'il fut seulement roy de Navarre , premier prince du sang, et protecteur des protestants de France, son interest fut d'employer toute son in-
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dustrie et sa créance dedans et dehors le royaume à conserver lesdits protestants , afin qu'ils le conservassent : à quoy il ne s'espargna pas non j)lus qu'à empescher que le duc de Guyse ne s'enijiarast du royaume, auquel il avoit interest comme héritier présomptif de la couronne ; et à se faire cognoistre à Henry III , non seulement en qualité de chef des protestants, mais aussi comme premier prince du sang, et de qui l'interest de la conservation de sa personne et de son estât luy estoit aussy précieux qu'à luy mesme, afin qu'en sa nécessité il ne fist aucune difficulté d'avoir recours à luy. Ce qui luy réussit si bien , qu'après la mort du duc de Guyse, et la révolte de son royaume, il n'eut un plus grand appuy que de se jetter entre ses bras.
Quand il fut roy de France, il luy fallut une grande dextérité à se ménager avec les catholiques et les protestants , animez de si longues et de si sanglantes guerres civiles , les uns contre les autres. Ceux cy se glorifioyent d'avoir un roy de leur religion ; ceux là ne pouvoyent l'endurer, et le menaçoyent de l'abandonner, s'il ne se faisoit de la leur. Il avoit à maintenir ses anciens amis, et à ne perdre pas les nouveaux. Il promet à ceux cy de ne rejetter pas une instruction, et continue d'exercer sa religion avec ceux là. Cependant il se sert des
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uns et des autres à combattre ses ennemys. Dans les longueurs de ceste guerre chacun s'ennuyoit ; plusieurs des liguez n'approuvent pas un roy espagnol; mais ne veulent pas un roy protestant. Les catholiques qui servoyent Henry, s impatientants de le voir continuer en ceste religion, le pressent d'embrasser la leur ; et mesme en viennent jusque là, que de former un tiers party contre luy.
Ces considérations le font enfin résoudre à franchir le saut; et par ce moyen il conserva les catholiques qui le suivoyent; en acquit de nouveaux du party des liguez , et ne perdit pas les protestants, sçachant bien qu'ils ne pourroyent jamais estre reçeuz de ses ennemys, sans destruire le prétexte de la religion, qui seul les maintenoit. Si bien que ce prince s'accommodant au temps, et preferant toute autre considération à son interest, sçeut prendre ses avantages si à propos, que ses affaires luy succédèrent heureusement.
Philippe qui avoit conçeu le dessein de la monarchie chrestienne, et qui jugeoit que le principal obstacle qu'il y rencontreroit , seroit la puissance de la France, embrasse l'occasion qui s'offre à luy pour la ruyner ; se sert adroitement du mauvais gouvernement du roy, et de l'ambition du duc de Guyse; incite le premier à exterminer les pro-
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testants de son royaume , par quelque voye que ce soit, luy donne son exemple, luy offre son assistance, faict esclater son grand zelc à Rome, exhorte le pape à se joindre à luy en ceste poursuite. D'ailleurs il excite secrettement le second à continuer courageusement son dessein, l'assiste d'argent et de conseils; et par des tels artifices, il passe en France pour le principal appuy de leur religion. Il divise le roy d'avec les protestants de l'Europe , il authorise le duc de Guyse parmy les catholiques de France, il aigrit les peuples contre les princes du sang, et esloigne tant qu'il peut du gouvernement du royaume les enfants de la maison , pour y introduire les estrangers. Nulle autre considération ne le divertit de son profond dessein; il le tient tousjours caché soubs le voile de pieté et de son grand zèle pour la religion catholique, y travaille pied à pied , sans s'impatienter par sa longueur, ny se précipiter par aucun accident. Apres la mort du duc de Guyse, au lieu de se relascher, il se roidit. Il assiste d'autant plus vigoureusement son frcre et tout le party , qu'il crut en avoir j^lus de besoin • et jugea mesme qu'il luy seroit plus facile d'en profiter avantageusement, que durant la vie du duc, parce que tout le party, ayant plus à faire de luy, il le reduiroit plus aisément à sa volonté. Si bien qu'il poussa les affaires si avant, que
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le royaume de France n'est eschappé de ses mains que par miracle. Et s'il eust voulu se contenter de le dissiper, au lieu de l'acquérir tout entier, il en fust venu à bout, et c'est la seule faute qu'il a commise contre son interest en ceste affaire. Car s'il eust considéré l'affection que ceste nation porte à ses roys, l'horreur qu'elle a de la domination espagnole, et sa légèreté naturelle, comme aussi la réputation de la clémence de Henry IV, il ne se fust pas opiniastré à vouloir surmonter des choses impossibles, et se fust contenté de partager le royaume à diverses personnes : de qui sur les différents qui ont accoustumé d'arriver entre les usurpateurs , il luy eust esté beaucoup plus aysé d'acquérir par pièces , ce qu'il a voulu emporter tout d'un coup. En tout cas, ce luy eust esté un assez grand gain de séparer ce grand royaume, qui estant uni , s'oppose à luy en tous les lieux ou l'Espagne se veut accroistre.
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