‹ Satyre Menippée de la vertu du catholicon d'Espagne et de la tenue des Estats de Paris;Chapitre 16 sur 47 · DES ESTATS DE LA LIGUE · texte numérisé non relu

DES ESTATS DE LA LIGUE

Gomme il n'y a rien au faict de la ligue qui ne soit inepte et ridicule, sur-tout en ce que les chefs d'icelle ont voulu faire estimer plus sérieux , comme de ce qu'ils appellent religion catholique , à bon droict La Satyre parlant de la resolution qu'ils avoyent prise au conseil gênerai de leur union pour faire une assemblée d'Estats afin de procéder à l'élection d'un nouveau roy, leur faict commencer leur tragicomedie par une j)rocession feriale : laquelle est composée de diverses pièces , représentées à diverses fois ; car il faut noter qu'au commencement et suyte de la guerre, quelques moynes et prestres , pour tesmoigner leur zèle à maintenir la ligue , firent une my-Caresme à pied, allants par Paris my-armez , enfroquez et accoustrez pour faire rire et pleurer, accompagnez de Rose, Pelletier, et autres. Aucuns d'eux ont porté les armes , et faict la guerre à qui ils ont peu , notamment aux filles et femmes. Elle parle, puis après , des Seize de Paris réduits à douze : pource qu'après l'exécution du

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président Brisson, quatre d'iceux furent penduz par le commandement du duc de Mayenne. Les mendiants avoyent multiplié en plusieurs ordres ecclésiastiques et séculiers ; à cause que la ligue a réduit les Parisiens à extrême pauvreté et mendicité. Elle se mocque des Seize et autres de Paris qu'il nomme bigarrez à cause de leurs humeurs merveilleusement diverses. Pour l'intelligence de quoy nous proposerons ce qui s'ensuyt, qui esclaircira plusieurs difficultez de ceste satyre.

Pour entendre doiic que c'est des Seize , et une partie des secrets de ces gens, convient noter que ceux de Guyse, ayants hors du royaume dressé diverses pratiques pour desbouter la race des Gapets qu'ils prétendent avoir envahi la couronne à eux qui se disent (mais très faussement) descenduz de Gharle-Magne ; cogneurent qu'il falloit fonder leurs desseins dans le cœur des François , sur-tout dedans Paris , ou le feu roy Henry III vivoit es delices de la cour, et par divers imposts importunoit son peuple : laissant depuis l'edict de l'an 1 5 7 y ceux de la religion. Ils sont doncques d'advis démettre en train quelqu'un qui pose les premières pierres de ce bastiment. Un est choisi nommé La Roche- Blond, bourgeois de Paris, au cerveau duquel on imprime finement des discours de la misère du temps, de l'ambition courtisanne, de la corrup-

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tion en la justice, de la desbauche de tous estats, de la nonchalance du roy, qui ne maintenoit point vivement la dignité de l'Eglise romaine, ains supportoit trop ceux de la religion, ausquels il avoit baillé des villes d'ostage. On l'exhorte de penser aux remèdes , estant homme de menée , et de quelques moyens, bien affectionné à la maison de Guyse, et à la messe. L'on dit que ainsi aiguillonné^ et poussé par un vent de magnifiques 23roniesses, il suyvit par conseil, un merveilleux expédient. Il s'adressa à plusieurs docteurs, curez, et prédicateurs, pour sçavoir le moyen de se gouverner en ce dessein en seureté de sa conscience et pour le bien public : et entre autres à monsieur Jean Prévost lors curé de Sainct-Severin, à monsieur Jean Boucher curé de Sainct-Benoist, et à monsieur Matthieu de Launoi chanoine de Soissons, j)remiers pilliers delà ligue à Paris, qui avisèrent par ensemble d'appeller avec eux les plus fermes et affectionnez catholiques, pour acheminer et conduire les affaires de la ligue des catholiques, tellement qu'eux quatre , après avoir faict le signe de la croix, et assisté à une messe du Sainct- Esprit, nommèrent plusieurs particuliers bourgeois qu'ils cognoissoyent, et pour lors se résolurent de n'en parler qu'à sept ou huict , lesquels ils arresterent et nommèrent entr'eux , à sçavoir La Roche-Blond

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nomma l'avocat d'Orléans, autheur du livre intitulé Le catholique anglais, et d'autres de mesme farine, avec Acharie maistre des comptes. Prévost, curé de Sainct-Severin nomma de Caumont avocat et Compans marchand. Bouclier nomma Minager avocat et Crucé procureur. Launoi nomma le sieur de Manœvre de la maison des Hennequins. A tous lesquels fut parlé et communiqué dextrement, et trouvez disposez pour le soubstenement de la religion catholique romaine et opposition contre l'heresie et tyrannie , et furent les premiers appeliez entremetteurs de la ligue, et parmy eux se mesla Deffiat gentil -homme du pays d'Auvergne, de la cognoissance dudit curé de Sainct-Severin : et quelque temjDS après en fut parlé à d'autres, tant ecclésiastiques que séculiers , comme à maistre Jacques Pelletier curé de Sainct- Jacques , maistre Jean Guincestre lors bachelier en théologie , personnes très affectionnées , au sieur de La Chapelle , à Bussy le Clerc procureur en parlement, au commissaire Louchard, à la Morliere notaire, à l'esleu Roland et son frère, de sorte que peu à peu le nombre crut. Mais afin qu'ils ne fussent descouverts, ils establirent un ordre à leurs affaires, et firent un conseil de neuf ou dix personnes, tant ecclesiastic|ues que séculiers des dessus-nommez. Et outre ils distribuèrent les char-

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ges de la ville pour semer les advis du conseil , à cinq personnes qui se chargerentde veiller en tous les seize quartiers de la ville et faux-bourgs d'icelle : à sçavoir : Conipans en toute la cité : Crucé es deux quartiers de l'université et faux-bourgs d'icelle, Sainct-Marcel , Sainct-Jacques et Sainct-Germain : La Chapelle, Louchard et Bussy aux quartiers de toute la ville : et rapportoyent au conseil, duquel ils faisoyent partie , tout ce qu'ils avoyent entendu chacun en son destroit, tant en gênerai qu'en particulier et de tous les corps et compagnies : et sur le récit l'on deliberoit d'y pourvoir selon les occurences , et se tenoyent ces conseils quelquesfois au collège de Sorbonne en la chambre de Boucher, et depuis au collège de Forteret ou il alla demeurer, qui a esté appelle le berceau de la ligue : quelques autres fois ils se tenoyent aux Chartreux , puis au logis de La Roche-Blond et La Chapelle , comme aussi au logis d'Orléans et Crucé. Pour fortifier la ligue, le conseil donna charge à ces cinq personnes dessus-nommées de pratiquer le plus de gens de bien qu'ils pourroyent, et parler à eux, dextrement : et de faict se bazardèrent (avec toutesfois grande retenue) de communiquer et conférer avec plusieurs bourgeois , les uns après les autres, et selon qu'ils les voyoyent disposez ils se descouvroyent à eux , sans toutesfois leur rien

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dire de leur assemblée , mais seulement sondoyent les affections des plus zelez qu'ils pouvoyent choisir, et les entretenoyent sur le discours de la malice du temps rempli de schisme, d'heresie et tyrannie, et selon qu'ils en tiroyent de resolution et cognoissance de leurs volontez, ils la rapportoyent à ce petit conseil de docteurs, curez, prédicateurs et premiers ligueurs , qui leur donnoyent des instructions pour conduire ceste affaire, selon lesquelles La Roche-Blond (mort tost après sans recompense de ses peines) et ses cinq confederez se gouvernoyent, et distribuoyent leurs instructions aux cœurs de ceux à qui ils avoyent parlé selon leur capacité, et les instruisoyent de ce qu'ils avoyent à faire, àquoyils trouvoyent des volontez bien disposées qui s'y embarquoyent sans s'enquérir d'où cela venoit, tant la volonté des catholiques estoit ardente, tellement qu'il n'y avoit que ces cinq personnes avec La Roche-Blond au commencement qui travaillassent par toute la ville à instituer et establir la ligue , et qui cognoissoyent ceux qui en estoyent, et si d'avanture quelqu'un des six s'estoit hazardé de parler à quelqu'un qui fut recogneu pour homme suspect, ou mal affectionné, on le prioit de s'en desgager et ne luy rien communiquer , tellement que ces six personnes jie communiquoyent avec homme vivant, que

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premièrement le conseil n'eust examiné qui estoyent ceux à qui l'on avoit parlé comme n'estant raisonnable de commettre la cognoissance de ceste cause qu'entre les mains de gens fidèles et tresaffectionnez au party. Et combien qu'il y eust quelque peu de grandes et honnestes familles, qui avoyent bonne affection au parti , si est ce qu'ils ne paroissoyent et ne vouloyent assister aux assemblées, ny parler à beaucoup de personnes, de peur d'estre descouverts , mais soubs main faisoyent ce qu'ils pouvoyent , et animoyent ces six personnes de vouloir travailler, et conferoyent avec eux à couvert, et subvenoyent à la cause de leurs conseils et moyens, de sorte que tout se gouvernoit avec une merveilleuse finesse, diligence et animosité. Leur première resolution, du com-^ mencement de la ligue, fut de se soubmettre à la mort : chose qui les rendit si asseurez en toutes leurs affaires , que le roy Henri III ny tous ses agents n'y peurent jamais rien entreprendre ny descouvrir, sinon que par conjectures et en gros, sans certitude aucune. Car après que, parle con-^ seil et instruction des docteurs , curez et prédicateurs , ces six personnes eurent beaucoup gaigné de gens , et qu'il y avoit apparence de former une ligue contre ceux de la religion, et contre le roy mesme , aucuns furent députez vers le duc de

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Guyse, pour luy donner à entendre la volonté des bons catholiques de Paris , le zèle qu'ils avoyent à la conservation de la religion romaine , et à l'extinction de riieresie et tyrannie , lequel les receut avec grande allégresse , et en communiqua avec ses frères , et au cardinal de Bourbon , ce qu'il estima estre convenable pour s'en servir de marote, puis après en ses farces tragiques. 11 ne faut pas demander si les uns et les autres furent joyeux de cet advertissement , et de ce qu'il y avoit tant de catholiques disposez à pareils effects et volontez qu eux mesmes avoyent. Et des lors ces princes , spécialement ledit de Guyse , commencèrent à entrer en conférence avec les ligueurs de Paris , et ne faisoyent et n'entreprenoyent rien que par le consentement et advertissement les uns des autres. Ceux de Guyse y envoyèrent les sieurs de Meneville, Gornard et Beauregard, pour conférer et communiquer avec eux , et veoir leur disposition : mesmement le duc de Mayenne vint à Paris , au mois de mars 1687, po^ï" prendre langue et advis avec ce petit nombre de ligueurs, lequel fut instruit de toutes leurs intentions, et comment ils se gouvernoyent, j usques à luy représenter les proj ects qu'ils avoyent faicts, qui tendoyent à trois fins: la première , à la conservation de la religion catholique romaine ; la seconde , d'expulser et com-

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batre contre les sectes contraires à la romaine; et la troisiesnie, pour reformer les vices, impietez, injustices et maux qui possedoyent la France en tous ses estats , et , au lieu de l'impiété et tyrannie , y faire régner la pieté et justice. Mais soubs ce mot de tyrannie estoit compris tout le remuement et changement d'estat qu'ils essayèrent faire tost après. Voylales trois projets de la ligue, et, outre ce, luy representoyent, au doigt et à l'œil, la disposition qu'ils gardoyent àlaville, sur la carte d'icelle ville, avec la forme de leurs conseils et façon de faire, qu'il trouva si propres, que des lors il fit serment de vivre et mourir avec eux , et ne les jamais abandonner , et fut ledit serment réciproquement faict en l'hostel de Reims près les Augustins. Gomme aussi furent des lors députez quelques habitants de Paris , gens de cervelle , lesquels avec amples instructions allèrent en plusieurs provinces et villes du royaume, pour rendre capables quelques uns des plus affectionnez habitants desdites villes , de la création et formation de ligue, et de l'occasion d'icelle, des projets et intelligences avec les princes de Lorraine , auxquels on donnoit pour couverture le pauvre cardinal de Bourbon , prince du sang, afin de ne faire qu'un corps par une mesme intelligence en toute la France, soubs la conduite d'iceux princes, et

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conseil des théologiens , pour combattre l'heresie

et la tyrannie.

Ces six archiliguez furent ainsi occupez jusques aux barricades, et travailloyent par toute la ville, à la faveur de leurs amis et confederez qu'ils avoyent gaignez au party, ayant par leur travail attiré et mis en ce train des personnes qui n estoyent moins affectionnées qu'eux mesmes. Ainsi l'on employoit aux affaires , tant dedans que dehors la ville , les plus zelez et capables ; de façon que, non seulement les six travailloyent, mais, soubs eux et par leur instruction, beaucoup d'autres. Gomme au quartier de la cité Gompans avoit pour aide Hébert drappier, et de Laistre. Grucé prit Pigneron , Senault , Noblet et Joisel. La Ghapelle prit Aymonnot procureur, et Béguin. Le commissaire Louchard prit Tronçon colonnel, et de la Morliere notaire. Bussy le Glerc prit Ghoulier et Gourcelles, et Senault y amena le sieur Fontanon , avocat en la cour, très affectionné et très résolu , comme aussi estoyent les autres dessusnommez, qui tous travailloyent affectueusement pour descouvrir ce qui se faisoit au préjudice de la ligue. Et les confederez dessusnommez avec autres bourgeois qui avoyent créance à ces six jDersonnes, venoyent de jour à autre advertir chacun à son quartier de ce qu'ils avoyent appris

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par la ville , des propos que l'on y tenoit, ou de ce que l'on y pratiquoit contre les ligueurs : et les six ayants receu tels advertissements , sçavoyent par ce moyen tout ce qui se passoit parmy la ville , et le rapportoyent au conseil , qui , selon les occurrences , pourvoyoit de remèdes : et jDar succession de temps croissants les affaires, mesmement les provinces et villes ligueuses , qui avoyent esté adverties par personnes affîdees et envoyées de Paris pour les advertir de la ligue, et de leurs intentions, pour les confirmer davantage, envoyèrent à Paris des agents pour s'enquérir de la vérité, et s'instruire amplement : et afin de leur donner contentement, il y avoit des ligueurs qui estoyent commis pour recevoir lesdits agents, selon les provinces, les uns ceux de Picardie, les autres ceux de Normandie , les autres ceux de Bourgongne ; ceux d'Orléans, de Lyon, et autres villes et provinces ;, avec lesquels estoit fort amplement communiqué, et s'en retournoyent bien instruicts, et avec bons mémoires et promesses de se secourir les uns les autres pour le soubstenement de la ligue contre le roy, et contre les huguenots : et tout cela se faisoit devant les barricades. En ces conseils croissoit l'audace à résoudre les affaires, et contenter leurs partisans, encore qu'il s'agist d'une ligue contre le roy et l'Estat. Car outre

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le zèle que l'on imprinioit au cœur de chacun, di sant que la messe s'en alloit bas, si elle n'estoit apuyee de la ligue , l'on avoit basty une asseurance au party, tant envers les princes de la ligue , que de beaucoup de villes et provinces , avec lesquelles ceux de Paris , qui avoyent esté poussez les premiers en ce bransle, s'entendoyent avec promesses d'un secours mutuel. Du commencement, il ne se parloit entre eux d'aucune entreprise , mais seulement tendoyent , disoyent-ils , à la deffensive , au cas que l'on voulust attenter aux catholiques : et l'invention des barricades estoit résolue entre eux plus d'un an auparavant l'effect d'icelles , pour se defFendre seulement, et non pour entreprendre ny commencer. Mais Testât des affaires fît changer tost après de conseil. Si on demande, comment pouvoyent ils faire tant d'entreprises et solicitations par tout le royaume de France? ou estoit l'argent, et comment cela se pouvoit faire, veu que les chefs avoyent bien peu de moyens, et aucuns d'entre eux estoient presque au safran : je responds que la ligue vint tout à poinct à la pluspart. Car en ces furieux et chauds commencements on ne manquoit d'argent; pource que tous ceux qui entroyent à la ligue y employoient leurs biens et moyens, de sorte que plusieurs, tant communautez que particuliers , y sont demeurez

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fort engagez et i iiyiiez , parce qu'on comniençoit par la despence avec hazard de sa vie : mais la peur qu'on avoit du roy se changea bientost en audace. S'il eust arraché ceste mauvaise plante en herbe , elle ne l'eust pas estouffé , comme elle fit estant devenue arbre. Car leur licence creust tellement qu'ils faisoyent ce qu'ils vouloyent, au veu et sceu du roy, lequel n'ignoroit pas qu'ils s'assembloyent contre luy, qu'ils avoyent intelligence avec les princes estrangers , qu'ils recevoyent à pleines mains des doublons d'Espagne, et qu'ils pratiquoyent beaucoup de villes et provinces, et neantmoins ne se bougea , retenu , partie par son naturel mol , et par sa mère , ( laquelle sçavoit trop de ces affaires , et s'en trouva mal à la fin, recevant le loyer de ses précédents deportements) partie d'un désir de descouvrir plus avant leurs desseins, et pensant faire ruyner les ligueurs et les huguenots les uns par les autres. Cependant les prédicateurs de la ligue tonnoyent en leurs chaires contre ce mal conseillé prince , l'appelloyent tyran, et fauteur d'heretiques. Les ligueurs se deffendoyent contre ses entreprises , et, quand il voulut estendre les doigts, ils luy donnèrent des coups de baguette : tesmoin la journée de Sainct-Severin , le mercredy second jour de septembre i587, que le roy avoit donné charge

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de saisir quelques prédicateurs : dequoy les susdits Crucé, Bussy, Senault, et Ghoulier advertis , se mirent avec leurs amis et confederez en plusieurs endroits à l'avenue des ponts de ville, pour empescher l'emprisonnement des prédicateurs; et, entre autres endroits , il y en avoit en la maison de Haste, notaire, au carrefour Sainct-Severin ,^ou le roy envoya ses gardes et forces pour attraper quelques ligueurs, et auparavant le lieutenant civil y avoit envoyé le commissaire Ghambon et Bordereau, avec des sergents, tous lesquels furent repoussez par les ligueurs qui monstrerent les dents, firent sonner le tocsin au temple de Sainct-Benoist, se mirent en deffense, et fut tout besoin aux gardes du roi, aux commissaires, et sergents qu'on y avoit envoyez, de se retirer. Davantage, ils coururent à sa veue sur ses mignons, tesmoin le duc d'Espernon, qui fut contraint se sauver sur le pont Nostre-Dame : tellement que le roy, ayant trop attendu , finalement se trouva enclavé dedans leurs barricades, journée funeste pour luy, et pour eux ; en laquelle ce pauvre prince, qui avoit esté adoré des Parisiens es massacres de l'an 1572, fut par eux chassé à coups d'espee le 1 2 de may, l'an 1 588 , et contraint honteusement sortir hors de la ville avec toutes ses forces et ses agents, en laquelle onques depuis il

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ne rentra , qui fut une estrange révolution es affaires de France, et un terrible jugement de Dieu sur le roy, sur les catholiques romains , et notamment sur la ville de Paris. Estant entrez si avant en discours , poursuivons le reste. Deux jours après les barricades, à la sollicitation des seize, qui estoyent les archiligueurs de Paris, et par le consentement du duc de Guyse , lequel ils respectoyent et honoroyent comme chef de la ligue, ils firent faire une assemblée générale en fhostel de ville, ou il fut procédé à l'eslection du presvost des marchands et des eschevins du consentement du peuple , et par voix commune , desquels la royne mère receut le serment pour l'absence du roy, approuvant ceste eslection populaire. En après ils poursuyvirent la destitution d'aucuns colonnels , capitaines, et quarteniers soupçonnez , et favorisants le party du roy, desquels en fut osté quelque nombre , au grand regret de la royne mère, et y contredisant, au lieu desquels en fut estably d'autres. Par leur conseil, le duc fit faire une infinité de despesches et instructions , pour envoyer soubs son nom , et de la ville de Paris , à toutes les provinces et villes de la France, mesmement vers le pape et le roy d'Espagne, parce que il fournissoit à l'appointement , et quelques autres seigneurs , pour les instruire de ce qui s'estoit

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passé le jour des barricades, et les entreprises du roy, et de son conseil : ce qui occasionna beaucoup de provinces et villes de ne croire aux lettres du roy, et qui le traversa fort en ses affaires. Tous les jours ces seize tenoyent conseil avec le duc et les magistrats, de ce qui estoit à faire. Ils députèrent aucuns d'entre eux pour envoyer vers le roy, lequel ils redoutoyent, bien marris de l'avoir laissé escliapper. Ces députez eurent charge de luy remonstrer le préjudice qu'il se faisoit de croire un mauvais conseil, et la raison que le peuple avoit eu de se barricader, avec sommation de revenir à Paris , et ne la point abandonner, et qu'il y trouveroit de meilleurs serviteurs que ceux qui luy avoyent conseillé de la destruire , et d'en sortir. Apres , par assemblée générale , ils nommèrent les plus affectionnez à leur party pour aller aux Estats, baillèrent de terribles mémoires pour y porter par l'advertissement de leurs associez, avec lesquels ils conferoyent journellement , et manioyent le peuple à leur plaisir, fortifiants incessamment leur union et intelligence pratiquée avec les autres princes, et beaucoup de provinces du royaume, et par l'instruction de leur conseil, auquel ils obeissoyent, composé de docteurs sorbonnistes, curez, et autres ecclésiastiques, avec quelques uns tant de la justice que de marchands

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de tous les seize quartiers de la ville de Paris. Les dejDutez de la ville se regloyent à ce niesme conseil, ety prenoyentleurs instructions. Ces seize personnes , après l'exécution de Blois , incitèrent le peuple à la révolte, le firent proniptement courir aux armes sans attendre aucun commandement, et le soir mesme que les nouvelles en furent apportées , toute la nuict le peuple fut en armes, sans chef, sans commandement, sans magistrats, parce que le presvost des marchands et eschevins estoyent retenuz aux Estats , mais seulement à la promotion et conduicte des seize , qui tracassèrent de tous costez, le peuple estant estonné de se veoir privé de deux des principaux chefs , et retenu par quelques serviteurs du roy, qui remonstroyent l'authorité et le droict du roy. On pense que si le roy eust esté bien et proniptement servy, pour faire advertir d'heure le parlement et ses principaux officiers à Paris, la ville fust demeurée coye. Mais les seize, voyants qu'on les laissoit aller et parler, feirent un terrible mesnage; car, deux jours après Fadvertissement du faict de Blois , fut procédé en pleine assemblée de l'hostel de ville à l'eslection d'un gouverneur, de la personne du duc d'Aumale , lors seul des chefs ligueurs à Paris , lequel estant endebté de tous costez , pensant que son cousin de Mayenne fust perdu , conseillé et supplié par

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les seize et autres qui luy promettoyent merveilles, et, se voyant là comme encloz, accepta le gouvernement, ou il se rempluma. Geste eslection fut faicte à la diligence, suscitation et créance des seize , contre le gré et les remonstrances de plusieurs de la cour de parlement et autres serviteurs du roy, qui contredisoyent ce que faisoyent les seize, et ne demandoyent qu'à remettre l'obéissance es mains du roy, et ruyner la ligue, et ces seize mutins qui en estoyent les arcs-boutants à Paris, ou ils firent entrer à minuict la dame de Montpensier, sœur des deux tuez à Blois , femme extrêmement vindicative , et pleine de toutes sortes d'artifices pour l'exécution de ses passions.

En public, ces seize disoyent, que le roy estoit un tyran , fauteur d'heretiques , meurtrier des princes catholiques ; qu'il ne luy falloit obéir, au contraire , qu'il falloit exterminer luy et ses partisans , spécialement la cour de parlement. Sur ceste poincte , ils publient force calomnies contre plusieurs présidents et conseillers ,. font accroire au duc d'Aumale , que la cour de parlement tendoit a ruyner la ville, et faire saccager les plus affectionnez au party, allèguent le voyage du président Le Maistre, qui, au lieu de rapporter response de sa légation, qui estoit seulement de parler au roy de la part du peuple de Paris , afin qu'il

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cslargist les presvost des marchands et eschevins, et qu'il les renvoyast, auroit rapporté une lettre patente pour la faire vérifier à la cour de parlement et publier, contenant la déclaration du roy envers ses subjects, auxquels il pardonnoit, et desclaroit ceux de Guyse bien tuez, et les emprisonnements des autres et des dej)Utez de Paris bien faicts. La dessuz, le duc d'Aumale et les seize résolurent , selon l'advis du duc de Mayenne , qu'ils receurent à cest effect , qu'il se falloit saisir de dix ou douze des plus apparents de la cour de parlement. De ceste entreprise précipitée et fort secrette, trois des seize furent les exécuteurs. Car le seizième jour de janvier iSSg, suyvis d'une troupe de moynes , prestres, crocheteurs, et autre telle racaille de gens, ils allèrent de furie au palais; et comme Bussy le Clerc, l'un des trois, qui estoit entré en la chambre dorée , commencoit à lire son roUe pour distraire ces dix ou douze de la compagnie, tous les conseillers, lors assemblez en la grand'chambre , voyants qu'on avoit nommé en premier lieu le premier président , dirent qu'ils vouloyent tous le suyvre. Soudain ce petit mutin de procureur avec sa suitte les faict descendre du siège de justice et les mené prisonniers en la Bastille, marchants en corps, deux à deux, depuis le palais jusques à la Bastille, au travers

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de la ville, avec une acclamation du peuple contreeux. Et de tout ce corps, conduictà la Bastille, en fut distrait quelque nombre des adhérants de la ligue renvoyez en leurs maisons , bien marris d'avoir faict compagnie aux royaux, d'autant que s'ils eussent pensé que ce corps eust receu tant de malédictions et de vilaines paroles de la populace, ils n'eussent accompagné leur chef, mais ils furent trompez ; car ils pensoyent que le peuple, voyant ce corps , autrefois tant honoré et réputé , qu'il auroit horreur de veoir leur emprisonnement j mais quand ils veirent le contraire , et que le peuple claquoit des mains sur eux, ils furent marris d'avoir généreusement parlé, et eussent bien voulu s'estre desmasquez plus-tost. La sotte populace approuvoit fort ceste capture du plus sacré, vénérable, et auguste sénat qui soit en tout le monde, lame de ce royaume, l'oeil de la France, temple de conseil et d'équité. Mais les gens de bien et d'honneur commencèrent à gémir, prévoyants de terribles malheurs sur ces mutins et leur suitte; et n'y eut bourgeois à qui ce nouveau spectacle ne fîst sortir les larmes des yeux. D'avantage, cest acte sonna si mal aux oreilles de tous les peuples de la France, et mesme de fltalie, qu'après le récit d'iceliiy, il n'y eust homme de bien qui ne deplorast Testât mi

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serable de la France. De faict, ceste barbarie seule monstra bien de quel esprit estoyent transportez ces seize archiligueurs , ayants eu le cœur de violenter un tel corps comme celuy de la cour de parlement. Aussy toute malédiction tomba bientost après sur leurs testes , et la bénédiction sur ces sages et vertueux présidents et conseillers, qui préférèrent le bien de l'Estat et couronne de France à leur propre vie.

Outre ce que dessuz par la diligence et suscitation des seize fut pourveu à l'hostel de ville de coadjuteurs pour l'absence du presvost des marchands et des eschevins , et pour tenir leur place , attendant leur retour, furent esleuz, en pleine assemblée générale de ville , Drouart , avocat ; Grucé, procureur, et de Bourdeaux, marchand. Gela faict , ils firent eslire par le peuple un conseil gênerai de l'Union des catholiques, composé des trois Estats, gens de créance, qui fut approuvé et recogneu par les cours de parlement et autres cours souveraines , pour ordonner des affaires d'Estat, et recevoir en conférence toutes les provinces et villes ligueuses, les desputez desquelles avoyent séance et voix deliberative audit conseil : lequel conseil gênerai nomma et establit le duc de Mayenne lieutenant gênerai de l'Estat et couronne de France, pour maintenir la religion, et

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conserver l'Estat , non sans grand regret de la prison du jeune duc de Guyse, que ce conseil eust sans doute porté au throsne royal après la mort du cardinal de Bourbon , tant la mémoire de ses père et ayeul possedoit le cœur des ligueurs.

Au mesme temps on establit des conseils particuliers en chacun des seize quartiers, composez chacun de neuf personnes notables esleues par chacun quartier, en intention de veiller chacun en son quartier sur tout ce qui s'y faisoit, et en advertir monsieur le lieutenant et ses assesseurs, pour y donner ordre selon les occurences. Quand le conseil gênerai fut estably, les seize de jour à autre apportoyent Testât de la ville et des provinces de la ligue, desquelles ils avoyent advertissement par la pratique qu'ils avoyent observée auparavant les barricades. Et, entre autres requestes instamment faictes , ils pressoyent fort la nomination du roy en la personne du cardinal de Bourbon, espérants que soubs ce tiltre la noblesse se retireroit de l'obéissance du roy de Navarre, qu'ils appeloyent hérétique , relaps , et excommunié , et au contraire lui feroyent la guerre. Gomme aussi ils faisoyent ordinairement requestes d'empeschement d'eslargissement des prisonniers , tant de la cour de parlement que de la noblesse , à ce qu'ils ne peussent faire mal au party de la ligue

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j)endant le temps des guerres. Apres la mort du cardinal de Bourbon, ils ne cessoyent de jour à autre de faire des requestes pour assembler les Estats, afin d'eslire un roy ligueur, et pour exterminer le roy de Navarre et les siens. Ils desarmoyent, emprisonnoyent , et desgradoyent ceux qui n'estoyent pas de leur retenue; faisoyent faire le procez à plusieurs; resistoyent, par armes et conseils , aux entreprises et desseins de leur prince souverain : souffroyent avec un endurcissement superbe tout ce qu'on disoit de leur anarchie tyrannique; ne vouloyent ouir parler de paix ny composition avec le roy, quelque malheur qui leur survinst; et au contraire, resistoyent à telles entreprises , et incitoyent le peuple à patienter, et attendre quelque coup qui les deslivreroit. Sur tout ils eurent recours au pape, lequel par plusieurs fois ils advertirent de lestât de leurs affaires par l'entremise des sorbonnistes, leurs conducteurs , et qui , des le commencement , déclarèrent qu'en bonne conscience , le peuple pou voit prendre les armes contre son roy. Ces conducteurs estoyentgens ignorants, outrecuidez, ambitieux, sanguinaires, et qui ont tousjours esté enfermez dans un collège à pedantizer, et manger les pauvres novices. Leur principal, qui estoit le roy d'Espagne, qu'ils ajDpelloyent seul restaurateur,

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après Dieu , de la religion catholique au royaume de France, et qui abondamment a aidé d'hommes et d'argent à cest effect. Il avoit bien occasion de s'y employer, Paris s'estant donné à luy par lettres bien expresses sur la fin de l'an i Sqi, desquelles la teneur s'ensuit :

«Sire, vostre catholique majesté nous ayant « esté tant bénigne, que de nous avoir faict enten- « dre par le très religieux et révérend père Mat- (c thieu , non seulement ses sainctes intentions au « bien gênerai de la religion , mais particuliere- « ment ses bonnes affections et faveurs envers « ceste cité de Paris, etc. » Et après, « Nous espe- « rons en Dieu qu'en bref les armes de sa Sainc- «teté, et de vostre catholique majesté, joinctes, « nous deslivreront des oppressions de nostre en- « nemy, lequel nous a jusques à présent, et depuis « un an et demy, bloquez de toutes parts , sans que « rien puisse entrer en ceste cité, qu'avec hazard, '< ou par la force des armes ; et s'efforceroit de « passer outre, s'il ne redoutoit les garnisons qu'il « a pieu à vostre catholique majesté nous ordon- " ner. Nous pouvons certainement asseurer à vos- « tre catholique majesté, que les vœux et souhaits « de tous les catholiques , sont de veoir vostre M catholique majesté tenir le sceptre de ceste court ronne et régner sur nous comme nous nous

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«jetions très volontiers entre ses bras, ainsi que « nostre père , ou bien qu'elle y en establisse quel- « qu'un de sa postérité : que si elle nous en veut «donner un autre quelle niesnie, il luy soit « agréable qu'elle se choisisse un gendre, lequel, «avec toutes les meilleures affections, toute la « dévotion et obéissance que peut apporter un « bon et fidèle peuple, nous recevrons roy. Car « nous espérons tant de la bénédiction de Dieu « sur ceste alliance, que ce que jadis nous avons « receu de ceste très grande et très chrestienne « princesse Blanche de Castille , mère de nostre « très chrestien et très religieux roy Sainct-Loys, « nous le recevrons , voire au double de ceste « grande et vertueuse princesse , fille de vostre « catholique majesté, laquelle, par ses rares ver- « tus arreste tous yeux à son objet, pour, en al- « liance perpétuelle, fraterniser ces deux grandes « monarchies soubs leur règne, à l'avancement de « la gloire de nostre seigneur Jesus-Christ, splen- « deur de son Eglise, et union de tous les habi- « tants de la terre , soubs les enseignes du christia- « nisme. Gomme vostre catholique majesté, avec « tant de signalées et triomphantes victoires , « soubs la faveur divine, et par ses armes, a faict « de très grands progrez et avancements, lesquels « nous supplions Dieu , qui est le seigneur des ba- I. f

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« tailles , continuer avec tel accomplissement , « que l'œuvre en soit bientost accomplie ; et , « pour ce faire , prolonger à vostre catholique «majesté en parfaicte santé la vie très heureuse, «< comblée de victoires et triomphes de tous ses «ennemis. De Paris, ce 2 de novembre i5gi » Et plus bas à costé : « Le révérend père Matthieu , « présent porteur, lequel nous a beaucoup édifiez, «bien instruict de nos affaires, suppléera au de- « faut de nos lettres envers vostre catholique ma- «jesté, laquelle nous prions bien humblement « adjouster foy à ce qu'elle en rapportera. « Geste lettre estoit signée de quelques docteurs de Sorbonne, nommément de Genebrard et de Martin. La date d'icelle est considérable, car elle est du second de novembre 1 59 1 ; et, treize jours après, ceux qui lavoyent escrite, et qui avoyent entendu par le père Matthieu les intentions du roy Philippe; ceux, dy je, qui ne bougeoyent des Jesuistes , et qui n alloyent en confession nulle part ailleurs, exécutèrent ceste grande et horrible cruauté, bourrelant à l'espagnole, et sans forme ne figure de procez, celuy, lequel comme le chef de leur justice, ils reverroyentle jour auparavant : se promettants les Espa gnols , j esuistes , et les seize , et leurs adhérants , que ce spectacle tragique et hideux qu'ils presentoyent au peuple en jjleine

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Grève, ranimeroit et entlammeroit à se baigner dans le sang de tous les gens de bien, qui ne pouvoyent gouster la tyrannie espagnole. Mais Dieu , qui a en horreur telles et si exécrables entreprises, en ordonna autrement, et fit que ce jour effroyable, qu'ils pensoyent estre l'establissement asseuré du conmiandement espagnol dans Paris , en fut la ruyne. Les plus endormis et assoupis commencèrent à se reveiller ; les plus timides à changer leur crainte en desespoir ; et les plus ensorcelez par les sermons des jesuistes , à cognoistre que l'empire castillan , qu'on leur avoit dépeint rempli de douceur, d'heur, et de félicité, estoit comble de ce qui est de plus cruel et de plus redoutable au monde. Geste lettre, escrite au roy d'Espagne , surprise près de Lyon par le sieur de Ghasseron , et envoyée au roy, de laquelle l'original fut veu , et se veoit encore chacun jour; fit clairement cognoistre que le but que les jesuistes , et autres traistres à la France, s'estoyent proposé , durant toutes ces guerres , estoit de faire le roy d'Espagne monarque de toute la chrestienté.

Ils imputoyent à Brisson d'avoir voulu attirer le chef des lansquenets au party du roy, auquel ce président, voyant la ligue s'affoiblir, desiroit se rejoindre. Que Larcher estoit des prétendants à la paix durant le siège; que Tardif estoit scrvi-

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teur du duc de Nevers ; et que tous trois estoyent cause de la prospérité du roy, et de ce que dans Paris plusieurs se refroidissoyent. Mais les seize et leurs principaux adhérants se faschoyent d'estre contrôliez ; car au lieu de perdre ils avoyent empli leurs coffres; et vouloyent faire les braves, et avoyent plusieurs fois bafoué le duc de Mayenne, qui, trouvant occasion propre pour les gourmander à plaisir, accourut ajDres ceste exécution à Paris, ou, à l'aide de La Chaj)elle, presvost des marchands, et autres ligueurs, jaloux les uns des autres , il fit empoigner quelques uns de ces mutins; pendit les uns par la bourse , et les autres par la gorge. Du nombre des exécutez à mort furent quatre des seize , à sçavoir : le commissaire Louchard, Anroux, Ameline, Aymonnot, et encore un autre nommé Barthélémy. Les douze autres, qui depuis n'ont volé que d'une aile , puis devant et après la reddition de Paris s'en sont fuits à Soissons, cloaque de la ligue, estoyent La Bruyère, Grucé , Bussy le Clerc , La Morliere , le commissaire Bart , Drouart avocat , Alvequin , Jablier, Messier, Passart, Oudineau, et Morin. Quelques uns mettent un nommé Le Tellier au lieu d'Anroux; mais l'un vaut l'autre.

Ce qui s'-ensuit monstrera de plus en plus l'esprit d'estourdissement qui regentoit en ceste ligue.

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Outre ce conseil des seize, qui fut l'architecte de la ligue , Ton fut d'advis d'en dresser un plus grand ; car chascun vouloit avoir part au gasteau, et disoit on que la principale feste de la ligue estoit celle des roys, puis celle des repentants ou battuz. Ce conseil gênerai ou anarchie de l'Union , estably par le peuple qui en avoit nommé quarante , se trouva augmenté de quatorze, que monsieur le lieutenant, les dames de Montpensier, Nemours, Aumale, et autres, nommèrent par l'importunité de quelques grands, lesquels desiroyent entrer en ceste compagnie pour y brouiller, encore que l'intention du peuple fust de n'en establir que quarante seulement , avec les députez des provinces, quand ils viendroyent à Paris, qui avoyent séance et voix deliberative audit conseil, et non autres ; ces députez du peuple estoyent Brezé , evesque de Meaux, Roze, evesque de Senlis^ de Villars, evesque d'Agen, Prévost, curé de Sainct-Severin, Boucher, curé de Sainct-Benoist, Aubrai, curé de Sainct-André; Pelletier, curé de Sainct-Jacques^ Pigenat, curé de Sainct-Nicolas ; et Launoy, chanoine de Soissons , pour l'Eglise. Les sieurs de Manneville , marquis de Ganillac , Sainct-Paul , deRosne, de Montberauld, de Hautefort, et du Saulfai pour la noblesse. Et les sieurs de Masparaulté, de Nulli , Goquelei , Mydorge , de Ma-

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chault , Baston , Marillac , Achai ie , de Bi ai , Le Beau, clerc, de La Bruyère, lieutenant civil, Anroux, Fontanon, Drouart, Crucé, de Bordeaux, Alvequin, Soly, Bellanger, Poncher, Senault, et Charpentier, pour le tiers Estât, qui sont les quarante nommez et convenuz par le peuple. Outre lesquels l'on y adjousta de première abordée quatorze, à sçavoir : Hennequin, evesque de Rennes, Lenoncourt, abbé, les présidents Jeanin et Vêtus, les sieurs de Sermoise, Dampierre, le président Le Maistre , d'Amours , conseiller, Villeroy le père, Villeroy le fils, La Bourdaiziere, du Fay, et les présidents Dormesson et Videville , et depuis eux plusieurs autres de leur retenue , dont les seize se plai^noyent; disants que cest accroist estoit dressé pour emporter les voix des dénommez par le peuple; de sorte que le plus souvent ils estoyent en contradiction , tellement que quand les grands vouloyent frapper quelque coup au desavantage des Parisiens , et favoriser les royaux , ils faisoyent venir les présidents de la cour et gens du roy avec leurs adhérants , comme le président Le Sueur, de Bragelonne thresorier, Rolland l'eschevin, et autres, qui avoyent séance et voix desliberative en ce conseil , afin d'emporter ce qu'ils vouloyent par la pluralité des voix, d'autant que ces sujDernumeraires surpassoyent le nombre de

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ceux nommez par le peuple. Tellement que quand l'un d'entre eux vouloit faire eslargir quelqu'un de ses amis , il alloit prier tous ces surpernumeraires, et s'aidoyent de leurs suffrages les uns les autres, pour faire sortir tout autant de royaux que l'on emprisonnoit ; comme de faict on les a tous faict sortir nonobstant l'acclamation du peuple , ni l'opinion des députez du peuple. De sorte qu'au lieu de traicter en ce conseil des moyens d'exterminer les royaux, on y traictoit le plus souvent de les favoriser, les eslargir, bailler main levée de leurs biens, et les soulager en tout ce qu'il se pouvoit.

Telles estoyent les plaintes des seize ; et cependant ils ne visoyent qu'à remplir leurs coffres; telle estoit aussi l'intention de leurs prédicateurs et docteurs : les seize vouloyent tenir les places des présidents , conseillers , et trésoriers chassez. Oudineau eut un estât de grand prevost, et La Morliere de lieutenant criminel de courte robe. Tous, en gênerai et en particulier, ont volé leurs voisins, desrobants les pierreries, la vaisselle d'argent, et autres meubles précieux, soubs ombre d'aller chercher des papiers. Quant aux prédicateurs et docteurs , rien ne les a esmeuz que l'espérance d'estre evesques, abbez et grands seigneurs. Pourquoy chassoit on le cardinal de Gondy ?

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Estoit ce pas afin que Roze prist sa place, preschant en l'église de Nostre-Danie ses folles resveries, pour s'y mieux inthroniser? Boucher a il pas demandé cinq et six eveschez, et enfin a il pas imjDetré pension sur celuy de Beauvais , comme auparavant sur celuy de Frejus : Pigenat avoit il pas volé la cure de Sainct-Nicolas, et Gincestre celle de Sainct-Gervais ; Lucain a il pas faict tout ce qui luy a esté possible pour faire chasser Morenne, curé de Sainct-Mederic, pour avoir sa place? Une autre confusion leur tomba dessuz la teste. Car d'entre les seize et quarante, aucuns servoyent au roy contre leurs compagnons. Mesme on dit qu'Oudineau et La Morliere poussèrent bien à la roue au procez de Louchard et de ses compagnons. Adjoustons encore un mot : les seize insistoyent des le commencement sur l'eslection d'un roy, et vouloyent qu'on s'en rapportast au roy d'Espagne j tellement qu'infinies menées se passèrent en ces entrefaictes. Le duc de Mayenne, ayant descouvert qu'ils ne vouloyent point de luy, tost après la mort du roy, commença à les dédaigner. De faict, au camp de Gorbeil, au mois de septembre 1690, au village de Choisy, ou le duc de Mayenne estoit logé, se trouvèrent quelques uns de ceste compagnie des seize , tant ecclésiastiques que séculiers, entre autres le docteur

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Boucher, frère Bernard le Feuillant, Le Gresle, Grucé, Borderel, Rosny, Le Tellier, de Sainct-Yon, .Tablier, Tliinot, Lescoffîer, et autres désireux de la ruyne du royaume, qui avoyent apporté de bons mémoires, et très nécessaires pour le salut de la ligue, que Bouclier et Grucé à un soir présentèrent au duc de Mayenne, qui les receut avec promesses d'y pourvoir; mais incontinent qu'ils furent sortis, les sieurs de Rosne, Vitry, et autres qui lors estoyent près de la personne et du conseil du duc de Mayenne, se mocquoyentde toutes les demandes et mémoires des seize, et en medisoyent, disants que c'estoyent gens turbulents qui ne demandoyent que la ruyne de la noblesse et des places fortes qui leur appartenoyent, et qu'il falloit faire des torchons de telles demandes. Autres disoyent qu'il les falloit mettre en pièces avec leurs mémoires; et sur le champ fut faicte une copie de leurs mémoires, envoyée au sieur de Villeroy, qui estoit en un sien chasteau près de ce lieu, et leur original monstre à l'archevesque de Lyon, au président d'Orcei, et autres du conseil, qui firent des annotations sur les articles, comme les frippons font sur un Despautere, et donnèrent des resolutions de maistre es arts, se mocquants de ceste compagnie , qui fut huict jours entiers en ce village de Ghoisy, et tous en-

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semblement ne rapportèrent que du vent et de la risée, et me souvient que Baudouin, secrétaire, dit que les seize estoyent venuz bien chargez de mémoires , et qu'ils s'en retournoyent à vuide , et encore que le secrétaire de Rossieu fist pour eux tout ce qu'il jjouvoit, toutesfois son travail fut vain; davantage, il ne fut en leur puissance d'obtenir congé de saluer le prince de Parme, et, au contraire, on leur deffendit d'y aller, et mit on cinq ou six espions à l'entour du prince de Parme , desquels Rosne estoit le principal , pour sçavoir si quelqu'un de ceste compagnie iroit le veoir, tant l'on avoit peur qu'il sceust la vérité des affaires de France et nécessité du peuple , et n'estoit entretenu que de mensonges par les plus grands. Il me souvient que Boucher alla veoir l'evesque de Plaisance , à présent cardinal , et, soy disant à faux tiltre, légat, qui estoit logé avec le prince de Parme, et fut apperceu par Rosne, qui, le jour mesme, en advertit le duc de Mayenne, lequel en fut fort irrité, et en porta mauvais visage audit Boucher, le menaçant de lui crever l'autre œil s'il le faschoit , tant il craignoit que l'on communiquast avec le duc de Parme. Il y avoit pareille jalousie en ce duc de Mayenne et son conseil contre les seize, pour le faict de l'espagnol, que celle que le deffunct roy Henry avoit contre ceux

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de Guyse, qui s'aidoyent de la faveur de l'Espagnol, qui estoit l'une des principales et justes causes de la haine qu'il leur portoit, que celle qu'a le duc de Mayenne contre les seize, et consequemnient leur ruyne. Parce que le duc , ayant ceste jalousie en teste, perdra plustost la vie, abandonnera le party, et se joindra aux royaux, plustost que de souffrir aucune communication ni intelligence entre le peuple et l'Espagnol, duquel il se veut aider pour son proffit particulier, et non pour le bien gênerai; et ceste jalousie sera la ruyne de la ligue, parce que l'on en a cogneu , tant par la bouche d'aucuns des principaux , estant leur volonté de gouverner et commander absolument, et s'aider de l'Espagnol à leur fantaisie, sans se soucier des sorbonnistes et prescheurs, ni des seize, ni autres du peuple ligueur, tesmoin la journée du 4 de décembre mil cinq cents nouante un , qui fut exécutée sur ce seul subjet de communiquer avec l'Espagnol, auquel les seize avoyent escrit pour avoir un roy, sans parler du duc de Mayenne, qui entra en si grande furie, joinct la provocation de la dame de Montpensier et du gouverneur , qu'oubliant toute justice, toute promesse, et tout honneur, et respect, il se vengea sur une partie des seize, soubs un prétexte qu'il emprunta , encore que la vérité

xcn ABRÉGÉ DES ESTATS

est, que la vraye occasion estoit la lettre que les seize avoyent escrite au roy d'Espagne comme à leur roy, signée de quelques docteurs de Sorbonne; comme a esté dict cidessus, ainsi que la dame de Montpensier le sceut bien dire le lendemain de l'exécution , le jour de laquelle l'on faisoit courir un bruit contre les seize, qu'ils avoyent voulu attenter à la personne du duc de Mayenne, le second jour, que c'estoit, parcequ'ils estoyent Espagnols , et à ceste fin la dame de Montpensier représenta une copie de lettre envoyée par les seize au roy d'Espagne , qu'elle monstra à toutes personnes pour les animer contre les seize, et en dépit des Espagnols. Et le troisiesme jour on fit courir le bruit que c'estoit à cause de la mort du président Brisson, et de ses deux compagnons, de sorte qu'en trois jours l'on fit courir trois divers paquets contre les seize ; mais le second estoit le plus véritable. Comme mesmement le duc de Mayenne ne peut se tenir qu'il ne le dist à l'ambassadeur d'Espagne, luy disant que l'on vouloit porter la couronne de France à son maistre par les membres , mais qu'il la lui falloit porter ]3ar les chefs. Joinct que par plusieurs fois le duc de Mayenne a dict que les seize luy avoyent gasté ses affaires, mais qu'il s'en vangeroit, et l'a escrit à tous les gouverneurs de la ligue pour leur faire

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trouver bonne l'exécution qu'il avoit faiet faire contre les seize, les appelant par ses lettres gens turbulents et violents, auxquels il ne se lieroit plus, et qu'il se reniettoit du tout à la volonté et bon conseil du parlement de Paris.

On peut veoir de ce que dessuz , combien ont esté justes les causes j)Our lesquelles l'auteur a descouvert les confusions de la ligue en sa Satyre, à laquelle on apreste un commentaire , si les ligueurs continuent en leurs fureurs, afin que leurs mescbancetez et les trahisons qu'ils ont brassées les uns aux autres soyent descouvertes de plus en plus. Au reste, quelques uns ont rapporté qu'on avoit trouvé mauvais que l'autlieur ait mis en sa Satyre les noms propres d'aucuns séditieux et principaux autheurs de tout le malheur de la France; mais je luy ay ouy dire qu'il estoit d'un pays , ou l'on appeloit le pain pain , et les figues figues. Ceux qui avoyent livré pour de l'argent leur propre ville au roi Philippe de Macédoine, se plaignoyent bien que ses soldats après la reddition les appelloyent traistres et leur reprochoyent leur trahison. Je ne sçauroy, dit le roy, que vous y faire j mes soldats sont grossiers et lourdaux, qui appellent les choses par leur nom. Ceux qui, après avoir faict révolter les villes contre le roy, et faict la guerre tant qu'ils ont peu

ABRÉGÉ DES ESTATS tenir, exercé toutes sortes de tyrannies sur le pauvre peuple, et ruyné tous leurs voisins, et qui se voyants ne pouvoir plus subsister, et n'y avoir plus rien que prendre, ont vendu chèrement les places au roy, et livré les pauvres habitants à sa niercy, sont bien marrys si on les appelle traistres. Mais si sera il mal-aisé qu'il n'en eschappe quelque mot aux Parisiens, mesmement contre ceux qui ont pris de l'argent , et qui ont marchandé et barguigné, pour parvenir à un certain prix, j'en veux avoir tant. Car encore qu'ils ayent faict ce qu'ils doivent , comme les juges qui font la justice qu'ils sont tenuz faire; si est ce qu'en prenant de l'argent ils ont tout gasté , et ne doivent plus recevoir d'honneur de leur bien-faict. Ils ne peuvent se sauver qu'on ne les appelle traistres, concussionnaires, marchands, et vendeurs de leur pays, et n'y a que Dieu seul qui puisse faire que les choses faictes ne soyent faictes ; encore ne le fera il que par l'oubly qu'il peut induire en nos esprits , pour ne nous soubvenir de ce qui s'est passé. Et sur ce propos un de nos poètes, dont nostre ville d'Eleuthere est assez bien fournie, a dit en six petits vers ces jours passez :

Ceux qui vendent au roy, par ces guerres civiles , A beaux deniers comptants , les places et les villes , Encore à mon advis lui font ils bon marché ;

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Car, pour un peu d'argent, s'exposants aux envies. Ils vendent quand et quand leur honneur et leurs vies. Jamais homme de bien sur ce train n'a marché.

Toutesfois il s'en trouve quelques uns qui sestants du conimencenient laissé emporter au torrent de la ligue , fust ce pour crainte de perdre leur religion, fust ce pour affection particulière qu'ils portoyent aux chefs du party, ou pour quelque indignation et haine qu'ils eussent conceue contre le feu roy, se sont d'eux-mêmes soubsmis à recognoistre le roy présent, si tost qu'ils l'ont veu catholique ; et tout remis en sa puissance les places qu'ils tenoyent, sans marchander, ny entrer en composition avec leur maistre; et ceux là sont plus excusables de leur première erreur que les autres; voire méritent recommandation et louange, et d'estre mis aux chroniques pour avoir délivré leurs pays de la tyrannie espagnole, comme on y veoit ceux qui délivrèrent la France des Anglois, dont sont venuz tant de beaux privilèges octroyez aux familles, aux villes et communautez, qui d'elles-mesmes secouèrent le joug estranger pour se soubmettre à la douce puissance de leurs rois naturels. Mais ce qui fasche le plus tous les gens de bien , est de veoir ceux qui ne l'ont faict que par force et nécessité , estre neantmoins ca-^ ressez, receuz et bien veneuz, et se glorifier qu'ils

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sont cause que le loy est converty. Ceux-là me font soubvenir d'une responceque fit le grand Fabius à un capitaine romain, gouverneur de Tarente,qui, après avoir laissé j)erdre la ville par la trahison des citoyens, se vantoit d'avoir esté cause de la reprise. A la vérité, dit Fabius, je ne l'eusse point reprise ne recouvrée, si tu ne l'eusses perdue. Aussy se peuvent vanter ces gens cy qu'ils sont cause de tant de trophées et triomphes que le roy a acquis en conquérant son royaume ; car sans leur trahison et rébellion il n'eust pas tant gaigné d'honneur à les subjuguer et ranger à raison. J'en veoy d'autres qui n'ont bougé de leurs maisons et de leurs aises, à cleschirer le nom du roy et des princes du sang de France, tant qu'ils ont peu, et qui ne pouvants plus résister à la nécessité qui les pressoit , pour avoir eu deux ou trois jours devant la réduction de leur ville quelque bon souspir et sentiment de mieux faire , sont aujourd'huy neantmoins ceux qui parlent plus haut , et qui ont les estats , offices , et recompenses , et se vantent d'avoir faict plus de service au roy et à la France , que ceux qui ont quitté leurs maisons, et leurs biens et offices , pour suyvre leur prince , et qui ont voulu endurer toutes sortes de nécessitez plustost que de conniver à la tyrannie des estrangers tant Lor-

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rains qu'Espagnols. Mais ceste plainte mérite une autre Menippée. Je ne vous diray plus que deux petits quatrains, que deux de nos compatriottes firent sur le champ une ibis que nous discourions sur ce mesme sujet :

Si les mauvais François sont bien recompensez, Si les plus gens de bien sont les moins avancez ; Soyons nn peu meschants ; on guerdonne l'offense. Qui n'a point faict de mal , n'a point de recompense.

L'autre, tout à l'instant, poursuyvit en autant de vers, non moins à propos que les premiers.

Pour estre bien venuz , et faire nos affaires , Durant ce temps fasclieux , plein d'horribles misères , Agnoste, mon amy, sçais-tu que nous ferons? Surprenons quelque place, et puis nous traicterons.

Je sçay bien qu'il y a des gens qui ne prenent pas plaisir qu'on parle et qu'on escrive ainsy librement, et s'offencent au premier mot qui ramentoit nos afflictions passées , comme si après tant de pertes, ils nous vouloyent encore oster le senti- *ment, et la langue, et la parole, et la liberté de nous plaindre. Mais ils feroyent pis cjue Phalaris ne faisoit à ceux cju'il estoufoit dans son veau d'airain; car il ne les empeschoit point de crier, sinon qu'il ne vouloit pas ouir leurs cris comme d'hommes , de peur d'en avoir pitié , ains comme hurlements de bœufs et de taureaux pour degui-

,^T%pf-

xcvin ABRÉGÉ DES ESTATS DE LA LIGUE.

ser le satl de la voix humaine. Il est mal-aisé que ceux que l'on a pillez, volez, emprisonnez en la Bastille, rançonnez et chassez de leur ville et de leurs charges ne jettent quelque malédiction sur ceux qui en sont cause; quand à leur retour, ils trouvent leurs maisons vagues, désertes , ou il n'y a plus que les murailles , au lieu qu'ils les avoyent laissées richement meublées et accommodées de toutes choses. Qui pourra jamais estouper la bouche à la postérité, et l'empescher de parler du tiers party, et de ceux qui l'ont enfanté et alaicté , et qui le tiennent encore renfermé en chambre , le nourrissent et substantent de bonnes viandes pour le mettre un jour en lumière, et le faire veoir tout formé et tout grand , quand ils en verront le temps et la commodité? Jamais ne fut, et ne sera , quelques lois et ordonnances qu'on y puisse faire, que la censure ne soit mieux reçue que la louange ; mesmement quand elle est tirée de la vérité, et qu'il n'y ait cent fois plus de plaisir à picquer un poltron, qu'à louer un homme de bien. C'est la punition que les meschants ne peuvent éviter : et, s'ils ont tous leurs plaisirs d'ailleurs, pour le moins faut il qu'ils ayent ce déplaisir, et ce ver sur le cœur, de sçavoir que le peuple les deschire, et les maudit secrètement, et que les escrivains ne les espargneront pas après leur mort.

DISCOURS

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