VI OBSERVATIONS
est vrai de dire, comme l'a dit Grosley, que tous les écrivains qui ont pris part à la Satyre Menippée étoient à-la-fois hommes de talent et hommes de bien. Aussi, quoiqvie la Satyre Menippée ne soit pas comme l'Iliade et l'Odyssée, une de ces hautes conceptions épiques dont sept villes rivales doivent se disputer la gloire d'avoir vu éclore le germe immortel, le lieu où elle fut écrite pouvoit devenir au besoin le sujet d'une légère polémique. Brossette, et Saint-Marc après lui, prétendent dans leurs notes sur la satire X de Boileau, que \^ Satyre Menippée se rédigea dans la petite chambre de Jacques Gillot, et que cette chambre, située dans lapetite ruequiva duquaides Orfèvres a rhôtel de M. le prem.ier président^ est précisément celle où naquit depuis le fameux satirique du siècle de Louis XIV. Il est possible que la singularité d'un rapprochement très piquant ait tenu lieu d'autorité à cette hypothèse, pour ceux qui l'ont avancée les premiers. Je ne lui en connois du moins pas d'autre, car l'annotateur n'a pas daigné nous désigner les sources où il l'avoit puisée; mais j'avoue qu'il m'est agréable de la tenir pour démontrée ; et , comme dit Montaigne à propos d'une autre
PRÉLIMINAIRES. vu
question littéraire, «me feroit-on desplaisir ((de me desloger de ceste créance.» Ce concours de circonstances devient en effet plus surprenant, et plus agréable à l'esprit, quand on se rappelle que Voltaire écrit à Boileau, correct auteur de quelques bons écrits :
Dans la cour du palais je naquis ton voisin;
de manière que les mêmes lieux, la même enceinte, et pour ainsi dire les mêmes murailles, ont vu s'élever nos deux plus beaux monuments littéraires à la gloire de Henri IV ; l'ouvrage qui servit le mieux sa cause contre ses ennemis, et celui qui consacra le mieux ses vertus à la postérité; cette Henriade,qui, malgré les imperfections inévitables d'une école équivoque, est du moins jusqu'ici notre seul poëme national, et cette Satyre Menippée qui, au sentiment d'un écrivain j udicieux, ne fut pas moins utile au droit du trône que la bataille d'ivry. Si on veut étendre plus loin ces inductions, on n'aura pas bien du chemin à faire pour retrouver une autre satire et une autre épopée à la Sainte-Chapelle.
On comprend aisément que les éditions d'un ouvrage aussi national par la circonstance,
T,ii OBSERVATIONS
aussi national par Fesprit, se soient multipliées en peu de temps, et hors de toute proportion avec les écrits les plus célèbres. La Satyre Menippée est peut-être de tous les livres qui ont dû leur popularité à un événement de l'histoire, celui qui s est reproduit à un plus grand nombre sous la presse , et qui a conservé le plus long-temps cette vogue que les François n'accordent ordinairement qu'à la nouveauté ' . Il manque cependant tout-à-fait dans
' Les éditions de la Satyre Menippée ont été trop nombreuses, surtout dans les premiers temps, pour qu'il soit possible d'en offrir une notice complète ; mais j'ai pensé qu'il ne serait pas désagréable au lecteur de trouver ici l'indication de celles qui sont venues à ma connoissance.
— i5g3, m-8°. La vertu du Catliolicon, etc., sans-le titre préliminaire de Satyre Menippée , et sans lieu d'impression , 88 feuillets, chiffrés au recto, 33 lignes à la page, ti'ès probablement imprimée à Tours, au commencement de l'an 1594. Cette édition, que je crois originale, se distingue par la figure en pied, et assez bien gravée, d'un charlatan qui joue du luth. Au-dessous de cette figure on lit six vers obscènes, disposés trois à trois, et que je n'ai pas trouvés ailleurs.
— Cette fausse date de i5g3 se rencontre encore dans deux éditions în-8°, probablement parisiennes, et qui valent peu la peine d'être remarquées, quoique rares. Elles diffèrent de la précédente par le caractère et par le nombre des pages ; elles n'ont d'ailleurs pas la figure du charlatan.
PRELIMINAIRES. ix
le commerce, et il faut s'exposer aux chances bizarres et dispendieuses des ventes publi-
— Il y a aussi une édition in-i 2 de cette date , que je croirais de Tours, si elle n'offrait pas quelques mauvaises leçons qui excluent l'identité d'époques ou de lieu. Elle a Syi pages, et 26 lignes à la page. Aucun bibliographe ne l'a citée.
— i5g45 s^'^s nom de lieu, m -8°. C'est la première édition bien datée.
— 1594, Turin, m-S". Je présume que c'est celle qui est désignée dans la Bibliothèque historique de Lelong et Fontette , par les mots suivants : Paris , Turin , 1 594 , in-8°.
— Sans date, augmentée d'un supplément ou suite du Catholicon, savoir : Nouvelles des régions de la lune; le testament de l'Union, en vers; histoire des Singeries de la ligue; plus , le Regret funèbre d'une demoiselle de Paris sur la mort de son asne ligueur , en vers ; imprimée sur la copie de 1693, in- 10..
— 1599, m-i2 ; iSgg, m-i6 : c'est probablement la même.
— 1600, m-12; i6o4, in-i6 (Hollande); i6o4, in-i'i. Ces deux dernières éditions n'en font peut-être qu'une.
— 1612, m- 16, avec des additions, l'estampe de la procession de la ligue, sans explication, et le tableau des Singeries. Réimprimée en 1624 et 1649. Je doute un peu de cette dernière qu'on auroit pu confondre avec la suivante. Les autres sont fort rares.
— 1649 (Hollande, Elzevir), petit m-12, édition charmante, extrêmement rare, et la seule de la Satyre Menippée qui soit réellement sortie des presses des Elzevirs.
— 1664, Ratisbonne , Kerner (Bruxelles, Foppens), petit in-11. Il y a sous cette date deux éditions au moins qui sont