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ses enfants , par la manière qui s'ensuit. Les enfants estants morts defaim, ceste dame, leur mère, leur fit faire à chascun un cercueil , puis en présence de gens y fit mettre et enserrer ses deux enfants. Tout aussy tost qu'elle se veit seule , elle les osta , et mit en leur place autre chose d'égale pesanteur, puis fit porter solennellement les cercueils au lieu destiné pour la sépulture, selon la coustume et usance de l'église romaine. La dame estant de retour en sa maison , appella sa servante, et luy dict : Ne me décelé, je te prie. Ce que la servante luy accorda facilement. Lors elle luy monstra les corps de ses deux enfants , disant : La nécessité en laquelle tu voy que nous sommes , m'a faict garder ces deux corps , afin que les mangions , et puis nous mourions , prends les donc , et les mets en pièces; puis nous les salerons du reste de nostre sel, et tous les jours en mangerons, en lieu de pain. Mais la pauvre mère désolée ne mangeoit morceau qu'il ne fust abreuvé de ses larmes. Or, gueres de temps ne passa que la pauvre femme ne mourust , laquelle ses héritiers firent] enterrer honorablement. -Apres l'enterrement ils se mirent à chercher plustost le pain que l'or et l'argent, estimants que la defuncte n'estoit sans provision- de pain et de vin. m Cherchants ils ouvrirent un buffet, dans lequel ils trouvèrent
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une cuisse des susdicts enfants, dont ils furent grandement esbahis. Ils appellerent la servante , laquelle leur dict librement, comme le tout s'estoit passé. Apres luy avoir donné son congé , elle s'en alloit mendiant son vivre , et racontant cest estrange accident par les rues; de façon que la cognoissance de ce cas parvint jusques aux plus petits de la ville.
Or ce cas tant estrange, survenu à une dame opulente et riche, estonna tellement les principaux bourgeois de la ville, qu'ils s'assemblèrent entre eux , ou , après avoir bien considéré la misère en laquelle la ville estoit , résolurent qu'il ne falloit attendre que la faim les contraignist de manger leurs enfants, comme ceste dame avoit faict. Pource conclurent remonstrer aux gouverneurs l'estrange accident survenu à ladicte dame; et qu'il estoit nécessaire d'adviser à deux choses : ou de leur donner des vivres , ou leur permettre se rendre au roy de Navarre, veu qu'il ne falloit attendre aucun secours du roy d'Espagne; et qu'il leur devoit suffire d'avoir veu mourir de faim, en la ville , tant grands que petits , trente mille personnes de compte faict; et, sur ce, prier lesdicts sieurs gouverneurs leur donner response du jour au lendemain , pource qu'ils ne pouvoyent plus attendre. Comme par eux fut deli-
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beré, ainsy tost après fut exécuté. Le sieur de Nemours, les ayant ouy haranguer de la façon, leur respondit : Ce que vous demandez est de telle conséquence, qu'en si peu de temps nous ne pouvons vous en résoudre, mais ce sera le plustost qu'il nous sera possible, si bien que vous aurez contentement. Trois ou quatre jours estants passez, sans que les bourgeois eussent response, se joignirent avec les autres estats de la ville, et firent tant par leur juste importunité, qu'ils firent assembler lesdicts gouverneurs , lesquels craignoyent quelque mutinerie et esmotion populaire, d'autant qu'ils voyoyent les petits et les grands parler de se rendre au roy de Navarre , si on ne leur donnoit des vivres, chose impossible pour lors; car, à peine pouvoit on fournir vivres, à la gendarmerie , ordonnée pour la garde de la ville, qui, pour ceste cause, estoit très mal contente.
Pour ces causes, s'assemblèrent les sieurs de Nemours, chevalier d'Aumale, dame de Montpensier, prevost des marchands , le légat du pape , cardinal de Gondy , archevesque de Lyon , et Bernardin Mendoze. Assemblez, ils conclurent envoyer des ambassadeurs au roy de Navarre , à sçavoir le cardinal de Gondy et l'arclievesque de Lyon , feignants faire la paix avec luy , et
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que ce pourroit estre le moyen de faire sortir deux ambassadeurs, l'un vers le duc de Parme, lieutenant du roy d'Espagne , pour luy remonstrer que, s'il n'envoyoit prompt secours à la ville de Paris , elle estoit perdue ; l'autre vers le duc de Mayenne. Pour cest effet furent esleuz deux gentils-hommes. Or les sieurs cardinal et archevesque firent refuz d'aller vers le roy de Navarre, si premièrement ils n'estoyent absouz par le légat du pape; et qu'ils n'eussent un sauf conduit de sa majesté. Ils furent absouz sans delay par le légat du pape. Un gentil-homme fut député pour aller vers sa majesté , afin d'obtenir sauf conduit , lequel l'obtint facilement. Absouz qu'ils furent, et ayants receu le sauf conduit , ils sortirent avec les deux autres gentils-hommes, accompagnez de douze chevaux , le sixiesme d'aoust. Comme les deux prélats parlementoyent avec le roy, le gentil-homme qui de voit aller trouver le duc de Parme passa finement , et fît son voyage. Mais l'autre, qui devoit aller trouver le duc de Mayenne, attendit que les déléguez se retirassent à Paris, ou , après s'estre retirez , l'ambassadeur alla se jetter aux pieds du roy, luy demander j)ardon , qui , usant en son endroit de sa douceur accoustumee , le récent humainement. Apres y avoir esté receu amiablement, il fit le récit des choses
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susdictes aux princes du sang, et à toute la noblesse.
Davantage, il raconta qu'en plusieurs endroits de la ville, principalement aux lieux ou grand nombre de personnes estoyent mortes pariny les rues, qui n estoyent peuplées, plusieurs bestes venimeuses s'estoyent engendrées en si grand nombre , qu'elles commençoyent desja à s'espancher parmy la ville. Dict davantage, plusieurs corps avoir esté trouvez rongez des susdictes bestes , à sçavoir serpents et crapaux. Raconta aussy que, le dernier jour de juillet, monsieur de Nemours , sortant de matin de sa maison , fut rencontré par un homme qui luy dict : Monsieur, n'allez plus outre dans ceste rue , d'autant que bien près d'icy j'ay trouvé une femme demy morte, ayant à son col un serpent entortillé. Ce qu'ayant entendu, ledict sieur ne j)assa outre, ains se retira en sa maison, ou il envoya quérir un jesuiste et PanigaroUe, cordelier, auxquels il fît le récit de ceste pauvre femme, dont il avoit ouy l'avanture estrange • puis les pria luy déclarer, si faire se j)OUvoit, que signifioyent ces bestes venimeuses qui s'engendroyent par la ville. Or, dedans la chambre dudict sieur estoyent deux chambrières , qui ouyrent les interrogats, l'une desquelles s'avança de dire : Par ma foy, monsieur, c'est un jugement
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de Dieu. J'ay grand' peur que ces bestes ne nous viennent manger en vostre maison. Lors ledict sieur la tancea, et les fit sortir toutes deux de sa chambre. Estant sorties, Panigarolle prit la parole , et dict : Monsieur, il me semble toutes ces choses estre une illusion , par laquelle le diable tasche de vous espouvanter', afin que laissiez et abandonniez ceste ville, et que , par ce moyen, les meschants hérétiques y entrent, qui sont desja aux portes, n'attendants autre chose. Or, nous vaudroit il mieux estre dévorez de ces bestes que laisser entrer en ceste ville les maudicts hérétiques. Or, tant que vous avez vostre honneur en recommandation , nous croyons que ne voudriez commettre une telle lascheté , ny pareillement tant de grands seigneurs, qui ne sont en ceste ville, que pour la garder au roy d'Espagne, duquel nous espérons avoir bientost secours. Qui fut la fin du discours de ce cordelier.
Le gentil-homme ayant achevé de faire le récit de toutes les choses susdictes aux princes et à la noblesse , tous furent merveilleusement estonnez, ayants entendu au vray les choses advenues dedans Paris. Laquelle peu de jours après fut secourue par le roy d'Espagne, qui envoya le duc de Parme , avec environ dix-huit mille hommes ; qui fut cause que sa majesté quitta les fauxbourgs
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de Paris, espérant de donner bataille au prince de Parme. Pour cela toutesfois la ville ne fut gueres soulagée; de sorte que nous pouvons bien (Ère avec la chambrière de monsieur de Nemours : que le j uste j ugement de Dieu poursuy voit la ville de Paris.