‹ Satyre Menippée de la vertu du catholicon d'Espagne et de la tenue des Estats de Paris;Chapitre 28 sur 47 · OU CATHOLICON COMPOSÉ · texte numérisé non relu

OU CATHOLICON COMPOSÉ

Le sommaire de toute ceste pancharte estoit , que ce triacleur^, petit- fils d'un Espagnol de Grenade relégué en Afrique pour le mahumetisme, médecin du cherif, qui [de maistre d'eschole et prescheur ^], se fit roy de Marroque par une espèce de higuiero, [ en dépossédant son maistre peu à peu, et enfin le tuant, et se mettant en sa place ^.

' Petit jeu d'orgues fort commun en Espagne et en Italie; en France , on lui donne le nom de positif. Il y a , comme nous l'avons dit, une édition où le charlatan espagnol, au lieu de jouer des régales, est représenté tenant en sa main une espèce de luth.

^ Vieux mot signifiant marchand de thériaque, et employé comme synonyme de charlatan.

^ Ce qui est ici entre deux crochets ne se trouve pas dans les premières éditions.

^ Ces mots ne sont pas dans les premières éditions.

Le père de ce triacleur estant mort, il vint en Espagne , se fit baptiser , et se mit à servir à Tollede ' au collège des jesuistes : ou ayant appris que le Catholicon simple de Rome n'avoit d'autres effects que d'édifier les âmes, et causer salut et béatitude en l'autre monde seulement, se faschant d'un si long terme , s'estoit advisé par le conseil testamentaire de son père , de sophistiquer ce Catholicon , si bien qu'à force de le manier, remuer, alambic^uer, calciner et sublimer, il en a voit composé dedans ce collège un electuaire souverain, qui surpasse toute pierre philosophale, et duquel les preuves estoyent déduites par cinquante^ articles, tels qu'ils s'ensuyvent.

Ce que ce pauvre mal - heureux "^ empereur Charles Quint n'a peu faire avec toutes les forces unies et tous les canons de l'Europe, son brave fils Don Philippes moyennant ceste drogue l'a sceu faire en se jouant avec un simple lieutenant de douze ou quinze mil hommes.

' L'auteur, qui veut faire passer le Catholicon d'Espagne pour une espèce d'ingrédient magique, nous donne Tolède pour la ville où s'en fit la première composition , parceque cette ville étoit anciennement réputée l'école de toutes sortes de magies.

^ Dans les éditions postérieures à 1600, on lit : vingt ou trente.

3 Les dernières -éditions portent : ce grand empereur.

Que ce lieutenant ait du Gatholicon en ses enseignes et cornettes , il entrera sans coup ferir dans un royaume ennemy, et luy yra-lon au devant avec croix et bannières , légats et primats ' : Et bien qu'il ruyne, ravage, usurpe, massacre, et saccage tout : qu'il emporte, ravisse, brusle, et mette tout en désert, le peuple du pays dira : Ce sont de nos gens, ce sont de bons catholiques, ils le font pour la paix, et pour nostre mère saincte Eglise.

Qu'un roy casannier^ s'amuse à affiner ceste drogue en son escurial , qu'il escrive un mot en Flandres au père Ignace, cacheté de Gatholicon , il luy trouvera homme lequel (^salva conscientia) , assassinera son ennemy ^ qu'il n'avoit peu vaincre jDar armes en vingt ans.

Si ce roy se propose d'asseurer ses estats à ses

' Le cardinal de Pelvé , archevêque de Reims , et l'archevêque de Lyon, d'Espinac.

2 Cet article avoit été mal-à-propos confondu dans les premières éditions, où il ne faisoit qu'un avec le précédent. Il s'agit ici de Philippe II, roi d'Espagne.

^ Allusion à l'assassinat commis sur la personne du prince

enfants après sa mort , et d'envahir le royaume d'autruy à petits fraiz , qu'il en escrive un mot à Mendoze son ambassadeur, ou au père Commolet ' , et qu'au bas de sa lettre il escrive avec de l'Iiiguiero ciel infierno , Yo el Rey : ils luy fourniront un religieux apostat, qui s'en yra soubs beau semblant, comme un Judas, assassiner de sang froid un grand roy de France^, son beau frère, au milieu de son camp, sans craindre Dieu ny les hommes : ils feront plus, ils canoniseront ce meurtrier, et mettront ce Judas au dessus de sainct-Pierre , et baptiseront ce prodigieux et horrible forfaict, du nom de coup du ciel, dont les parrains seront cardinaux, légats et primats^.

Qu'une grande et puissante armée de piteux et horribles ^François soit preste à bien faire pour la

d'Orange, à Delft, en Hollande, par Baltazar Gérard, de Villafans.

' Dès l'année ïSSq, le jésuite Jacques Commolet (ou selon quelques éditions Commelet) se trouva dans Paris pour exciter le peuple à la révolte, à l'occasion de la mort des deux frères Guise, que Henri HI avoit fait tuer à Blois.

2 Allusion à l'assassinat de Henri III par Jacques Clément, moine jacobin, considéré comme saint par les ligueurs.

^ Les cardinaux Cayetan et de Plaisance, légats; le cardinal de Pelvé et l'archevêque de Lyon.

^ L'édition des Mémoires de la ligue porte preux et terribles^ comme si piteux et horribles qui semblent ne pas s'accorder l'un

clefFense de la couronne et patrie , et pour venger un si espouventable assassinat, qu'on jette au milieu de ceste armée une demie dragme de ceste drogue , elle engourdira tous les bras de ces braves et généreux guerriers.

Servez d'espion au camp , aux tranchées , au canon , à la chambre du roy , et en ses conseils ' , bien qu'on vous cognoisse pour tel, pourveu qu'ayez pris des le matin un grain de higuiero, quiconque vous taxera, sera estimé huguenot ou fauteur d'heretique.

Tranchez des deux costez, soyez perfide et desloyal : touchez l'argent du roy pour faire la guerre , mais n'aigrissez rien , et pratiquez avec les ennemis tout vostre saoul , pourveu que vous colliez vostre espee dedans le fourreau avec du

avec l'autre se fussent trouvés mis par faute d'impression ; mais cette prétendue correction est vicieuse : piteux est placé ici par antiphrase pour maupiteux.

' Il est probable que l'auteur veut désigner ici M. de Villeroi. Ce seigneur avoit, auprès de Henri III et de Henri IV, des ennemis fort acharnés. Il étoit entré dans le parti de la ligue, et y avoit même entraîné son fils ; mais il sut en sortir si à propos qu'on a prétendu qu'il eut toujours l'intention de servir la dynastie.

lo SATYRE MENIPPÉE.

Catholicon, vous serez estimé trop homme de

bien'.

Voulez vous estre un honorable rieur et neutre? faictes peindre à lentour de vostre maison , non du feu sainct-Antlîoine % mais des croix de liicjuiero, vous voila exempt du hoqueton , et de l'arriereban.

Ayez sur vous le poids de demy escu de Catholicon, il ne vous faut point de plus valable passeport pour estre aussi bien venu à Tours qu'à Troyes ^, à Orléans qu à Chartres , à Compiegne qu a Paris.

Soyez recogneu pour pensionnaire d'Espagne ,

' Voici de quelle manière les éditions datées de i5g3 offrent tout ce paragraphe : « Tranchez des deux costez, soyez perfide , et «bien que vous touchiez l'argent du roy pour faire la guerre, « n'aigrissez rien , pratiquez avec les ennemis , si vous collez vostie « espee dans vostre fourreau avec du Catholicon , vous serez estimé « trop homme de bien. »

2 Les personnes atteintes de la maladie appelée par le peuple le feu saint-Antoine étoient renfermées dans des maisons exclusivement destinées à les recevoir. Pour faire connoître ces maladreries, on peignoit des flammes sur le dehors des murailles ; alors il devenoit très dangereux de manquer de respect pour le lieu.

3 Plusieurs éditions portent Mante au lieu de Trojes, mais cette dernière leçon est la meilleure.

SATYRE MENIPPÉE. ii

monopolez , trahissez , changez , vendez , trocquez , desunissez les princes, pourveu qu'ayez un grain de GathoHcon en la bouche, l'on vous embrassera, et entrera-Ion en deffiance des plus fidèles et anciens serviteurs , comme d'infidèles et huguenots , quelques francs catholiques qu'ils ayent tousjours esté.

Que tout aille de mal en pis, que l'ennemy advance ses desseins, et ne se recule de la paix que pour mieux sauter, voyant le beau jeu qu'on lui faict, que l'Eglise catholique même courre risque, qu'il y ait pervertissement de tout ordre ecclésiastique ou séculier , à faute de parler bon françois , semez finement un petit de liicjuiero par le monde, personne ne s'en souciera, et n'en osera parler; craignant d'estre réputé huguenot.

Cantonnez vous et vous instalez tyranniquement dans les villes du roy, depuis le Havre jusques à Mezieres, et depuis Nantes jusques à Cambray', soyez vilain, renégat ou perfide, n'obéissez ny à Dieu, ny à roy, ny à loy, ayez là-

* Pays occupés par les partisans de la ligue, dont quelques uns travailloient secrètement pour leur propre compte.

dessus en main un petit de Gatholicon , et le faictes prescher en vostre canton, vous serez grand et catholique homme.

Ayez la face honnie ', et le front ulcéré, comme les infidèles concierges du Pont-Audemer, et Vienne^, frotez vous un peu les yeux de ce divin electuaire , il vous sera advis que vous serez preud'homme et riche.

Si un pape comme Sixte cinquiesme ^ faict quel-

' Honni est un vieux mot employé dans le sens de déshonoré, diffamé , Jlétri. Tout le monde connoît le sens de la devise: Honni soit qui mal y pense.

2 Concierge Çconservius, à conservando) est ici un homme qui a le gouvernement d'une place forte. Le concierge du Pont-Audemer dont il s'agit, étoit un gentilhomme, appelé de Vieux-Pont, sieur d'Aigueville; il est nommé Hacqueville dans un autre endroit de cette satyre. Traître envers Henri IV, il rendit cette place, en 1 69 3, au sieur de Villars, qui étoit de la ligue. Le concierge devienne en Dauphiné, qui se nommoit Scipion de Maugiron, livra aussi cette ville par tiahison , la même année, au duc de Nemours, dont il reçut une grande somme.

^ Le pape Sixte V étoit fort haï des Espagnols. Quelques historiens rapportent qu'il fut empoisonné. Il mourut le 27 août de l'an iSgo, et la nouvelle de sa mort arriva à Paris le 5 septembre. Le curé de Saint-André étant monté en chaire, dit que le pape étoit mort, que ce miracle s'étoit fait entre les deux Notre-Damcs,

SATYRE MENIPPÉE. i3

que chose contre vous, il vous sera permis, illœsa conscientiŒj de l'exécrer, maudire, tonner, blasphémer contre luy, pourveu que dedans vostre ancre il y ait tant soit peu de higuiero.

N'ayez point de religion, mocquez vous à fjogo ' des prestres et des sacrements de l'Eglise, et de tout droict divin et humain , mangez de la chair en caresme en dépit de l'Eglise, il ne vous faudra d'autre absolution ny d'autre chardonnerette ^ qu'une demie dragme de Gatholicon.

Voulez vous bientost estre cardinal ? frottez une des cornes de vostre bonnet de higuiero : il deviendra rouge, et serez faict cardinal, fussiez vous le plus incestueux et ambitieux primat du monde ^.

et prononça ces mots : « Dieu nous a délivrés d'un meschant pape « et politique; s'il eust vescu plus long-temps, on eust été bien « estonné d'ouïr prescher dans Paris contre le pape, qu'il l'eust « fallu faire. » (Voyez de Thou , liv. X , p. 121.)

' Vieille façon de parler adverbiale, dont le sens est à taise , dans V abondance , a discrétion.

^ Ou chardonnette ; espèce d'assaisonnement fait avec le cardon d'Espagne.

^ L'auteur veut désigner Pierre d'Espinac , archevêque de Lyon.

i4 SATYRE MENIPPÉE.

Soyez aussi criminel que la Mothe Serrant', soyez convaincu de faulse monnoye , comme Mandreville % sodomite comme Senault^, scélérat comme Bussy le Clerc '^j atheiste et ingrat comme le poète de l'admirauté^, lavez vous d'eau de liicjuiero, vous voila agneau immaculé et pillier de la foy.

Que quelque sage prélat ou conseiller d'estat ,

» Guillaume de Brie , sieur de La Mothe-Serrant , gentilhomme angevin, l'un des plus intrépides ligueurs, qui fut exécuté à Tours a cause de ses crimes.

* Autrement Martin du Bosc , seigneur d'Esmendreville. Il étoit gouverneur de Sainte-Menehould pour la ligue, en i588.

^ L'un des principaux d'entre les Seize , appelé par les royalistes et les politiques le finet-madré. D'abord clerc au greffe du parlement, ensuite secrétaire du conseil de la ligue, il fut chassé de Paris, par ordre du roi , le 3o mars 1 594- Le père Jean-François Senault , général de l'oratoire , et célèbre prédicateur, étoit son fils.

^ Procureur de la cour, l'un des Seize, qui empiisonna le parlement, et fut ensuite gouverneur de la Bastille. Il en sera fait mention ailleurs.

^ Leçon que nous rétablissons d'après les premières éditions, à la place de : comme celui qui a un bénéfice de son nom, introduit dans les éditions subséquentes pour faire une allusion aussi ridicule que frivole. Le personnage désigné ici sous le nom de poëte de l'amirauté est Philippe-des-Portes , abbé de Bon-Port, retiré près de l'amiral de Villars , qui lui donnoit sa table.

SATYRE MENIPPÉE. i5

vray catholique François, s'mgere de s'opposer aux vulpines entreprises des ennemis de Testât , pourveu qu'ayez un grain de ce Gatholicon sur la langue, il vous sera permis les accuser de vouloir, tandis que Dieu s'endormira, laisser perdre la religion catholique, comme en Angleterre.

Que quelque hon prédicateur non pédant soit sorty des villes rebelles pour aider à desensorceler le simple peuple, s'il n'a un brin de liiguiero dans son capuchon, il s'en peut bien retourner [d'où il est venu ' ].

Que l'Espagne mette le pied sur la gorge de l'honneur de la France, que les Lorrains s'efforcent de voler le légitime héritage aux princes du sang royal, qu'ils leur debatent non moins furieusement , que cauteleusement ^ ils leur disputent la couronne , servez vous la dessus de Gatholicon ,

' Ces mots manquent dans les premières éditions. Celle de Turin porte, s'en retourner augrat (lieu oii la volaille gratte pour chercher des vers). Chasser quelqu'un au grat étoit une locution employée pour signifier le rebuter, le renvoyer rudement.

^ D'une manière adroite. On appelle cauteleux celui dont la finesse est déguisée sous une apparence de franchise et de bon homie.

i6 SATYRE MENIPPÉE.

vous verrez qu'on s'amusera plutost à veoir hors de saison quelque dispute de la chape à l'evesque ', sur le perron du Plessis, qu'à travailler à rames et à voiles pour faire lascher prise aux tyrans matois qui tremblent de peur.

C'est à peu près la moitié des articles que contenoit la pancharte du charlatan espagnol , le temps vous fera veoir les autres.

Quant au charlatan lorrain, il n'avoit qu'un petit escabeau devant luy couvert d'une vieille serviette, et dessus une tirelire d'un costé , et une bouete de l'autre, pleine aussi de Catholicon , dont toutesfois il debitoit fort peu , parce qu'il commençoit à s'esventer, manquant de l'ingrédient plus nécessaire, qui est l'or, et sur la bouete estoit escrit :

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