TENU POUR LES SEANCES
Apres que l'assemblée fut entrée bien avant dedans la grande sale approchant des degrez ou le daiz estoit eslevé , et les chaires préparées , la place fut assignée à chacun par un héraut d'armes intitulé Courte-joye sainct-Denys', qui les appella tout haut par trois fois ainsi : Monsieur le lieutenant, monsieur le lieutenant, monsieur le lieutenant de Testât et couronne de France , montez là haut en ce throsne royal , en la place de vostre maistre. Monsieur le légat mettez vous à latere. Madame la représentante la royne mère, ou grandmere, mettez vous de l'autre costé. Monsieur le duc de Guise pair de la lieutenance de Testât et couronne de France, mettez vous tout le fin premier pour ce coup, sans préjudice de vos droicts à venir. Monsieur le reverendissime cardinal de Pelvé , pair, ad tempus % de la lieutenance ,
' Parceque le chevalier d'Aumale ayant surpris Saint-Denis où il fut tué, le bruit courut que cette ville étoit prise : ainsi courte joje à Paris. Le cri de guerre et de victoire étoit mont-joye.
'' L'archevêque de Picims étoit duc et pair. Le cardinal de Pelvé
5o SATYRE MENIPPÉE.
mettez vous vis à vis, et n'oubliez vostre calepin'. Madame la douairière de Montpensier , comme princesse de vostre chef j mettez vous soubs vostre nepveu ^ Madame la lieutenante, la lieutenante de lestât , sans préjudice de vos prétentions , mettez vous contre elle. Monsieur d'Aumale , connestable et pair de la lieutenance à cause de vostre comté de Boulongne érigée en pairie^, mettez vous coste à coste du reverendissime, et gardez de deschirer sa chape , avec vos grands espérons.
avoit obtenu de Rome l'archevêché de Reims par le crédit de la lif;ue, sans y avoir été nommé par le roi.
' Il passoit pom^ être fort ignorant.
" Le duc de Guise, qui en étoit fort aimé.
^ Il se moque d'une entreprise qu'avoit faite le duc d'Aumale sur Roulofjne par le moyen du prévôt Vêtus , qui fut pris par le gouverneur de la ville, retenu long-temps en prison, et délivré à la prière du duc de Guise. Le duc d'Aumale pensa être pris luimême pendant l'exécution de ce dessein ; plusieurs des siens furent tués, et il y laissa son canon. M. de Nevers, en son Traité de la prise des armes, pages 828 et 4^05 dit à ce sujet: «Vous avez « M. d'Aumale, qui a fait déjà assez ample preuve de sa valeur « et sage conduite au siège de Boulogne, qu'il leva sans sonner «tabourin, en si grande baste qu'il y laissa de son artillerie, <i comme aussi au siège de Senlis, et en la bataille qu'il perdit là « auprès, et en la fuite que dernièrement il fit en la ville d'Amiens, « avec si grand effroy, qu'il laissa perdre la pluspart de ses gens , « et creva deux ou trois chevaux à force de piquer : » c'estpoui'quoy il luy donne de grands éperons. Ces grands éperons font aussi allusion à la promptitude avec laquelle il prit la fuite à la bataille de Senlis. (Voyez ci-dessus page 36, note '.)
SATYRE MENIPPÉE. 6i
Haut et puissant principion comte de Chaligny ' qui avez cest honneur d'avoir monsieur le lieutenant pour cadet % prenez vostre place, et ne craignez plus Chicot qui est mort ^: monsieur le primat de Lyon infaillible futur cardinal de l'Union ^^, pair et chancelier de la lieutenance '^ , laissez là vostre sœur*", et venez icy prendre vostre rang. Monsieur de Bussy le Clerc 7, jadis grand pénitencier
' Henri de Lorraine, comte de Chaligny, enfant d'un troisième lit de Nicolas de Lorraine, comte de Vaudemont, frère du duc de Mercœur. Il commandoit la cavalerie entretenue par le duc de Lorraine au service de la ligue.
2 Le duc de Mayenne n'étoit que le cousin du duc régnant de Lorraine, au lieu que le comte de Chaligny étoit son neveu.
^ Voici en quels termes du Puy raconte la manière dont Chicot fut tué par le comte de Chaligny : « Ce Chicot estoit gascon, grand « boufon, riche, et vaillant : il prit le comte de Chaligny lors du « siège de Rouen : en le prenant, il ne luy dit pas qui il estoit, et l' l'amena au Roy, et luy dit: « Tiens, je te donn*e ce prisonnier qui « estàmoy. » Le comte de Chaligny, indigné de se voir pris, luy « bailla un coup d'espée dont il mourut quinze jours après par « mauvais régime : en la chambre où il estoit malade il y avoit un " soldat mourant; le curé du lieu vint pour le confesser, mais il ne " le voulut pas absoudre , parcequ'il estoit au service d'un roy « huguenot ; Chicot se leva du lit en furie, outragea de fait et de « paroles le curé, et mourut peu après. »
* Il espéroit obtenir de Rome le chapeau de cardinal, par le crédit du duc de Guise et de la ligue.
* Le duc de Mayenne Favoit fait garde des sceaux.
^ Il étoit soupçonné de prendre de grandes privautés avec elle ; ce qui est souvent répété dans cette satire.
' D'abord simple maître d'armes, ensuite procureur au parle-
du parlement , et grand œconome spirituel de la ville et chasteau de Paris, mettez vous aux pieds do monsieur le lieutenant , comme grand chambellan de la lieutenance. Monsieur du Saulsay', pair et grand maistre de la lieutenance , à faute d'autre, prenez ce Laston , et vous allez tout doucement seoir en ce siège mollet, préparé pour vous. Messieurs les mareschaux de la lieutenance '^ , Rosne,Dom Diego, Bois-Dauphin, et signorCor-
ment, il devint lieutenant du gouverneur de la Bastille, en i588. Ce gouverneur, qui étoit Charles Marteau, prévôt des marchands, ayant été envoyé aux états de Blois, en qualité de député, le Clerc se conduisit, pendant son absence, en maître absolu de la forteresse, et y enferma tous les membres du parlement. Ce fut alors qu'il ajouta à son nom celui de Bussi, afin que les Parisiens vissent en lui un second Bussi-d'Amboise. Il continua d'exercer toutes sortes de vexations, jusqu'à la mort du président Brisson; mais, à cette époque , le duc de Mayenne le dépouilla de toutes les richesses qu'il avoit volées, et le retint prisonnier à ses côtés. Voilà pourquoi , quelques lignes plus bas, il est appelle ironiquement le grand chambellan de la lieutenance.
' Frère du cardinal de Pelvé , et du conseil des quarante.
^ Le duc de Mayenne, pour donner quelque apparence d'autorité aux.éta,ts de la ligue, auxquels il prévoyoit bien qu'il ne se trouveroit aucun officier légitime de la couronne, avoit créé en sa qualité de lieutenant-général de l'état, quatre maréchaux de France, savoir : Claude de La Châtre , Urbain de Laval Bois-Dauphin , Chrétien de Savigny, baron de Rosne, et Antoine, dit le capitaipe Saint- Paul, soldat de fortune (Voy. page 53, note "^ ). L'auteur ne nomme point ici M. de La Châtre, qui avoit opéré s^^ réconciliation , ni le capitaine Saint-Paul , qui étoit mort à l'époque oii il écrivit sa satire. Il
nelio, voila un banc pour vous quatre, sauve à augmenter ou diminuer si le cas y escheoit. Messieurs les secrétaires d'estat, Marteau, Pericard ' , des Portes % et Nicolas ^, ceste forme d'en bas est pour vous quatre , si les fesses de monsieur Nicolas y peuvent tenir : monsieur de Sainct-Pau H, comte de Rethelois , à tiltre de précaire , n'approchez pas si près de monsieur de Guise , de peur de l'eschauffer, et vous tenez auprès du sieur du Rieu ou de Rieux^ : messieursles ambassadeurs d'Espagne, Na-
remplace 'malignement leurs noms par ceux de deuxEspagnols, pour faire sentir l'ascendant que là cour d'Espagne exerçôit sur là ligue.
' Il avoit été secrétaire du duc de Guise. Il fut fait secrétaire d'état de la ligue, ainsi que La Chapelle-Marteau.
^ Il étoit secrétaire du duc de Mayenne, et devint ensuite intendant des finances.
^ Ce Nicolas, qui avoit occupé une charge de secrétaire du roi, sous Charles IX, étoit fort gros. Brantôme le traite de bon compagnon.
^ Il étoit du conseil des quarante, et de basse extraction. L'auteur l'appelle duc de Rhetelois, parcequ'il avoit usurpé ce duché. Le duc de Mayenne le fit maréchal de France de la ligue , et le duc de Guise le tua de sa main à Reims, le 26 avril i5g4. Voilà pourquoi il est dit ici : « N'approchez pas si près de M. de Guise , de peur de l'eschauffer. » Le légat, dans sa harangue , l'appelle Campaniœ et Rhetelice Ducem. L'on fit ces vers sur sa mort, arrivée à Reims devant Saint-Pi eri'e :
Qu'où ne me parle plus d'un compagnon de guerre , Tant soit-il valeureux, tant soit-il preux et fort. Depuis qu'on a veu tuer Saint-Paul devant Saint Pierre , Sans de luy regretter aucunement la mort.
^ Les premières éditions portent simplement de Bieux. Il est
pies , Sicile ', Lorraine , et comté de Bourgongne , ce banc à main gauche est pour vous , et le banc à main droite, destiné pour les ambassadeurs d'Angleterre, Portugal, Venise, seigneurs, comtes et princes d'Allemagne, Souysse, et Italie, qui font défaut , sera pour les dames et damoiselles % selon la date de leur impression.
Au demourant que tous les députez prennent jîlace à raison de leurs pensions. Tellefut à peu près la séance de messieurs les Estats : le tout sans dispute pour les préséances : hormis que le gardien des cordeliers , et le prieur des jacobins contestèrent quelque peu^, à qui iroit devant: mais madame de Montpensier se levant, bailla l'avantage
probable que le premier de ces noms étoit le nom de roture de ce seigneur parvenu , que la satire présente ailleurs comme le fils d'un raaréchal-ferrant.
' Ce mot est omis dans plusieurs éditions.
^ On sait le grand crédit que les princesses de la ligue, et les femmes de ses principaux chefs, avoient dans cette faction, qui d'ailleurs avoit laissé prendre de grands airs à de petites bourgeoises. C'est la raison pour laquelle l'auteur leur donne la droite dans cette assemblée d'états , dirigée tout-à-fait au contraire des autres, dont, à l'exception des reines, l'entrée fut toujours interdite aux femmes.
^ L'auteur feint ici un démêlé entre les cordeliers et les jacobins , par allusion à un différent très l'éel que ces religieux eurent ensemble pendant plusieurs siècles, au sujet de la conception de la vierge.
au prieur des jacobins , en commémoration , comme elle disoit, de sainct-Jacques Clément. Il y eut aussi un j)eu de garbouil' entre mesdames de Belin et de Bussy-, à l'occasion que Tune ayant lasché quelque mauvais ventpseiidocatliolique'^, madame de Belin dit tout haut à la Bussy, allons procureuse la queue vous fume +, vous venez icy parfumer les croix de Lorraine : mais monsieur le grand maistre de Saulsay oyant^ ce bruit et en sachant la cause , leur cria, le baston en la main : tout beau , mesdames , ne venez point icy concilier nos Estats , comme ma fille '^ fit n'a pas long-
' Nous disons maintenant ^ra6u^e, qui a certainement la même étymologie.
^ Depuis l'édition de i5g3 inclusivement, toutes les autres, excepté celle des Mémoires de la ligue, ont mis ici madame de Rône , au lieu de madame de Belin; parceque Belin ayant été des premiers à se soumettre, on vouloit l'épargner, au lieu qu'on affectoit de tourner en ridicule de Piône, qui s'étoit opiniâtre dans sa rébellion. Quant à la dame Bussy^ c'étoit la digne femme de Bussi le Clerc, dont il a été fait mention précédemment.
^ Littéralement, /au.v calholicjue.
4 Locution triviale, par laquelle elle lui reproche sa vanité en même temps que son indécence.
^ Participe du verbe ouir, qui s'emploie encore quelquefois en plaisantant. Chacun se rappelle ces vers :
Et le souffleur, ojant cela , Croyant encor souffler, siffla.
^ Les premières éditions portent, ma sœur. C'est une faute qui se trouve déjà rectifiée dans celle des Mémoires de la ligue.
temps le bal du feu roy en ceste sale mesme. Le bruit, et la mauvaise odeur passée, monsieur le lieutenant commença à parler en ceste façon , avec un grand silence et attention de messieurs les Estats.
HARANGUE