‹ Satyre Menippée de la vertu du catholicon d'Espagne et de la tenue des Estats de Paris;Chapitre 40 sur 47 · DE MONSIEUR LE LIEUTENANT · texte numérisé non relu

DE MONSIEUR LE LIEUTENANT

Messieurs , vous serez tous tesnioins que depuis que j'ay pris les armes pour la saincte ligue, j'ay tousjours eu ma conservation en telle recommandation que j'ay préféré de très bon cœur mon interest particulier, à la cause de Dieu , qui sçaura bien se garder sans moy, et se venger de tous ses ennemys : mesme je puis dire avec vérité que la mort de mes frères ne ma point tant outré ^ quelque bonne mine que j'aye faict, que le désir de marcher sur les erres ' que mon père, et mon bon oncle le cardinal m'avoyent tracées, et dedans lesquelles mon frère le balafré ^ estoit heureusement entré. Vous sçavez qu'à mon retour de mon expédition de Guyenne, que les politiques appellent

' Terme emprunté de la chasse. Aller sur les erres de quelqu'un, c'est tenir la même conduite que lui.

^ Le duc de Guise, poursuivant un soldat apz'ès la défaite des Allemands, à Château-Thierry (novembre iSyS), reçut un coup de mousquet qui lui fracassa la joue gauche.

incagade ' , j e n effectuay pas en ceste ville ce que je pensoy : à cause des traistres qui advertissoyent le tyran leur niaistre : et ne tirciy autre fruict de mon voyage, que la prise de l'heritiere de Gauniont% que je destinoy pour femme à mon fils : mais le changement de mes affaires m'en faict à présent disposer autrement. Davantage, vous n'ignorez pas que je ne voulu point engager mon armée à aucun grand exploict , ni siège difficile (en quoy toutesfois Gastillon me trompa "*, que je pensoy emporter en trois jours), afin de me reserver plus entier pour exécuter mes catholiques desseins. Quant à mon armée de Daupliiné, je luy

' vieux mot , à peu près synonyme d'escapade fanfaronne et malencontreuse.

' Elle fut enlevée par ordre du duc du Maine, qui vouloit la donner en mariage à son fils aîné. D'Aubray en paille dans sa harangue. Elle fut mariée au comte de Saint-Paul. M. de Nevers (Traité de la prise des armes^ p. 184), parlant du duc du Maine, dit: « Pour tout trophée de son voyage de Guyenne, il ramena la « fille de madame de Caumont, nourrie huguenotte dès la mam- « melle , en l'âge de douze ans , et la prit par force en la maison de <i M. de la Vauguion , pour la faire espouser à l'un de messieurs ses i< enfants : de quoi le sieur de Vivans eut pour ses épingles, par « la faveur de M. du Maine, absolution de tous les crimes et sacii- « jèges qu'il avoit faits. »

^ C'est Gastillon sur la Dordogne, que le duc de Mayenne prit, en i586, après un siège de deux mois, et que les huguenots reprirent la même année.

feit tousjours faire halte, et me tins aux escoutes, pour attendre si aux Estats de Blois, vous auriez affaire de nioy. Mais les clioses y ayant pris le coutrepied de nos souhaits et attentes, vousveistes en quelle diligence je vous vins trouver en ceste ville, et avec quelle dextérité mon cousin le connestable d'Aumale cy présent, fit préalablement descendre le Sainct Esprit en poste sur une partie de messieurs de Sorbonne. Car aussi tost dit, aussi tost faict : et de là sont procédez tous nos beaux exploites de guerre : de là ont pris origine ces milliers de saincts martyrs françois , qui sont morts de glaive, de faim, de feu, de rage, de desespoir, et autres violences, pour la cause de la saincte union : de là est venu le chastiment de tant de piaffeurs ', qui vouloyent faire les galants, et s'accomparer aux princes ^ : de là procède la ruyne et démolition de tant d'églises et monastères qui nuisoyent à la seureté de nos bonnes villes : de tant de sac et pillage que nos bons soldats , francs archers , et novices ont faict en maintes villes , bourgs et villages, qui ont servi de curée pour la foy aux dévots enfants de la messe de minuict : de tant de belles filles et femmes qui ont, sans nopces,

' Vieux mot, qui se disoit des gens pleins de morgue. Le mot piaffe s'emploie encore de nos jours dans quelques provinces , pour signifier une parure trop recherchée. — ^' Aller de niveau avec eux.

Go SATYRE MENIPPËE.

et malgré elles este saoulées de ce qu'en mariage elles ayment le plus : et Dieu sçait, si ces jeunes moynes tout fraischement defroquez, et ces prestres desbauchez y ont dévotement tourne les feuillets de leur bréviaire, et gaigné planieres indulgences. Bref ceste est la seule cause du prompt et zélé décret ' de messieurs de nostre mère Sorbonne après boire % qui a faict enfin eclatter force coups du ciel : et j)ar nostre bonne diligence, nous avons faict que ce royaume qui n'estoit qu'un voluptueux jardin de tout plaisir et abondance, est devenu un grand et ample cymetiere universel, jDlein de force belles croix peinctes, bières, potences, et gibets.

Arrivé donc que je fu en ceste ville ^, après

' Il entend le décret de la Sorbonne contre Henri ni(du 7 janvier i58g), au sujet duquel M. de Nevers, dans son Traité de la prise des armes, page 290, s'exprime ainsi: « MM. de Sorbonne de haute lutte jetterent le Roy par terre dans leur faculté, parle moyen de l'avis qu'ils donnèrent qu'il ne le falloit plus tenir pour Roy ; ce qui feut receu par une multitude de peuple suscitée par les prédicateurs, voiie par leurs propres curez; jusqu'à leur denier l'absolution et par conséquent la communion , et la sépulture en terre sainte à quiconque ne se departoit de l'obéissance Il de Henry de Valois, ou de cet apostat, tyran et perfide, ne le nommant jamais autrement. »

2 On accusoit ces messieurs de prendre souvent ce temps-là pour délibérer, comme les personnages de Rabelais. •* Les dernières éditions portent : icy.

SATYRE MENIPPÉE. 6i

avoir envoyé guarir la ville cFOrleans de trop d'aise', et interdire le commerce de Loire, qui entretenoit leurs délices, j'en voulu autant faire en ceste ville : et bien m'en prit : en quoy madame [ma mere^], ma sœur, ma femme, et la cousine d'Aumale^, qui sont icy pour m'en desmentir, m'assistèrent fort catlioliquement. Car elles et moy n'eusmes autre plus grand soin et sollicitude qu'a faire fond pour la guerre , et en ce faisant soulager et descharger tous les dévots habitants bons catholiques , de la pesanteur de leurs bourses , et vaquer curieusement de pieds et de mains à rechercher et nous saisir des riches joyaux de la couronne* à nous appartenants en ligne collatérale, et par forfaicture du seigneur féodal'': nous trouvasmes force trésors inutiles:

' Guérir quelqu'un de trop d'aise, est une ancienne locution proverbiale signifiant: tirer quelqu'un d'une heureuse condition, en laquelle il étoit assez insensé pour se déplaire, et le jeter, de son plein gré, dans un état où il ne doit trouver que la misère.

^ Ces mots , qui se trouvent dans toutes les éditions antérieures à 160©, avoient disparu dans les autres.

^ Marie de Lorraine, sœur du duc d'Elbeuf, et femme du duc d'Aumale.

''' Le duc de Mayenne se moque ici de lui même , et de la maison de Guise, qui s'approprioit les joyaux de la couronne, à l'exclusion de la branche de Lorraine, qui avoit un prince né de la fille de Henri IL

^ Auti'G raillerie contre la maison de Guise. Les princes de cette

nous descouvrisnies à peu de fraiz par la révélation d'un catholique maçon , et la saincte innocence de monsieur Machault% que je nomme icy par honneur , le beau et ample muguot de Molan^, nonobstant ses démons gardiens, et ses esprits familiers , que ledit Machault sceut vertueusement ^ conj urer , remplissant à cachette d'escus au soleil le fond de ses chausses. Et sans ce divin secours, Messieurs, vous sçavez que ne sçavions encore de quel bois faire flesche : dont la saincte union est grandement redevable au soigneux mesnagement dudit Molan , qui refusoit si lîonnestement son maistre^ et tous ses amis de

maison, tous vassaux de Henri III, avoient pris les armes contre ce roi, sous prétexte de sa mauvaise administration. Or, il n'y avoit qu'un vassal qui pût commettre une forfaiture , et le seigneur féodal étoit celui contre lequel on la commettoit.

' Cette innocence de Machault consistoit à s'être fait un cas de conscience de garder pour lui le trésor tout entier, tandis qu'il ne s'étoit point fait scrupule d'en détourner une partie.

^ Il étoit trésorier de l'épargne. L'argent qu'il avoit dérobé au roi et au public fut découvert le 5 mars i58g, par quelques domestiques qu'avoit corrompus Machault, qui y fut envoyé avec un nommé Soly. Ils trouvèrent en divers lieux de la maison deux cent cinquante mille écus d'or, et plusieurs beaux meubles. Une partie fut donnée au duc de Mayenne, et l'autre dissipée.

^ Les dernières éditions portent religieusement.

'^ Pierre Molan étoit à Tours avec le roi, lorsque son trésor fut découvert à Paiis, et pillé par les ligueurs. Le roi , à qui il venoit de refuser une médiocre somme d'argent, le fît arrêter; de sorte

leur ayder d'argent pour nous le conserver si à propos : et n'oubliez de luy en faire chanter un Salve, quoy que soit luy promettre une messe la main levée , quand on luy fera faire son testament tout debout ' . Je ne veux oublier les somptueux meubles d'or , d'argent , tapisseries , et autres richesses que nous lismes prendre , vendre , et subhaster^, appartenants à ces meschants politiques royaux, dont ma cousine d'Aumale^ feit fort

que , pour apaiser cette colère il lui en coûta encore trente mille écus , dit Mezerai. Cayet ajoute qu'il fut même px'ivé de sa charge.

• Quand il sera pendu.

^ Vieux terme de pratique qui signifioit, vendre à l'encan. Ce mot, composé de sub et de hasta , fait allusion aux ventes à l'encan des anciens Romains.

^ Le duc d'Aumale parle ainsi en la Confession générale des pilliers de l'union :

J'ay esté le premier à la sédition

Pour émouvoir le peuple et piller à mon aise ,

Avecque les brigands du sainct conseil des Seize ,

Que j'avois estably à ma dévotion.

J'ay fuy puis après , mais c'est un mal de race ,

Mon cousin m'a suivi qui s'en estoit moqué ;

Et aussi bien qu'à moy le cœur luy a manqué ,

Père, pardonne moi, je t'en suppli de grâce.

Madame d'Aumale parle ainsi :

Moy seule j'ay causé la mort de mes cousins , Avertissant le roy de toute la menée , Pour puis après piller j'ai ma robe tournée. Où je n'ay espargiié ny amis , ny voisins.

bien son devoir, fouillant elle mesnie dedans les cabinets, et jusques aux Ibsses ou elle sçavoit qu'il y eust de la vaisselle d'argent cacliee. Tellement que des lors nostre très cher cousin, son niary et elle , et son grand page , feirent grandement leurs besongnes, et furent guaris de la jaunisse catholique' dont ils estoyent ensaffranez depuis les guerres de leur comté de Boulongne% à eux catholiquement et légitimement dévolu par le mérite de leurs patenostres et dévotes processions , non point par usurpation et larcin domestique , comme disent les hérétiques rela23S : ce faictpour monstrer ma libéralité et magnificence après m'estre asseuré de plusieurs villes , chasteaux et clochers, qui aisément se laissèrent persuader aux bons prédicateurs, ausquels j'avoy faict part de mon butin : je dressay ceste puissante et glorieuse armée de vieux soldats aguerris tous fraischement esmoulus, que je menay avec un grand

Mes grands pages et mdy avons fait la visite De tous les cabinets des daines de Paris , Ayant mis à rançon et femmes et maris, Pardon de cette offense , elle est la plus petite,

' L'auteur exprime toujours par cette figure , la pauvreté à laquelle se trouvoient réduits les ligueurs , aussi bien les chefs que les particuliers.

^ Le duc d'Aumale avoit, comme l'on sait, des prétentions sur ce comté.

ordre et discipline tout droit à Tours, ou je cuiday' dire comme un César catholique: Je suis venu, fay veu,jay vaincu. Mais ce fauteur d'heretiques " feit venir en poste le Biarnois, lequel je ne voulu attendre de trop près , ny le veoir en face^, de peur d'estre excommunié : et puis vous sçavez que la levée du siège de Senlis, ou mon cousin cy présent a bien faict parler de luy, joincte à la deffaicte de Saveuse , me donnèrent couverture de tourner visage. Ce que je feit aussi volontiers que vous messieurs de Paris le desiriez , et m'en requériez ardemment. Depuis vous sçavez à quel poinct nousfusmes réduits, quand ce tyran fortifié de l'heretique vint à nostre barbe prendre Estampes et Ponthoise : mais par les bonnes et dévotes prières des pères jesuistes, et l'intercession de madame ma sœur, avec l'entremise de plusieurs saincts et religieux confesseurs, nous trouvasmes ce sainct martyr, qui feit esclater ce coup du cieH,

' Expression surannée qui signifie -.je pensai. Du latin cogitare.

^ Henri III qui fit venir le roi de Navarre.

^ « Lorsque le duc de Mayenne, dit de Thou, eut reconnu que « Henri III, qu'il vouloit forcer dans Tours, avoit été renforcé par « les troupes du roi de Navarre animées par la présence de leur « chef, il prit le parti de se retirer sans bruit. » Il est très plaisant que Mayenne se justifie de n'avoir pas osé regarder Henri IV en face, de crainte d'être excommunié.

^ Le duc de Mayenne, dans sa déclaration du mois de décem-

et nous délivra de la misère et captivité ou nous estions prests de tomber en peu de jours. Tellement qu'ayant pris haleine , et faict nouveaux desseins, et nouveaux marchez avec nostre bon roy très catholique et père nourricier, je levay les cornes hautes , et avec une gaillarde armée mipartie", m'en allay haster d'aller les maheustres, qui suivant les bons advis qu'en avoit reçuz madite dame et sœur, s'enfuyoyent outre mer à petit train : mais parce qu'ils ne trouvèrent leurs vaisseaux prests à Dieppe ou je fu les visiter, je me my en devoir de les vous amener tous prisonniers en ceste ville, et vous souviendra bien avec quelle asseurance je le vous promy, et avec quels préparatifs vous les attendiez^ : toutesfois quand je vey que ces hérétiques nous faisoy eut barbe de foirre^, et ne se vouloyent pas laisser prendre sans mi-

bre iSga, avoit qualifié de coup du ciel l'assassinat commis par Jacques Clément sur la personne de Henri III.

' Parcequ' elle étoit composée de François et d'Espagnols.

* On avoit fait courir le bruit que Henri IV étoit prisonnier, et qu'on l'amenoit à Paris.

•'' L'édition supposée de Turin porte harhe de fer, ce qui n'offre aucun sens raisonnable. Barbe de fohre se disoit abusivement pour gerbe de foûerre, proverbe tirant son origine de ceux qui, sous l'ancienne loi , offroient seulement à Dieu des gerbes de paille, en feignant de lui en offrir de blé. On entendoit par-là, donner à quelqu'un le moins qu'il est possible : ici proprement c'est le tromper, se moquer de lui.

taincs, je fu en Flandres pour en chercher' : et leur laissay cependant faire ceste bourrasque aux fauxbourgs de ceste ville, puis leur perniy d'aller se pourniener tout l'iiyver à Vendosme, au Mans, Laval, Argentan, Faleze , Alençon, Verneuil, Evreux et Honfleur, que je leur laissay tout exprès prendre, m'asseurant bien que tost après j'aiiroy tout leur butin en gros, quand ils se seroyent bien morfonduz et laissez mourir de froid ure. Et de faict je leur fey bravement lever le cul à Dreux, et s'en fussent fuis s'ils m'eussent voulu croire. Mais vous sçavez que ceste tirelaisse^ nous couste bon^ : car cesmeschants politiques n'en vouloy ent qu'à moy, et m'eussent vilené s'ils m'eussent peu joindre , de quoy je me sçeu bien garder par le bon exemple de mon cousin de Nemours, et de mes amez et féaux aussi cousins les duc et chevalier d'Aumale, qui n'avoyent oublié le chemin de Mantes. Je ne puis. Messieurs , j e ne puis parler de ceste renverse

' Le duc de Mayenne voyant que Henri IV avoit entrepris le siège de Dreux, et craignant de perdre cette place qui étoit d'une extrême importance pour son parti, courut en hâte jusqu'à Bruxelles demander du secours au duc de Parme, qui lui en accorda un très considérable.

' Espèce de jeu dont il n'est pas question parmi ceux de Gargantua , et qui consiste à laisser une valeur égale à celle qu'on annonce devoir tirer, quand l'adversaire parvient à parer le coup.

^ Parcequ'il fut battu à Tvri.

de fortune sans soupirs et sans larmes: car je seroy maintenant tout à faict, vous sçavez bien quoy ' : au lieu qu'il nie falut aller quérir et niandier un niaistre en Flandres, et ce fut là que je cliangeay ma couverture françoise en cape à l'espagnole, et donnay mon ame aux démons méridionaux % pour desgager ce quej'avoy de plus cher dedans ces te ville. Mais je me fusse faict valet de Lucifer, aussi bien que du duc de Parme, pour faire despit aux hérétiques ^. Je ne veux passer soubs silence les artifices, ruses et inventions dont j'ay usé pour amuser et retenir le peuple, et ceux qui nous cuidoyent eschapper : en quoy il faut recognoistre que madame ma sœur cy présente , et monsieur le cardinal Gayetan ^ ont faict de signalez services à la foy, par subtiles nouvelles et Tedeums chantez à propos , et drapeaux contrefaicts en la rue des Lombards^, qui ont donné occasion à plusieurs de mourir alegrement de

' C'est-à-dire roi.

'^ Cette locution, qui revient souvent dans le CathoUcon , est prise du psaume go : Non tbnebis ah incursu et dcemonio meridiano. Elle fait une allusion très naturelle à l'alliance de la ligue avec les Espagnols.

^ Le maréchal d'Hocquincourt se seroit donné au diable pour faire dépit aux jansénistes.

^ Henri Cayetan, romain, fait cardinal en i585, mort en iSgg.

^ Allusion aux drapeaux que la duchesse de Montpcnsier fit

maie rage de faim, plutost que parler de paix, et si on eust voulu croire monsieur Mendoze ', zélateur de la foy, et amateur de la France s'il en fut onc, vous n'auriez plus ceste horreur de veoir tant d'ossements aux cymetieres de Sainct-Innocent, et de la Trinité, et les eussent les dévots catholiques réduits en pouldre, beuz et avalez et incorporez en leur propre corps % comme les anciens Troglodites faisoyent leurs pères et amis trespassez. Faut il que je recite les viles et serviles submissions que je fey pour amener nos nouveaux amis à vostre secours? et toutesfois je me suis tesmoin, que j'ay tousjours eu mon dessein à part, quelque chose que je disse et offrisse à ce bon duc^, et me suy tousjours réservé avec mon conseil ^ estroit de faire quelque chose de bon pour moy et les miens, en gardant les gages sijepuis: et advienne qui voudra je ne m'en deferay que par force : et trouveray tousjours assez de difficultez pour exécuter ce qu'on me demande : ny ne man-

faire secrètement pour les montrer aux Parisiens, et leur faire croire qu'on les avoit enlevés à l'ennemi.

' Ambassadeur du roi d'Espagne près de la ligue.

" Il paroît avéré que pendant le siège de Paiùs, on composa un aliment analogue au pain, avec des ossements réduits en poudre,

^ Le duc de Parme.

' Le président Jeannin, Des Poi'tes Baudouin, secrétaire du duc de Mayenne, etRibault, son trésorier.

queray pas de bulles et d excommunications meire de monsieur le légat ' qui en sçait tout le tu aulem'', pour embabouiner ceux qui y voudroyent croire. Nous avons desja pratiqué deux illustrissimes légats ^ pou mous ayder à vendre nos coquilles. Nous avons eu des pardons gratis, sans bourse deslier : et sçavons bien de quel biais il faut prendre nostre sainct père en le menaçant un petit de faire la paix, s'il ne nous accorde ce que luy demandons. Avons nous pas eu de Rome des fulminations à tort et à travers contre nos ennemis politiques? Les avons nous pas faict excommunier et devenir noirs comme diables? Nous avons faict continuer les paradis à dessein, nous avons embouché des prédicateurs affîdez, ethypotequez soubs bon tiltre : nous avons faict renouvellerles serments aux confrairies du cordon et du nom de Jésus ^, nous

' c'est-à-dire merci à monsieur le légat. L'édition de iSgg porte marqué , qui ne signifie rien.

^ C'est-à-dire tout le contenu depuis le commencement jusqu'à la fin. Façon de parler prise des leçons du bréviaire qui finissent par: Tu autem. Domine, etc.

^ Le légat Cayetan, et le légat de Plaisance.

* La confrérie du cordon, dit Le Ducliat, régnoit principalement à Orléans, oii elle fut mise en vogue par un cordelier qui y fit entrer les échevins et Roussieux, maire de cette ville, en i588. Les jésuites, et quelques religieux mendiants qui s'en mirent aussi, y engagèrent le menu peuple. Cette confrérie, qui agissoit de concert avec les Seize de Paris, subsista dans toute sa force à

avons mesnagé des processions nompareillcs , qui ont obscurcy le lustre des plus belles mommeries qui furent onques veues: nous avons faict semer soubs main par toute la France du catholicon d'Espagne, voire quelques doublons qui ont eu des effects merveilleux , j usques aux cordons bleuz politiques . Qu'eusse j e peu faire davantage , sinon me donneraux diables parengagement et avancement

Orléans, jusqu'au commencement de 1 594- Mais alors le duc de La Châtre ayant soumis cette ville à l'autorité du roi, y abolit toute espèce de confiérie. Quant à celle du nom de Jésus, voici ce qu'en dit Du Puy : « Les articles de cette confrérie du nom de « Jésus qui se tenoit en l'église Sainct-Gervais furent imprimez « par Bichon en i Sgo. Ils juroient de vivre et mourir en la foy «catholique, apostolique et romaine, sous l'obéissance du l'oy Il très chrestien Charles X, de monseigneur du Mayne son lieute- « nant; promettoient de procurer la délivrance du roy, de ne « reconnoistre jamais pour roy aucun prince hérétique, nomme- « ment Henry de Bourbon , prétendu roy de Navarre relaps et Il excommunié par le pape, et avant le massacre des princes ca- « tholiques commis à Blois , déclaré incapable de ce royaume par Il les trois Estats tenus en la ville de Blois : de n'entendre à aucun « parti de traitté de paix ou trêve avec les hérétiques et catholi- II ques suivant le parti du Biarnois. L'on vit dans le parlement un Il mandement émané de cette confrérie signé Petit , par lequel Il estoit enjoint aux quarteniers d'envoyer à ce Petit un roUe des Il soubçonnez politiques. Ce mandement fut mis entre les mains Il de monsieur de Nemours, et fut ordonné que le lieutenant cri- « minel en informeroit, mais il ne put trouver ce Petit ; monsieur Il Coqueley dit à ta cour qu'il neviendroit point de faute de cette « confrcrie. >i

criioyrie ', comme j ay faict? Lisez les livres de Josephe de la guerre des Juifs : car c'est quasi ^ un mesme faict que le nostre, et jugez si les zélateurs Simon et Jean ont eu plus d'inventions et déguisements de matières pour faire opiniastrer le pauvre peuple de Jérusalem à mourir de rage de faim, que j'en ay eu pour faire mourir de la mesme mort, cent mil âmes dedans ceste ville de Paris, jusques à faire que les mères ayent mangé leurs enfants^, comme ils firent en ceste sacrée cité. Lisez ceste histoire je vous en prie, et pour cause, et vous trouverez que je n ay espargné non plus qu'eux les reliques les plus sainctes et ustenciles d'église , que j'ay peu faire fondrepour mes affaires. J'ay cent fois violé ma foy particulièrement jurée à mes amis et parents, j)Our parvenir à ce que je désire sans en faire semblant^, et mon cousin le duc deLorraine, et le duc de Savoye en sçauroyent bien que dire^, les affaires desquels j'ay tousjours

' Du latin hœreditas; vieux mot signifiant, succession , hérédilé.

^ Vieux mot emprunté du latin, et qui signifie encore presque dans la plupart de nos patois.

^ Voltaire a fait de cette hideuse histoire un épisode de la Henriade.

* On lit dans l'édition de 1699, pour en faire le semblant, leçon vicieuse.

^ Il avoit promis à chacun d'eux en paiticulier de le faire élire roi de France, tandis qu'il songeoit plutôt à le devenir lui-même.

postposees ' à la cause de l'église gallicane , et à la mienne. Quant à la foy publique, j ay tousjours estimé que le rang que je tiens m'en dispensoit assez : et les prisonniers que j'ay retcnuz % ou faict payer rançon contre ma promesse, ou contre la composition j^ar moy faicte avec eux, ne me peuvent rien reprocher, puis que j'en ay absolution de mon grand aumosnier et confesseur. Je ne parleray point des voyages que j'ay faict faire vers le Biarnois pour l'amuser d'un accord ou je ne pensay jamais : les plus fins de mon party y ont este embarquez, et n'en ont senty que la fraischeur du rasoir ^, et cela ne doit desplaire à Villeroy qui n'y est allé c[u'à la bonne foy, comme pouvez croire. J'en ay bien apasté d'autres qui ne s'en vantent pas , et qui ont traicté pour moy à deux fins, tant pour haster nos amis de nous secourir, que pour amuser nos ennemis à la moustarde, et si le Biarnois eust voulu croire quelques uns de son conseil*, qui ont quelque grain de catholicon sur la langue, et

' Mises après ; de ponere et de post.

''- A Casdllon, Puy-Kormand , et Montignac, en i586, et à Saint-Ouen près d'Amboise, en iSSg.

3 Cette fraischeur est proprement ici le fil ou morfil d'un lasoir fraîchement émoulu. Ce fil est un peu rude, mais il ne fait qu'un petit mal d'un moment.

^ Le maréchal de Biron, d'O, surintendant des finances, et autres.

qui ont tousjours crié qu'il ne falloit rien aigrir de peur de désespérer tout, nous aurions maintenant beau jeu, au lieu que nous voyons que les peuples se sont mis d'eux mesmes à souhaiter et demander la paix, chose que nous devons tous craindre plus que la mort, et aymeroy cent fois mieux me faire Turcq ou Juif, avec la bonne grâce et congé de nostre sainct père, que de veoir ces hérétiques relaps retourner jouir de leur bien, que vous et moy possédons à juste tiltre, et de bonne foy par an et jour, voire' plus. Hé Dieu, mes amis, que deviendrions nous s'il falloit tout rendre? S'il falloit que je revinsse à mon ancien estât, comment entretiendroy je mon plat, et mes gardes? Il me faudroit passer par des secrétaires et trésoriers de l'espargne tous nouveaux , au lieu que les nostres passent par mes mains. Mourons , mourons j)lutost que d'en venir là: c'est une belle sépulture, que la ruyne d'un si grand royaume que celuy cy, soubs lequel il nous faut ensevelir si nous ne pouvons grimper dessus. Jamais homme qui est monté ou je suis, n'en dévala ^ que par force : il y a plusieurs portes pour entrer à la puissance que j'ay: mais

' vieux mot signifiant, v^raiment, même. Il est encore employé en Franche-Comté, sans égard à sa signification originaire, mais d'une manière paragogique ou explétive : écoutez voire.

' C'est-à-dire n'en descendit. Après ces mots, que par force ,

il n'y a qu'une yssue seule pour en sortir, qui est la mort. C'est pourquoy voyant qu'un tas de politiques qui sont parmy nous, nous rompent la teste de leur paix , et de leur monarchie frarttoisc , je me suis advisé de leur présenter une mommerie d'Estats, et après avoir différé tant que j'ay peu, pour éluder et faire refroidir les instantes poursuites de leurs députez, je vous ay icy convoquez pour y donner ordre avec vous, et feuilleter ensemble leurs cayers pour scavoir ou le mal leur tient ', et qui sont nos amis, et nos ennemis. Mais pour ne point vous en mentir, ce n'est que pour leur clorre le bec , et leur faire croire que nous travaillons fort pour le public , et entendons volontiers à faire accord. Car les bonnes gens j)Our cela n'en pisseront pas plus roide. Je scay qu'il n'y a icy que de nos amis, non plus qu'aux Estats de Blois: et par conséquent je m'asseure que voudriez tous, autant pour moy que pour chacun de vous, que moy, ou un prince de nostre maison fust roy, et vous vous en trouveriez bien. Si est ce que cela ne peut se faire sitost, et y a encore une messe à dire, et fau droit faire une grande brèche au royaume , parce qu'il en conviendroit donner une

l'édition de Turin ajoute, et fourche , ce qui signifie, et pour aller au gibet.

' L'édition de iSgg porte, ou le malheur tient.

bonne partie à ceux qui nous y auroyent aydé ' . D'autre part vous prévoyez bien les dangers et inconvénients de la paix, qui met ordre à tout, et rend le droict à qui il apartient. C'est pourquoy il vaut encore mieux l'empescher que d'y penser: et quant à moy je vous jure j)ar la chère teste de mon fils aisné% que je nay veine qui y tende, et en suis aussi eslongné que la terre est du ciel : car encore que j'aye faict semblant par ma dernière déclaration, et par ma response subséquente, de désirer la conversion du roy de Navarre: je vous prie croire que je ne désire rien moins: et aymeroy mieux veoir ma femme, mon nepveu^, et tous mes cousins et parents morts, que veoir ce Biarnois à la messe. Ce n'est pas là ou il me démange. Je ne l'ay escrit et publié qu'à dessein, non plus que monsieur le légat son exhortation au peuple François. Et tous ces escrits que monsieur de Lyon a faicts , et fera cy après sur ce subjet, ne sont qu'à intention de retenir le peuple , en atten-

' Principalement au roi d'Espagne.

^ Henri de Lorraine, qui porta le titre de marquis de Mayenne jusqu'à la mort de son père.

■^ Le duc de Mayenne n'aimoit point sa femme ; le jeune duc de Guise, et tous les autres princes de la maison de Lorraine étoient autant d'obstacles au projet qu'il avoit de se faire roi, et d'un autre côté la conversion de Henri IVanéantissoit toutes ses espclanccs.

dant quelque bonne aventure (vous m'entendez bien) que les pères j esuistes nous procureront pour Faire un second sainct martyr. Etd'ailleurs, c'estautant de division , et d'atediement, et atiedissement à nos ennemis : et autant de préparatoires pour le tiers party' ou nous avons bonne part, comme

' Voici les détails que Du Puy donne à ce sujet: «Le jeune ■' cardinal de Bourbon en estoit le chef. Jean Louchard abbé de « Bellozane qui avoit esté son précepteur, et monsieur du Perron « depuis cardinal estoient ceux qui luy avdient conseillé de faire « cette ligue. Elle commença à Tours, monsieur de Souvré en fut « averty, qui en donna l'advis au roy, le roy manda le cardinal « qui amena avec lui Bellozane et du Perron. Bellozane pédant '< dénia tout, mais l'autre par le moyen de monsieur Le Grand « descouvrit tout le parti et trahit son maistre. Nonobstant que « l'affaire fut descouverte, ils ne laissèrent pas de faire l'entreprise « de Mante, qui estoit de se saisir de la personne du roy, et de « tuer les mareschaux de Bii'on et de Bouillon. L'admirai de Villars « devoit faire l'exécution. Le médecin Duretconduisoit la menée, « et avoit fait conférer ensemble l'admirai et monsieur de Bellin « pour prendre jour. L'admirai remarqua au médecin Duret qu'il " estoit impossible de rien faire , que le roy avoit deux mille gen- « tils-hommes avec luy, et qu'aux fauxbourgs de Mante il y avoit " deux mille Anglois. Duret respondit que ce grand nombre de « personnes rendroit la chose plus aisée , qu'ils s'empeschoient l'un « l'autre comme les reistres à Anneau, et que monsieur d'O, gou- « verneur de Mante, empescheroit les Anglois de passer. Duret le « pressoit et se chargeoit de tuer les deux mareschaux , de se saisir « du roy. et d'en faire ce qui seroit avisé. Cette trahison fut ainsi « descouverte. Balbani Italien fut envoyé à Rome par ce cardinal « pour rendre compte au pape de son dessein. Il rencontra en « chemin Des Portes Baudouin, secrétaire de monsieur du Mayne.

estant un grand moyen, s'il esclate, pour faire bien nos besongnes, et à l'avancement duquel je vous prie tous d'employer vos alliances et intelligences comme je fay les miennes : non pas pour contraindre l'Hérétique de tourner sa robe ' : car je ne le désire, ny ne l'entends : et m'asseure qu'il n'en fera jamais rien, tant il a le cœur obstiné: qui est ce que je demande, afin qu'il demeure tousjours en sa peau , ce qui nous acquierera force

« Ce Des Portes fit si bien qu'il tira copie des instructions de Bal- « bani, et en envoya deux par deux diverses voyes à monsieur du « Mayne. L'une fut surprise et envoyée au roy. Le cardinal voyant '< son dessein rompu se retira à Gallion , et voulut persuader à « l'admirai de Villars de l'enlever et le mener à Rouen et le faire « déclarer roy; l'admirai n'y voulut entendre, disant que s'ilavoit « fait ce coup , il auroit un maistre à Rouen ce qu'il n'avoit point. « Le cardinal mourut de desplaisir de ce que le roy le traittoit « mal depuis cette affaire. Monsieur d'O mourant envoya au roy " un gentil'homme pour le supplier de ne point croire qu'il fût du " tiers party. Le roy du vivant de monsieur d'O ne le nomma pas « dans le discours du tiers party, mais si tost qu'il fut mort, il l'y « mit. Le roy ne se voulut jamais fier au médecin Duret après ce « mauvais dessein. » Ce prétendu parti qui n'avoit pour lui ni troupes ni places, ayant été réduit à tâcher de se faire valoir par la plume, avoit pris pour prétexte de son infidélité , la fulminante bulle de Grégoire XIV contre Henri IV; mais dès le premier écrit qu'il fit paroître sous le titre à' Avis et remonti'ance au roi, etc., il sévit accablé de tant de réponses, que ceux qui avoient entrepris de donner la vogue à cette faction, n'osèrent plus rien tenter en sa faveur.

1 C'est-à-dire de se convertir à la religion catholique.

bons amis catholiques, apostoliques, et romains, inspirez du Sainct Esprit, qui l'empesclieront bien de leur costé , et le mettront en grand accessoire , et ni'asseure que le roy qu'ils feront ne nie contrepesera pas à la balance. Quoy qu'il en advienne, nous avons envoyé coup sur coup nos agents'à Rome ', comme monsieur le cardinal de Pelvé mon bon précepteur vous pourra tesmoigner, pour renverser la négociation du cardinal de Gondy, qui ne s'y eschauffera pas plus qu'il doit% et rompre^ les pratiques du marquis de

' Ces agents étoient le commandeur de Diou, Nicolas de Piles abbé d'Orbais , le doyen de Reims Frizon , et le conseiller de la cour Coqueley.

^ Au mois d'octobre 1592, les principaux catholiques du parti du roi avoient envoyé le marquis de Pisani vers le nouveau pape Clément VIII , pour le disposer à reconnoître ce monarque lorsqu'il se seroit converti. Le cardinal de Gondi , qui accompagnoit le marquis dans ce voyage, avoit promis au roi de le servir aussi de son mieux. Mais les Seize , qui redoutoient étrangement cette démarche d'un cardinal, et qui soupçonnoient le duc de Mayenne d'y avoir donné son approbation , firent présenter à ce dernier, au nom de leurs prédicateurs, une requête tendante, h ce qu'il lui plut les éclairer là-dessus. C'est à ce sujet que le duc dit ici qu'il n'y avoit rien à craindre du cardinal de Gondi, qui ne s'emploieroit que très foit/emenf à la réconciliation du roi avec le saint-siège. Le duc de Mayenne en parloit pertinemment, car le cardinal réussit si mal dans sa négociation qu'il fut soupçonné de collusion par plusieurs personnes.

^ Ce mot a été ajouté dans les éditions postérieures à 1600.

8o SATYRE MENTPPÉE.

Pisani, qui est trop bon François pour nous, qui sont allez à Rome chercher un chemin de paix : mais nous avons suscité nos ambassadeurs d'Espagne de protester contre l'audience, et contre ce que le pape voudroit faire sur la prétendue conversion du Biarnois. Monsieur le légat nous a aydé à faire nos mémoires et instructions, et y employera de sa part ses habitudes , et confédérations du consistoire. Et si sa Saincteté faict autrement, je sqay bien. comment il en faut avoir la raison, le menaçant que nous sçaurons bien faire en ce cas nostre accord avec les politiques, aux despens et desavantage de l'église de Rome. Aussi ne me conseilleriez vous pas , que pour une messe que le roy de Navarre pourroit faire chanter, ce qu'à Dieu ne plaise, je me démisse du pouvoir que j'ay, et que de demy roy que je suis, je devinsse valet, et pour faire tomber l'orage de ceste guerre, sur la teste de ces bons catholiques Espagnols nos amis, qui nous veulent apprendre à croire en Dieu. Bien est vray que si ladite conversion advenoit à bon escient, je seroy en grande peine, et tiendroy le loup par les oreilles. Toutesfois monsieur de Lyon, et nos bons prédicateurs m'ont appris', qu'il n'est pas en la puissance de

' La Demonologie de la Sorbonne nouvelle, pièce insérée dans

SATYRE MENIPPÉE. 8i

Dieu de pardonner à un hérétique relaps, et que le pape niesnie ne sqauroit lui donner absolution , l'ust ce à l'article de la mort : ce que nous devons tenir pour treiziesnie article de foy, et ladjouster au Symbole des apostres : voire que si le pape s'en vouloit mesler, nous le ferions excommunier luy mesme par nostre mère la Sorbonne, qui scait plus de latin , et boit plus catholiquement ' que le sainct consistoire de Rome. C'est donc sur quoy il nous faut principalement insister, par quels moyens nous empescherons la paix , et rendrons la guerre immortelle en France. Monsieur de Lyon sçait bien que le roy d'Esj^agne et moy , luy avons promis sur nostre honneur un chapeau rouge, s'il peut tant faire par sa rethorique , d'en venir à bout, et sa sœur a desja receu pour arres un carcan de trois mil ducats, et une chaisne de perles catholiques, avec quelques milliers de doublons. Nous avons aussi certains politiques au conciliabule, et senatule des ennemis, qui filent desja quelques cordons dudit chapeau rouge % et si

les Mémoires de la ligue , attribue aux prédicateurs de Paris , et aux sorbonistes d'alors, onze bérésies, dont les deux points ici mentionnés faisoient la sixième et la dixième.

' L'auteur a déjà parlé plus haut du zélé décret de la Sorbonne après boire.

"■ Dans les dernières éditions, on lit : les cordons d'un chapeau, de cardinal. Plus bas on y lit bravement, au lieu de bien. I. 6

nous leur envoyons un peu de soye cramoisie pour faire les resnes de leur mule, ils nous ayderont bien, et empescheront bien que ces meschants huguenots acariastres n'entrent auxEstats, et que rien ne se fasse, ny se passe au detriement et déshonneur de nostre sainct père, et du sainct siège apostolique , voire quand les previjeges de l'Eglise gallicane s'en devroyent perdre. Je conjure donc toute ceste catholique assemblée de tenir la main, et employer verd et sec ' pour empescher que les Parisiens, et autres villes ne nous viennent rompre la teste de leur paix , mais qu'elles prennent la mort en gré, et souffrent leur totale ruyne, plutost que d'y penser et d'en ouvrir la bouche. Il faut racler ^ des prières de l'Eglise ces fascheux mots: D a pacem Domine, comme monsieur le légat vous pourra tantost faire entendre qu'ils ne sont point de l'essence de la messe , ny mots sacramentaux : faisons seulement semblant et bonne mine : Si Villeroy s'en lasse ^, nous aurons Zamet^, qui pour le plaisir que luy a faict mon bon cousin le

' Locution triviale qui signifie, faire tous ses efforts pour en venir à ses fins.

■" Les dernières éditions portent arracher.

^ Cet endroit fait allusion aux négociations de monsieur de Villeroi pour la paix, et aux soupçons qu'on avoit déjà que ce ministre méditoit sa retraite de la ligue.

"* Sébastien Zamct, riche partisan, italien d'origine. H fut long-

duc cVElbeuf , ne plaindra ses peines et voyages, et se laissera aisément beffler ' sur l'espérance de ses greniers à sel. Quoy qu'il en soit, et advienne qui pourra, si nous nous entendons bien, et continuons nos intelligences avec ce bien-heureux tiers party, nous brouillerons si bien les affaires, que ceux de Bourbon ne se verront de trente ans ou ils pensent : car je ne feray jamais plus de cas d'eux que j'ay faict de leur oncle% que j'ay laissé mourir en prison et en nécessité, sans me soucier gueres de luy, après qu'il nous eut servy de prétexte, et de planche, que les huguenots appelloyent planche pourrie, pour monter ou je suis : car je sçay bien, que tant qu'il y auroit de ceste race bourbonnoise, qui faict meilleure preuve que moy de sa descente de sainct-Loys, jamais ny moy, ny les miens ne régnerions sans querelle. C'est pourquoy vous ne devez douter que je feray tout ce que je pourray pour m'en deffaire. Pour le moins une chose me console, c'est que si les ennemis tiennent la ville de Sainct- Denis , ou les vieux roys sont enterrez , nous en

temps employé par le duc de Mayenne pour obtenir de Henri IV une trêve avec les ligueurs.

' Vieux mot burlcaque signifiant, moquer, tromper, berner.

- Le vieux cardinal de Bourbon étant en prison à Fontenay-le- Comte, où il mourut, n'eut jamais le crédit, malgré les diverses requêtes qu'il présenta, de se faire accorder la moindre pension.

tenons les joyaux ', reliques, et ornements royaux , qui sont Iricassez pour eux, par la saincte dévotion de mon frère de Nemours , qui a faict fondre la couronne. Mais qui plus est, la saincte ampoule de Reims est en nostre puissance , quand nous en aurons affaire. Sans laquelle vous m'entendez bien. C'est un coup du ciel. Si prions tous bons confesseurs, prédicateurs, curez, et autres dévots pensionnaires, de faire rage sur ce sujet, ajfin que Dieu nous en saiche gré. Pour mon regard, je tiendray tant que je pourray les choses en balance, et apparence : comme j'ay tousjours faict au gouvernement de ceste ville , ne souffrant que le party des politiques soit trop rabaissé, ny celuy des Seize trop eslevé et insolent, de peur que l'un des deux se faisant le plus fort , ne me voulust aussi faire la loy : ce que mon cousin le duc de Lorraine me reproche que j'ay appris de la royne mère, que Dieu absolve. Au reste, je croy qu'il n'y a pas un de vous qui ne se souvienne de la mort de

On lui promit seulement de reprendre sur les hérétiques les bénéfices qu'ils lui avoient enlevés.

' Dès le commencement de l'année iSSg, le trésor et les reliques de Saint-Denis avoient été apportés à Paris par deux religieux qui y restèrent pour les garder, mais qui ne laissèrent point de les livrer, à mesure que les chefs de la ligue les envoyèrent demander, soit pour les mettre en gage, soit pour les convertir en monnoie.

Sacreniore ' , après m'avoir faict plusieurs bons services: j'ay espérance que nioy, et mon nepvcu en ferons bien d'autres à l'honneur de ce bon Dieu, pourveu que vous autres messieurs nous serviez de pareille affection, et attendiez pareille recompense en ce monde ou en l'autre. Quant à la pelade , que certains politiques m'ont voulu improperer% m'accusant que la Saincte-Gere, ou la Loue ^ (je ne sçay laquelle des deux) me l'avoyent donnée : ils en ont menty les meschants, je n'y songeay jamais, ce n'est que certaine chaleur de foye que les médecins appellent alopécie, à laquelle moy et les miens sommes sujets, et monsieur de Lyon sçait que les gouttes ^ viennent bien sans cela. Et s'il est autrement , que les loups me puissent manger les jambes, vous priant pour l'honneur de la saincte Union n'en croire rien, et regarder à nos affaires.

' Il fut tué de sang Froid par le duc du Maine, à la suite d'une dispute assez romanesque. Sacremore prétendoit que madame de Villars, fille aînée de madame du Maine, lui avoit été promise, et que madame de Villars lui avoit particulièroment fait cette promesse. Cette passion, si cruellement trompée dans ses espérances, est un fort bel épisode pour une tragédie de la Ligue, quand il sera permis de faire des tragédies nationales.

^ Du latin improperare , reprocher, faire des reproches. Nous en avons fait improuver.

^ Filles de joie du temps.

* Il en étoit fort incommodé. La goutte ne se prend plus au pluriel.

Car nous avons un ennemy qui ne dort pas ', et c[ui use plus de bottes que de souliers: vous y donnerez ordre, et vous vous garderez des escrouelles% et de tomber du baut maP si vous pouvez. J'ay dit.

Monsieur le lieutenant ayant acbevé sa harangue, avec grand applaudissement de l'assistance, ou le président de Nully^^, et Acharie^ laquais de

' « Le duc de Mayenne, dit Mezcray, estoit pesant de corps, «grand dormeur et grand mangeur: Henry IV, au contraire, « estoit prompt, actif et vigilant, ne se tenant pas si long-temps « au lit que l'autre se tenoit à table. »

' «Après la levée du siège de Paris, les Parisiens furent fort «tourmentez de ce mal, qu'ils avoient pris par contagion des ■: Espagnols leurs hostes » ou qu'ils dévoient plutôt aux accidents de la guerre et de la famine. C'est la première opinion qui a prévalu, quoique les écrouelles ne soient pas plus communes audelà des Pyrénées qu'en-deçà des Alpes. Les vainqueuis ont toujours été très habiles à trouver des torts et des infirmités aux vaincus.

^ C'est-à-dire, d'être pendu. Une de ces plaisanteries dont la Satyre Menippée foisonne, et qui ne seroient ])lus françaises.

^ Etienne de Nully, président en la cour des aides, du conseil des quarante.

* Maître des comptes du conseil des quarante. On l'appcloit ironiquement le laquais de la ligue, à cause de l'empressement avec lequel il agissoit pour ce parti , quoiqu'il fut boiteux. Il étoit d'un caractère timide, et homme à pleurer de joie dans des occasions telles que celle-ci, où il vient mêler ses larmes avec celles du président de Nully, qui plcuroit toujours.

la ligne furent veuz pleurer de joye, le doyen de Sorbonne grand dataire du légat se leva, et cria tout haut: Humiliate vos ad benedictionem , elposleà liabebitis haranguam ' ; alors monsieur le légat , trois profondes et copieuses bénédictions préalablement faictes commença à parler ainsi : *

' Ce beau latin que l'auteur attiibue ici au doyen de la Sorbonne, fait connoître en quel sens il disoit que la Sorbonne savoit plus de latin que le consistoire de Rome. Ce doyen n'avoit plus qu à ajouter : Vidtis etiam panlonos? per dieni vos liabebitis , et nihil payabitis; et il auroit parlé tout-à-fait comme Janotus de Bragmardo dans Rabelais.

HARANGUE

Page 1