‹ Satyre Menippée de la vertu du catholicon d'Espagne et de la tenue des Estats de Paris;Chapitre 43 sur 47 · DE MONSIEUR DE LYON · texte numérisé non relu

DE MONSIEUR DE LYON

Messieurs, je commenceray mon propos par rexclamation pathétique de ce prophète royal David: quam terribilia judicia tua, etc. O Dieu! que vos jugements sont terribles et admirables! Ceux qui prendront garde de bien près aux commencements et progrez de nostre saincte Union , auront bien occasion de crier les mains joinctes au ciel: O Dieu! si vos jugements sont incompréhensibles, conjbien vos grâces sont elles plus admirables ! et de dire avec l'Apostre : ubi abundavit delictum, ibi superabundavit et cjratia. N'est-ce point chose bien estrange , messieurs les' zélateurs , de veoir nostre Union maintenant si saincte , sizelee, et si dévote , avoir esté presque en toutes ses parties composée de gens qui , auparavant les sainctes barricades, estoyent tous tarez et entachez^ de

' Les dernières éditions portent de l'arcJievesque de Lyon. Cette harangue est de Nicolas Rapin. ^

' Quelques éditions portent entichez, qui ne donne pas un sens raisonnable.

quelque note mal solfiée ', et mal accordante avec la justice? Et par une miraculeuse métamorphose, veoir tout à un coup l'athéisme converty en ardeur de dévotion ^, l'ignorance , en science de toutes nouveautez, et curiosité de nouvelles: la concussion, en pieté et en jeusne : la volerie, en générosité et vaillance : bref, le vice et le crime transmué en gloire et en honneur? Gela sont des coups du ciel, comme dit monsieur le lieutenant, de pardieu : Je dy si beaux que les François doivent ouvrir les yeux de leur entendement pour profondement considérer ces miracles , et doivent là dessus, les gens de bien, et de biens ^ de ce royaume rougir de honte avec presque toute la noblesse, la plus saine partie des prélats et du magistrat, voire les plus clairvoyants qui font semblant d'avoir en horreur ce sainct et miraculeux changement^. Car qui a il au monde de plus admirable, et que peut Dieu mesme faire de plus

' c'est-à-dire, mal -sonnante; comme quand on prend un sol pour un fa.

' Voyez au commencement de cette Satyre, les articles contenant les vertus du catholicon.

^ Presque tout ce qu'il y avoit en Fiance , dit de Thou , de gens riches et de personnes d'honneur, avoient la ligue en abomination.

* Dans l'édition des Mémoires de la ligue, le mot sainct est retranché , et miraculeux y est remplacé par triacleux qui ne signifie rien en cet endroit.

SATYRE MENIPPÉE. iiZ

estrange, que de veoir tout en un moment, les valets devenus maistres, les petits estre faicts grands , les pauvres riches , les humbles insolents et orgueilleux: veoir ceux qui obeissoyent, commander : ceux qui empruntoyent , prester à usure : ceux qui jugeoyent, estre jugez: ceux qui emprisonnoyent, estre emprisonnez: ceux qui estoyent debout, estre assis? O cas merveilleux : ô mystères grands : ô secrets du profond cabinet de Dieu , incogneuz aux chetifs mortels : les aulnes des boutiques sont tournées en pertuisanes ' : les escritoires en mosquets: les bréviaires en rondaches': les scapulaires en corselets ^, et les caj)uchons en casques et salades! N'est ce pas une autre grande et admirable conversion, de la plus part de vous autres messieurs les zelez, entre lesquels je nommeray par honneur les sieurs de Rosne, de Mandreville *, la Mothe Serrand, le chevalier Breton,

' La pertuisanne étoit une sorte d'arme composée d'une hampe et d'un fer large, aigu et tranchant au bout de la hampe. Depertusus, par métonymie, c'est-à-dire, l'effet pour la cause.

^ Espèce de grands boucliers ronds dont on se servoit autrefois.

^ Cuirasses légères.

"^ Tous ces personnages étoient allés, en i58i , faire la guerre en Flandre, sous le duc d'Anjou. Dans la confession des piliers de l'Union, Rosne parle ainsi :

De ne point croire en Dieu, je le tiens à louange; Les pillages, le meurtre , et les femmes forcer :

et cinquante autres des plus signalez de nostre party qui nie feroyent faire une hyperbate et parenthèse trop longue, (que ceux que je ne nomme point m'en sachent gré)? N'est ce pas dy je grand cas que vous estiez tous n'agueres en Flandres portants les armes politiquement, et employants vos personnes et biens contre les archicatholiques espagnols, en faveur des hérétiques des Pays Bas, et que vous vous soyez si catholiquement rangez tout à un coup au giron de la saincte ligue romaine? et que tant de bons matois', banqueroutiers, saffraniers ^, désespérez, haut-gourdiers, et sorgeurs^, tous gens de sac et de corde, se soyent jettez si courageusement et des premiers en ce sainct party, pour faire leurs al-

Ce sont mes passe-temps, et jamais, pour parler. Je n'ai cru paradis, eufer, ny saincts, ny anges. D'avoir trahy le roy, la France et mes amis ; J'ay cru faire tout bien, puisque la ligue saincte Le nous avoit permy, etc.

' Ce mot qui s'emploie communément pour signifier ruse, vient de matte, nom d'une place où les filous s'assembloient autrefois à Paris. Chez Brantôme, îj?afois désigne un homme qui fait métier de couper des bourses.

^ Vieux mot qui signifioit endetté, comme nous l'avons remarqué plus haut.

^ Les premières éditions portent sorgueurs^ mauvaise leçon. Quand à haut-gourdiers qui paroît composé de haut et de gourd , il signifie la même chose que pendards.

faires, et soyent devenuz catholijjues, à double rebias ', bien loin devant les autres? O viays patrons de l'enfant prodigue dont parle l'Evangile: ô dévots enfants de la messe de minuict : ô sainct Catholicon d'Espagne, qui es cause que le prix des messes est redoublé, les chandelles benistes rencheries, les offrandes augmentées, et les saints multipliez, qui es cause qu'il n'y a plus de perfides, de voleurs, d'incendiaires, de faulsaires, de coupegorges et brigands: puis que par ceste saincte conversion, ils ont changé de nom, et ont pris cet honorable tiltre de catholigues zelez, et de gendarmes de l'église militante^ ! O deifiques doublons d'Espagne, qui avez eu ceste efficace de nous faire tous rajeunir, et renouveler en une meilleure vie ! C'est ce c[ue dit nostre bon Dieu parlant à son père en sainct-Matthieu, chap. 1 1 : Abscondisti à prudentibus et sapieniibus , et reveldsti eapawulis. Certes, Messieurs, il me semble reveoir ce bon temps, auquel les chrestiens, pour expier

' Catholiques qui avoient chacun du zèle au double de ce qu'en avoient les meilleurs catholiques du parti du roi. Cette figure fait allusion à certains manteaux qu'on appeloit manteau à rebras, parcequ'ils se redoubloient sur le bras.

" Le faux zèle des ligueurs faisoit que tous en général se donnoient ce nom-là, ets'en glorifioient; mais les ecclésiastiques et les moines se l'attribuèrent plus particulièrement, depuis la parade qu'ils firent en iSgo, pour se préparer au siège de Paris.

leurs crimes , se croisoyent et alloyent faire la guerre oultre mer comme pèlerins , contre les mescreants, et infidèles'. O saincts pèlerins de Lansac^, et ton bon frère bastard, evesque de Comminges ^, qui avez fait enrôler à la foule en vos quartiers tant d'honnestes gens '^, qui ressemblants aux menestriers n'avoyent rien tant en baine que leur maison ! Je ne veux icy comprendre maints gentils-bommes , et autres qui sont du bois dont on les faict: quoy que soit, qui en ont la mine , et se monstrent vaillants coqueplumets sur le pavé de Paris \ lesquels ayants esté pages à pied , ou servy les princes catholiques , et leurs adhe-

' Entre ces mots et les suivants , l'édition des Mémoires de la ligue ajoute: «Tandis que les évêques de Rome mettoient, par « humilité , leur pied sur le col des empereurs , et de leurs sceptres « et couronnes forgeoient les clefs et la tiare, dont ils se sont tant « fait valoir depuis; » mais cette addition est mal placée ici.

" Lansac fut défait au pays du Maine , en i Sgo , avec les troupes qu'il avoit levées dans son pays. Ces troupes venoient au secours de la ligue, comme autrefois les armées alloient à la Terre-sainte.

"* Urbain de Saint-Gelais-Lansac, fils naturel de Louis de Saint- Gelais, sieur de Lansac. Il fut évéque de Comminges en 1679, et se montra aussi ardent ligueur que son frère.

■* L'évéque de Comminges avoit institué à Toulouse une confrairie du saint-sacxement, dans laquelle il avoit fait entrer et enrôler pour la ligue tous les plus grands scélérats de cetÉe ville.

^ Ces mots expriment la même chose que les locutions de batteurs de pave' et défendeurs de nazeaux^ déjà employées dans cette Satyre, et désignent les mêmes personnages.

rants, se sont obligez de gayeté de cœur à suyvre leur party, voire se fussent ils rendus turcs, comme ils disent: aymants mieux estre traistres à leur roy, et à leur patrie , que manquer de parole à un maistre qui luy niesme est valet, et subject du roy. A la vérité nous sommes grandement obligez à ces gens là, aussi bien qu'à ceux qui ayants receu quelque escorne ' ou dommage du tyran, ou des siens, se sont jDar indignation , et esprit de vengeance, tournez vers nous, et ont préféré leur injure particulière à tout autre devoir^ : et devons aussi beaucoup remercier ceux qui ayants commis quelque assassinat ou insigne lascheté et volerie, au party de lennemy, se sont catholiquement jettez entre nos bras, j)Our éviter la punition de justice, et trouver parmy nous toute franchise et impunité : car ceux là plus que nuls autres sont obligez à tenir bon jusques à la mort pour la

' Vieux mot trivial , qui signifie à - peu - près la même chose qaeignomiiiie. Il est dérivé de l'italien scorno. A l'époque où parut la Satyre Menippée , cette manière de prononcer le vieux mot scorne n'étoit pas fort ancienne dans la langue , car Henry Estienne la reproche aux novateurs qui efféminoient le langage. Il dérive très ingénieusement scorno du deshonneur que reçoit un taureau vaincu, qui avec la victoire perd aussi ses cornes, tellement qu'il demeure scornato.

^ Il désigne en cet endroit le sieur de Villeroy qui se rangea du côté de la ligue pour une injure qu'il avoit reçue du duc d'Espernon en iSSy, et dont le roi ne lui avoit point fait raison.

saincte Union : c'est poui quoy il ne se faut point défier du baron d'Alegre', ny de Hacqueville, gardien du Pont-Audcnier % ny du concierge de Vienne, et autres qui ont faict de si beaux coups pour gaigner Paradis avec dispense de leur serment, ny pareillement de ceux qui ont courageusement mis la main au sang, et à l'emprisonnement des magistrats politiques : en quoy monsieur le lieutenant a eu beaucoup de dextérité pour les engager, et leur faire faire des choses irrémissibles, et qui ne méritent d'avoir jamais pardon, non plus que ce qu'il a faict. Mais gardons nous de ces nobles qui disent qu'ils sont bons françois , et qui refusent de prendre pensions, et doublons d'Espagne : et font conscience de faire la guerre aux marchands et laboureurs : ces gens sont dangereux , et nous pourroyent faire un faux bond : car ils se vantent que si le Biarnois alloit à la messe, jamais leurs espees ne couperoyent contre luy, ny les siens: qu'il vous souvienne des entreveues, et parlements qu'aucuns font si souvent versSainct-

' Le marquis d'Alègre, dit du Puy, s'étant bien remis en apparence avec Montmorency Halot, il désira le voir pour l'assurer de son amitié; en l'embrassant il le tua à coups de poignard. Ceci arriva en iSga.

^ Gardien signifie ici la même chose que concierge. Quant à ce mot et au nom de Hacqueville, voyez la note^ de la page 12; et de même pour le concierge de Vienne.

Denys ', et des passeports qu'on reçoit, et qu'on envoyé si facilement de part et d'autre : ces gens là, Messieurs, n'oyent la messe que d'un genou, et ne prennent de l'eau beniste en entrant en l'Eglise qu'en leur corps deffendant. Ha pleust à Dieu qu'ils ressemblassent tous à ce sainct pèlerin confesseur et martyr catholique zélé monsieur de la Motlie Serrand, lequel estant es prisons de Tours pour rendre tesmoignage de sa foy, refusa de disner et prendre sa réfection de potage un jour de samedy après Noël % craignant qu'ont eust mis de la graisse en sa soupe : et protesta ce champion de la foy, ce Macabee, ce devotieux martyr de souffrir plus tost la mort que de manger soupe autre que catholique. O illustres assistants choisis

' Le duc de Mayenne craignant que les Espagnols ne fissent échoir la couronne à son neveu, prit le parti de négocier une trêve avec le roi. Les entrevues pour cet objet eurent lieu à la Villette, à la Chapelle près Saint-Denis, sur la route même de Paris à Saint-Denis ; le plus souvent en voiture pour ne pas éveiller les soupçons. Ceux qui y assistèrent pour le roi furent les sieurs de Schomberg, de Bellièvre, de Thou, etRevol; et delà part du duc de Mayenne les sieurs de Bassompière, deBelin, et Zamet.

^ Dans les dernières éditions, on lit: Un jour de vendredy ; mais la leçon (jue nous conservons est préférable. Ces mots : un jour de samedy après Noël dénotent mieux la ridicule bigoterie du personnage dont il est question, parceque les plus timorés d'entre les catholiques ne se font pas scrupule de manger de la viande les samedis depuis Noël jusqu'à la Chandeleur.

i3o SATYRE MENIPPÉE.

et triez au volet ' pour la dignité de ceste notable assemblée, la pure cresnie de nos provinces, la mère goûte de nos gouvernements, qui estes venuz icy avec tant de travaux, les uns à pied, les autres seuls, les autres de nuict, et la pluspart à vos despens. N'admirez vous point les faicts héroïques de nos Louchard, Bussy Senault, Oudineau, Morliere, Grucé, Goudard, et Drouart'', qui sont si bien parvenuz par la plume? Que vous semble de tant de caboches^ qui se sont trouvez, et que Dieu a suscitez à Paris, Rouen, Lyon, Orléans, Troyes, Toulouze, Amiens, ou vous voyez les bouchers, les tailleurs, les chiquaneurs, basteliers, cousteliers, et autres espèces de gens de la lie du peuple, avoir la première"* voix au conseil, et assemblées d'Estat, et donner la loy à

' Ancienne façon de parler adverbiale signifiant, choisir entre tous les autres.

^- Ils faisoient tous partie des Seize. Les royalistes et les poli tiques avoient donné des sobriquets aux principaux de cette faction; ainsi ils appeloient Louchard le rodomontadier, Bussy le fendant, Senault le Jlnet-madré ,Oudmea.u lepipeur, La Morliere le bizarre, Crucé le résolu, et Drouart le doucet.

^ L'auteur appelle ici caboches les séditieux des villes dont les noms suivent, par allusion à la sédition des cabochiens arrivée sous Charles VI en i4i2.

* Ce mot ne se trouve point dans l'édition de i Sgg , de même que plus haut elle passe les noms Oudineau , Morliere , Crucé , et Goudard.

SATYRE MENIPPÉE. i3i

ceux qui auparavant estoyent grands de race , de biens et de qualité , qui n oseroyent maintenant toussir ny grommeler devant eux? N'est ce pas en cela que la prophétie est accomplie, qui dit: De stercore erigens pauperem ' ? Scroit ce pas crime de passer soubs silence ce sainct martyr frère Jacques Clément, qui ayant esté le plus desbauclié de son convent (comme sçavent tous les jacobins de ceste ville) et mesme ayant eu plusieurs fois le chapitre, et le fouet diffamatoire pour ses larcins et mescliancetez, est neantmoins aujourd'huy sanctifié, et maintenant est là haut à débattre la préséance avec sainct-Iago de Gompostelle? O bienheureux confesseur et martyr de Dieu, que je seroy volontiers le paranymphe^ et encomiaste'' de tes louanges, si mon éloquence pouvoit atteindre à tes mérites. Mais j'ayme mieux m'en taire que d'en dire trop peu : et continuant mon discours

' Dans l'édition des Mémoires de la ligue, au lieu de ce passage, qui est retranché, on lit: « K'est-cepas en cela qu'est ac- « compli le commun dire?

« Si parfait ligueur tu veux être, « De serviteur tu seras maître.

"" Terme de théologie qui se disoit d'une cérémonie pratiquée tous les deux ans à la fin de la licence, et dans laquelle on faisoit l'éloge de chaque licencié.

3 D'iyncey.iov^ éloge; c'est-à-dire, celui qui fait l'éloge de quelqu'un ou de quelque chose.

i32 SATYRE MENIPPÉE.

parleray de lestrange conversion de ma personne propre : encore que Caton die : Nec te laudaris, nec teculpaveris ipse. Si vous confesseray je librement, qu'auparavant ceste saincte entreprise d'Union , je n'estoy pas grand mangeur de crucifix, et quelques uns de mes plus proches, et qui m'ont hanté plus familièrement ont eu opinion que je sentoy un peu le fagot : à cause qu'estant jeune escholier j'avoy pris plaisir à lire les livres de Calvin, et estant à Toulouze m'estoy meslé de dogmatizer la nuict, avec les nouveaux luthériens ' : et depuis n'ay jamais faict grande conscience ni difficulté de manger de la ehair en caresme, ny de coucher avec ma sceur^, suyvant les exemples des saincts

' Pierre d'Épinac, archevêque de Lyon, étant à Toulouse vers l'an i563, pour ses études de droit, assistoit aux assemblées des protestants , que quelques uns appeloient en ce temps-là , nouveaux luthériens, par rapport aux protestants d'Allemagne. Mais aussitôt qu'il vint à s'apercevoir que les affaires de leur parti prenoient une tournure fâcheuse, il se déclara leur plus mortel ennemi.

" Dans la confession des chefs de l'Union, l'archevêque de Lyon parle ainsi :

Je suis né à l'inceste , et des mon premier âge ,

J'ay de ma belle sœur abusé longuement :

Puis avecque ma sœur je couche maintenant ,

Ayant pour cest effect rompu son mariage.

Toutesfois, père sainct, j'ay grande confiance,

Qu'ayant exécuté ma resolution ,

D'employer vie et bien pour la saincte Union :

Le mérite est plus grand , que n'est grande l'offense.

SATYRE MENIPPÉE. i33

patriarches de la Bible : mais depuis que j eu sijjné la saincte li^^ue, et la loy fondamentale de cest Estât, accomj^agnee des doublons, et de l'espérance du chapeau rouge, personne n'a plus douté de ma créance, et ne s'est enquis plus avant de ma conscience et de mes comportements. Véritablement je confesse que je doy ceste grâce de ma conversion, après Dieu, à monsieur le duc d'Espernon', qui pour m'avoir reproché au conseil ce dont on ne doutoit point à Lyon touchant ma belle sœur, fut cause que de grand politique, et un peu calviniste que j'estoy, je devins grand et conjuré ligueur, comme je suis à présent directeur et ordinateur des affaires secrets et importants de l'Estat de la saincte Union : ne j)lus ne moins que le benoist sainct-Paul , qui de persecu-

I En i588, l'aixhevêque de Lyon, dit de Tliou, se mit un jour à déclamer en présence de Henri III, contre le roi de Navarre , et à dire qu'il étoit indigne de succéder à la couronne. Le duc d'Espernon, justement choqué de ce discours, lui demanda s'il croyoit donc, lui qui vouloit que l'on eût de si grands ég."ïrds pour le mérite, qu'un homme qui commettoit l'inceste avec sa sœur, qui faisoitun commerce simoniaque de toutes les choses sacrées, qui avoit consumé tout son bien et celui de sa famille dans les plus sales débauches, fût digne de l'une des premières prélatures de l'Eglise? Il se reconnut à ce portrait, sachant bien que c'étoient là les traits sous lesquels on le dépeignoit dans le monde; il se fâcha, demanda satisfaction au roi, ne l'obtint point, et se déclara ensuite ouvertement en faveur des Guise et de la ligue.

i34 SATYRE MENIPPÉE.

teur des chrestiens, fut faict vaisseau d'élection: C'est pourquoy il dit: Ubi abundavit deiictum, ibi abundavit et gratia. Ne doutez donc plus de demeurer fermes et constants en ce sainct party, plein de tant de miracles, et de coups du ciel, desquels il faut que fassiez une loy fondamentale : Quant aux nécessitez et oppressions du clergé, vous y adviserez, s'il vous plaist: car pour mon regard ' je mettray peine que ma marmite ne soit renversée, et auray toujours crédit avec Roland' et Ribault ', qui ne manqueront de me payer mes pensions de quelque part que l'argent vienne. Chacun advisera à se pourvoir si bon luy semble, et de ma part je ne désire point la paix, que premièrement je ne soye cardinal, comme on m'a promis^, et comme je l'ay bien mérité: car sans moy monsieur le lieutenant ne seroit pas au degré ou il est : à cause que ce fut moy qui retins le feu

' c'est-à-dire, quant à ce qui me concerne.

^ Député aux États.

^ Quelques éditions portent Ribauld, et d'autres Ripault.

■* Henri III le lui avoit promis après les barricades; il avoit même envoyé le cardinal de Gondi à Rome pour cet objet ; mais la continuation des intelligences de l'archevêque avec les Guise ayant fait changer d'avis à ce prince, le prélat qui se soucioitfort peu par quelle voie il auroit le chapeau , pourvu qu'il l'obtînt , se proposa de le mériter en servant la ligue, dont les chefs s'engagèrent à le lui procurer encore plus facilement.

SATYRE MENIPPÉE. i35

duc de Guise son frère , qui s'en vouloit aller des Estats de Blois, se deffiant de quelque sourde enibusche du tyran : mais je le fey revenir pour attendre la depesche de Rome , qu'on me devoit apporter dedans trois jours, et ce fut pourquoy madame sa mère cy présente , m'a reproché maintesfois que j'estoy cause de sa mort : dont monsieur le lieutenant et tous les siens me doivent savoir bon gré : j^arce que sur ce prétexte, et pour venger ceste belle mort, nous avons excité les peuples, et pris occasion de faire un autre roy. Courage donc , courage , mes amis , ne craignez point d'ex-^ poser vos vies, et ce qui vous reste de biens, pour monsieur le lieutenant, et pour ceux de sa maison : ce sont bons princes et bons catholiques, et qui vous ayment tout plein : ne parlez point icy de luy abroger sa puissance, qu'aucuns murmurent ne luy avoiresté donnée que jusques à une prochaine tenue des Estats ' : ce sont des contes de la cigongne. Ceux qui ont gousté ce morceau ne démordent jamais : demanderiez vous un plus beau roy % et plus gros, et plus gras qu'il est? C'est, par

' La délibération du conseil général de l'Union du 4 mars 1 689, confirmée par arrêt de la cour du 7 mai suivant, ne lui donnoit cette qualité de lieutenant général de l'État et couronne de France, que jusqu'à la prochaine tenue des États.

- Le duc de Mayenne, dans sa harangue , avoit raillé l'arche-

i36 SATYRE MENIPPÉE.

sainct-Jacques , une belle pièce de chair, et n'en sçauriez trouver un qui le peze. Messieurs de la noblesse, qui tenez les villes et chasteaux au nom de la saincte Union , estes vous pas bien aises de lever toutes les tailles, décimes, aydes, magazins, fortifications, guet, corvées, imposts et daces' de toutes denrées, tant par eau que par terre, et prendre vos droicts sur toutes prises et rançons, sans estre tenuz d'en rendre compte à personne? Soubs quel roy trouveriez vous jamais meilleure condition? Vous estes barons, vous estes comtes et ducs en propriété de toutes les places et provinces que vous tenez. Vous y commandez absolument et en roys de carte : Que vous faut -il mieux? Laissez et oubliez ces noms spécieux de monarchie françoise , et ne vous souvienne plus de nos ancestres ny de ceux qui les ont enrichis et anoblis : bref, clii ben sta, non si move. Quant à vous, messieurs les ecclésiastiques, à la vérité j'y perds mon latin, et veoy bien que si la guerre dure, il y aura moult de pauvres prestres : mais aussi

véquc de Lyon sur ses gouttes; ici ce prélat se moque du duc à sou tour: ce qui est d'autant moins étonnant que l'archevêque étoit secret partisan du jeune duc de Guise.

' Vieux mot formé de l'italien dacio , et qui ne s'employoit qu'au pluriel. Il se disoit d'un impôt sur le transport des marchandises d'un pays dans un autre.

n'espérez vous pas vostre recompense en ce monde caduc, ains au ciel, ou la couronne de gloire éternelle attend ceux qui pâtiront et mourront pour la saincte ligue. Se sauve qui pourra : quant à moy je suis capable de porter un bonnet rouge, mais de remédier et obvier aux nécessitez et oppressions du clergé, il n'est jîas en ma puissance, et mes gouttes ne me donnent pas loisir d'y penser. Toutesfois je crains une chose, c'est que si le roy de Navarre révoque les passeports ; et les mainlevées qu'il a données aux monastères et chapitres, il y aura danger que vous ne criez tous au meurtre après le sainct père et monsieur le légat, et le reverendissime cardinal cy présents, qui pourroyent bien laisser les bottes en France, s'ils ne se sauvent de bonne heure de là les monts ' . Je laisse à messieurs les prédicateurs de tenir tousjours en haleine leurs dévots paroissiens, et réprimer l'insolence de ces demandeurs de pain ou de paix\

' Dans l'édition supposée de Turin , on lit après ces mots : « Arrière des griffes d'une légion de moynes affamés, que le jeusne « trop long, la faim et la soif, jetteroient hors des gonds de la « patience, (Ouin) hoc cjenus dœmoniorum non ejicitur (^àuconvent « scilicet et extra cardines rationisj nisijejutiio et oratlone. » Tout cela est mauvais , et ne signifie rien en cet endroit.

2 Au fort de la famine qui régnoit dans Paris , pendant les derniers mois du second siège, en iSgo, plusieurs politiques s'assemblèrent et demandèrent hautement du pain ou la paix.

i38 SATYRE MENIPPÉE.

Ils sçavent les passages de l'escriture pour accommoder à leurs propos , et les tourner, virer aux occasions comme ils en auront besoin. Car jamais ne fut dit pour néant que l'Evangile est un Cousteau de tripière , qui coupe des deux costez. Juxta illud^, et de ore ejus gladius utrâque parte acutus exibat : et comme dit l'apostre sainct-Paul , J^ivus est sermo Dei, et efficax, et penetrabilior omni cjladio ancipiti. Or ce qui im23orte pour le présent le plus à nos affaires , c'est de bastir une loy fondamentale par laquelle les peuples françois seront tenuz de se laisser coiffer, embeguiner, enchevestrer , et mener à l'appétit de messieurs les catliedrants " : voire se laisseront escorclier jusques aux os, et curer leurs bourses jusques au fond, sans dire mot, ny s'enquérir pourquoy. Car vous sçavez. Messieurs , que nous avons affaire de nos pensions. Mais sur tout faictes souvent renouveller les serments de l'Union sur le précieux corps de nostre Seigneur, et continuez les confrairies du nom de Jésus et du cordon ^ : car ce sont, de bons colliers pour menues gens : de quoy nous chargeons

' Ces deux passages sont mal-à-propos retranchés dans l'édition supposée de Turin.

^ On appelle cathédmnt, dans les universités , celui qui préside à une thèse.

^ Il a déjà été fait mention précédemment de ces deux confréries.

l'honneur et conscience de nos bons pères les je- SLiistes : et leur recommandons aussi nos espions, afin qu'ils continuent de faire tenir seurement de nos nouvelles en Espagne, et reçoivent aussi les mandats secrets de sa majesté catholique, pour les faire tenir aux ambassadeurs , agents , curez , convents', marguilliers et maistres des confrairies : et qu'en leurs particulières confessions ils n'oublient pas de deffendre sur peine de damnation éternelle de désirer la paix, et encore plus d'en parler;, ains faire opiniastrer les dévots chrestiens au sac, au sang et au feu , plustost que de se soubsmettre au Biarnois, quand bien il iroit à la messe , comme il a donné charge à ses ambassadeurs d'en asseurer le pape : mais nous scavons bien la contrepoison si cela advient, et donnerons bien ordre que sa saincteté n'en croira rien , et le croyant n'en fera rien, et le faisant, que nous n'en recevrons rien, si je ne suis cardinal. Pourquoy ne le seray je pas, si maistre Pierre de Frontac^ estant sinnile advocat à Paris du temps du roy

* On écrivoit autrefois couvent au lieu de couvent. Cette ancienne orthographe est plus rapprochée de l'étymologie de ce mot, dérivé du latin convcntus.

^ C'est Pierre de Fretigny, avocat au parlement et chanoine de l'église de Paris, que le pape ou anti-pape Clément VIII fit cardinal en i385, pour avoir soutenu son parti.

i4o SATYRE MENIPPÉE.

Jean le fut bien, pour avoir clili^ofemment deffendu les causes de l'Eglise? Et moy qui ay quitté mon niaistre , et traliy mon pays pour soubstenir la grandeur du sainct siège apostolique, je ne le seroy pas? Si seray, si je vous en asseure, ou mes amis me faudront '. J'ay dit.

Apres que ledit sieur archevesque eut fini son epiphoneme ^ en grande émotion de corps et de voix , il demanda permission tout bas à madame de Montpensier de se retirer pour changer de chemise, parce qu'il s'estoit eschauffé en sonharnois. Le bedeau de monsieur le recteur qui estoit à ses pieds luy fît fendre la presse, puis s'estant escoulé par dessus les bancs des députez, mondit sieur le recteur Roze revestu de son habit rectoral soubs son roquet et camail d'evesque portatif ^, ostant son bonnet par plusieurs fois , commença ainsi.

' Futur inusité du verbe faillir.

^ Figure de rhétorique qui consiste dans une espèce d'exclamation à la fin du récit de quelque événement , ou dans une courte réflexion sur le sujet dont on a parlé.

3 C'est-à-dire, d'évêque in partibus injîdelium; raillerie piquante contre le recteur Rose qui étoit évéque de Senlis, et qui ne pouvoit toucher les revenus de son évéché dont les royalistes étoient maîtres*.

Page 1