SCÈNE III
DAVID, à Saul.
Soumis sans murmurer aux ordres de mon roi, Je retourne au désert ; seigneur, bénissez-moi ! Ramené dans ce camp par une main divine, J'ai du peuple de Dieu prévenu la ruine : Le péril est passé, je m'éloigne, seigneur, Et j'attends que le ciel ait changé votre cœur.
Quoi! le héros du peuple aujourd'hui l'abandonne ! Quoi! tu pars, ô mon fils; et qui donc te l'ordonne?
DAVID
Et quel autre que vous pourrait...?
Va, je t'entends; Mais, si je l'ordonnai, déjà je m'en repens. Sais-je ce que je veux? sais-je ce que j'ordonne? Puis-je percer jamais la nuit qui m'environne? Un Dieu plus fort que moi, s'agitant dans mon sein, Me fait changer cent fois de vœux et de dessein. Et les flots du Cédron ballottés par l'orage Du trouble de mon cœur sont à peine l'image ; Mais ton aspect me calme et me rend la raison. Réponds-moi donc, David, aimes-tu ma maison?
Jonathas m'est plus cher que le jour qui m'éclaire, Michol est mon épouse, et vous fûtes mon pire,
SAUL. va
Quels garants plus certains attendez- vous de moi ?
Il est vrai; cependant tu n'estimes que toi! Devant toi tout pâlit, devant toi tout s'efface, Et par-dessus Saùl tu t'es choisi ta place.
DAVID
Je ne m'exalte point, je suis dans Israël Le second après vous, et rien devant le ciel
SAUL, bas, à Abr.i"
Le ciel! toujours le ciel et Dieu sont dans sa bouche l
ABNER, bas, k San!.
Il affecte à dessein ce langage farouche.
Mais tu n'ignores pas que ses prêtres cruels M'ont de ce Dieu terrible interdit les autels,
Que pour lui mon encens est un encens profane, Que sa main me poursuit, que sa voix me condamne, Que, puisqu'il se repent de m'avoir élu roi, Il n'est rien de commun entre ton ciel et moi. Pourquoi, si tu le sais, me tiens-tu ce langage? Est-ce pour m'outrager?
DAVID
C'est pour lui rendre hommage.
Et pourquoi pensez-vous que, déjà condamné,
Le Dieu qui vous choisit vous ait abandonné?
Il répond à toute heure au cœur qui s'humilie,
Et n'oublia jamais que l'ingrat qui l'oublie.
C'est lui qui, dès Jabès vous prenant par la main,
Du trône, encore enfant, vous ouvrit le chemin;
C'est lui qui, confondant l'errant Amalécite,
Jusqu'aux déserts de Sur précipita sa fuite ;
C'est lui qui, soumettant l'Idumée à vos lois, Jugera votre cause une seconde fois, Si votre cœur, fidèle à sa reconnaissance, En lui, mais en lui seul fonde son espérance.
SAUL, égaré.
Qui parle au nom de Dieu?... Quel pontife inspiré Ose tenir ici ce langage sacré?
11 cherche David sans le voir.
Fils de Melchisédech, approche, que je voie Cet autre Samuel que le ciel me renvoie ! Pour me parler ainsi, réponds-moi, quel es-tu? Du redoutable éphod es-tu donc revêtu?
Il reconnaît David.
Mais non!... par ses discours mon âme était trompée! Je vois briller sur lui la cuirasse et l'épée; C'est David!... et pourtant je ne reconnais pas Le fer dont, ce matin, j'avais armé son bras.
Il prend l'épée de Goliath.
Quel est ce glaive?
MICHOL
0 ciel!
DAVID
C'est la dépouille sainte Que ma fronde a conquise au champ du Térébinthe, Ce fer que sur mon front le géant philistin Comme un éclair de mort fit briller dans sa main, Mais qui, tombant bientôt de sa main égarée, Lui donna cetle mort qu'il m'avait préparée.
Que dit-il? quoi! ce fer consacré par mes mains Ne fut-il pas soustrait aux regards des humains, Et, pour rendre à Dieu seul l'honneur de ce miracle, Suspendu devant lui dans le saint tabernacle? Moi seul n'avais-je pas le droit de le toucher? Parle!
DAVID
Il est vrai.
Qui donc osa l'en arracher?
SAUL. loi
Qui viola du roi la défense suprême?
Moi seul.
Et dans quel temps, perfide?
DAVID
Aujourd'hui même.
L'ordre du Dieu vivant dans mes mains l'a remis; Voyez, il fume encor du sang des ennemis! Le sang dont il est teint, seigneur, me justifie; Le voici ! Jugez- moi, je vous livre ma vie.
David lui remet l'épée de Goliath.
SAUL, saisissant l'épée.
Ton crime t'a jugé. Va, ce trait odieux Fait tomber à la fin le bandeau de mes yeux. I I traître, je rends grâce au forfait qui m'éclaire Et m'a de tes complots révélé le mystère.
Il en est temps encor: tu n'es pas encor roi ! En vain tu t'élevais dans l'ombre contre moi, En vain, pour t'enhardir à toucher la couronne, Ton audace usurpait les droits sacrés du trône; Tiens, monstre, avec tes jours tes complots sont finis! Dieu les a confondus : ce bras ifes a punis.
Saùl lève l'épée sur David; le grand prêtre se jette entre eux. ACHIMÉLEC.
Que faites-vous, Saùl? Arrêtez!
JONATIIAS.
0 mon père !
MICHOL
11 n'a pas mérité celte injuste colère.
Qui me retient? Tremblez!
MICHOL
0 mon père, ô mon roi!
Nous périrons plutôt!
JONATHAS
Frappez-nous !
ACHIMÉLEC
Frappe- moi!
David est innocent, j'ai pris sur moi le crime. Le ciel fut mon complice, et voilà ta victime !
Il présente sa poitrine à Saùl.
Frappe donc! C'est par moi que tu dois commencer.
SAUL, cherchant à atteindre David .
Non, c'est un sang moins vil que ma main doit verser.
ACHIMÉLEC, inspiré.
Peux- tu frapper celui que le ciel veut défendre? Sais-tu, sais-tu quel sang tu brûles de répandre?
C'est le sang criminel d'un traître comme toi !
ACH1MKLEC.
C'est le sang innocent d'un héros... et d'un roi!
D'un roi!
ACHIMÉLEC, d'un accent prophétique.
Du plus grand roi que la terre, charmée, Ait vu régner jamais sur l'heureuse Idumée; D'un roi sage, modeste, humain, chéri des deux, De tous ses ennemis toujours victorieux, Qui brisera bientôt de ses mains triomphantes Le joug humiliant des tribus gémissantes, Délivrera Jacob, affranchira Juda, Remplira les déserts du nom de Jéhova, Fondera sur Sion sa demeure éternelle, Et d'avance verra de sa race immortelle Les sacrés rejetons, germant pour l'avenir, Enfanter dans les temps Celui qui doit venir.
ABKER.
Quelle audace!
SAUL, avec terreur, en regardant David,
Est-ce un Dieu?
JONATHAS
Quel éclat sur sa tête!
ABNEU.
Quoi ! tu ne trembles pas, téméraire prophète?
ACHIMÉLEC
Moi trembler! — devant qui? Va, malheureux vieillard, Je te plains. Je voudrais... Hélas! il est trop tard I Snùl est rejeté, sa race est retranchée; De ce tronc réprouvé la tige est desséchée. Fonds en pleurs, Benjamin; Juda, réjouis-toi: C'est de ton sein que sort ton salut et mon roi!
Israël le bénit, l'univers le contemple, Il règne, il est des rois la terreur et l'exemple, Son sceptre réjouit les heureuses tribus, Les îles et Saba lui portent leurs tributs, C'est un astre nouveau que l'univers adore: A sa vive clarté, venez, accourez tous.. Peuples de l'aquilon, nations de l'aurore ; Et vous, rois étrangers, de sa grandeur jaloux, Et vous, fils de Sion, venez, prosternez-vous, Poussez des cris de joie et des chants de victoire : Voici l'élu de Dieu, voici le roi de gloire 1 Tombez à genoux !
Achiraélec montre David et se prosterne lui-même. JONATHAS, frappé de respect.
Tombons à ses genoux !
MICHOL
C'est un Dieu qui l'ordonne 1
DAVID, voulant les relever.
Que faites-vous ?
ABNER, sans fléchir.
Jamais !
SAUL, épouvanté.
Ma force m'abandonne Heureux fils d'Isaï, tu l'emportes sur moi ! Je suis vaincu, je tombe à tes pieds.
DAVID
0 mon roi,
Quoi ! vous pourriez... ?
Un Dieu me force à reconnaître Dans mon heureux rival mon vainqueur et mon maître ! Malgré ma haine, un Dieu me force à l'adorer.
DAVID
▲ quel abaissement...?
SAUL, prosterné.
Laisse-moi t'implorer.
Je m'abaisse et voudrais m'abaisser plus encore , Mais ce n'est pas pour moi que ma bouche t'implore Avant que de te voir en ce suprême rang, Pour défendre mes droits j'aurais versé mon sang ! Mais le ciel est plus fort que tout mon vain courage, Et ce sceptre sanglant sera ton héritage. Tu régneras. Au moins, sur ma ruine assis, En remplaçant le père, épargne au moins le fils. Ne verse pas le sang de toute ma famille, Épargne Jonathas, prends pitié de ma fille ! Souviens-toi, dans les jours de la prospérité, Que je te recueillis dans ton adversité, Que, si Dieu t'a choisi, c'est moi dont la tendresse A d'un rival trop cher réchauffé la jeunesse, Que tu fus entouré de toute ma faveur, Que ma longue amitié prépara ta grandeur, Que, pouvant me venger, ma main tremble et s'arrête... Et qu'à ce moment même où la voix du prophète M'avertit que je tombe et que tu vas régner,
Maître encor de tes jours, j'ai pu les épargner. Va, délivre mes yeux d'une vue importune, Va, loin de mes malheurs, attendre ta fortune ' Hàte-toi, fuis, épargne un crime au désespoir! Je puis plus aisément t'épargner que te voir.
David se retire avec Michol.