XII INTRODUCTION
Aveugles instruments de ses secrets desseins.
Tout tremble devant nous, nous tremblons dans ses mains
Sous les doigts du potier l'argile est moins soumise.
Safd a donc préparé le style, et, dans une moindre mesure, la philosophie des Méditations : plus directement encore, il a préparé leur succès. C'est pour Saiil que Lamartine s'est « lancé très fort » et a cherché des protecteurs officiels, mondains et littéraires ; c'est pour Saiïî qu'il a réussi, aidé des appuis de Virieu, bien en cour et solidement apparenté, à monter une sorte d'honnête cabale où d'assez considérables personnages étaient enrôlés; c'est pour Sai'il, avec Sai'd que Lamartine, Virieu, Jussieu ont mené une véritable campagne de lectures dans tous les salons de Paris ; c'est Saiïl qui a donné l'assurance à un assez grand nombre d'admirateurs qu'un grand poète royaliste et chrétien était né. Le clan très relevé qui se groupe autour du poète de Saiiî n'eut pas le crédit de forcer les portes du Théâtre-Français. Cet échec fut sensible à tous ceux, hommes de lettres, gentilshommes, grandes dames, qui s'étaient intéressés pour le beau poète bourguignon. Ils brûlèrent de le venger: les Méditations parurent juste à point pour le leur permettre, tandis que leur zèle était encore échauffé.
Au moment où Nicole met en vente le petit livre anonyme, plusieurs centaines de personnes, des plus distinguées de Paris, en avaient déjà applaudi l'auteur tandis qu'il refermait l'album rouge où Sai'il était copié, après avoir lancé, de son admirable voix au timbre grave, l'imprécation du Roi vaincu. L'auteur de Saiïl était déjà à demi célèbre ; il avait connu de son propre aveu pendant tout un hiver « une vogue incroyable », il avait été accablé des hommages des auteurs « ses confrères », et des ft énormes paquets de lettres de tous les pays ». Sa renommée était même si au-dessus de son espérance qu'il craignit très sérieusement, dans l'admirable inconscience du génie, de la hasarder en mettant au jour des poésies qui tiendraient à coup sûr, quelque bonnes qu'elles fussent, beaucoup moins qu'on n'en