LA SORCIÈRE D'ENDOR
Encore ces quatre pains, ces racines — et puis, magicienne d'Endor, dernière prévoyance d'Israël, comme une flamme malade épuisée, éteins-toi. — Ceux auprès de qui je mendie se disent bons pour moi parce qu'ils ne nre dénoncent pas au roi; ils se taisent, mais ne me donnent plus à manger. — Roi Saûl ! pourquoi nous avoir-tous supprimés? Un jour, pourtant, t'en souviens-tu ? fils de Kis encore
sans couronne^ tu vins à moi, gardeur des troupeaux de ton père; tu cherchais vainement au désert quelques ânesses égarées ; c'est alors que moi, la première, je t'ai prédit la royauté." Et c'est depuis ce jour, roi Saûl, qu'on prétend que tu prophétises! — Que racontent tes prophéties? Est-ce que tes lèvres aussi frémissent et ne peuvent se clore sous l'horrible pression du futur? Quel avenir transpire à travers toi, que tu veuilles être seul à connaître? puisque tu fais tuer les sorciers. Aflons! que dans le sépulcre ils se taisent ! Mais toi, roi Saul, te tais-tu? — Quant à moi je m'en vais, usée; comme sur la margelle d'une source, altérés d'inconnu, les hommes se penchaient vers mes lèvres, d'où ruissela la prophétie. Et les hommes ne m'ont pas aimée,car ils eussent voulu que je prédisse des choses heureuses, et car je prédisais au delà du bonheur. Et maintenant je pense qu'il n'est pas bon que l'homme sache l'avenir, car aucune joie de l'homme n'est durable plus que le temps de dire: je suis heui%ux — et qu'il faut se hâter de le dire, car pour dire: j'étais heureux, on a bien tout le temps qui reste; et que le bonheur de l'homme est aveugle...
J'ai froid. Quel temps aflFreux! Tous les crapauds des alentours sont venus se réfugier dans ma grotte; la pluie déborde et le vent souffle, si glacé, que dehors j'ai pensé m'éteindre, avant même de mourir de faim. Jamais je ne m'étais sentie si
défaillante. Par un tel temps, qui donc, si tourmenté de l'avenir, aura pu s'être mis en roule? Trois fois j'en ai douté, mais quatre fois la flamme a répété son signe: quelqu^un vient. Je me croyais pourtant bien ignorée. Préparons-nous à recevoir. Allons, flambeau dernier d'Israël ! jetons pour Vétranger qui s^approche une dernière lueur expirante
— et puis,que le rideau retombe, pour la dernière fois soulevé,que se reclosent sur leur secret les bouches entr'ouvertes des morts — à jamais... à jamais!... ah! ah! ah! il approche...
A ce moment la sorcière, agenouillée, se penche au-dessus du chaudron d'où semblent sortir des vapeurs : elle agite sa tête et son torse et parle d'une façon toujours plus haletante et exaltée. II semble qu'elle voie dans l'eau du chaudron, comme dans un miroir, tout ce que son monologue raconte.
11 approche, l'étranger — qui connaît la route — il n'a même pas une torche en main. . . Je sens sur moi tomber, ah ! la fatigue de sa course ! — dans la montagne, ahJ de sa course ; il glisse dans le sentier plein d'eau — de la montagne*; le vent qui souffle — souffle dans son manteau; — la fatigue
— ah ! je crois que je vais mourir déjà ! — misérable ! une pauvre femme, vieille comme les soucis du monde, voudrait mourir sans être dérangée...
— Il approche ! Il approche ! l'étranger ; — ah ! comme les ronces le déchirent I Sa tête est nue ; il a l'air fatigué aussi mortellement que moi-même
— misérable, misérable, ah I comme moi. Il tombe
à genoux. Ah I qu'il prie ! Non, il se relève; il court, il court dans le sentier de la grotte ; il tient un javelot dans la main ; — pitié sur moi ! je suis sans force aucune ; j'entends ses pas — ici ! Ici !
Déplus en plus hagarde, la magfcieane a relevé la lêle. Au moment où elle dit : « Ici • — elle regarde autour d'elle de façon à faire comprendre que lès deux foyers de vision — réelle et imaginaire — se sont rejoints.
Vais-je mourir ? (A voix toujours plus haute et enfin terminant par un cri.) Pitié sur moi ! JPitié ! Pitié I {Saul paraît.) Saûl ! !
SAULjSur le seuil de la grotte, vêtu d'un grossier manteau de bure déchiré; l'air hagard; les cheveux pleins de pluie, sur le front.
(Désolé.) Ah I tu me reconnais ? Je n'ai pas Tair d'un roi pourtant 1
LA SORCIÈRE, le visage contre terre.
Pitié, Saûl ! Pitié sur moi très misérable.
SAUL
Suîs-je moins misérable que toi ?
LA SORCIÈRE
Pitié, Saûl ! sur moi qui vais mourir...
SAUL
N'aie donc pas peur de moi, pythonisse ! Je ne suis pas venu t'éprouver. Je suis venu pour t'implorer, et non pas pour que tu m'implores... (// prend sa tête dans ses mains.) Ma détresse est intolérable.
LA SORCIÈRE
Est-ce le roi Saûl qui parle ainsi ?
SAUL
Oui, c'est Saûl. Non, ce n'est pas le roi. — Ah !
8o SAUL
pourquoi, pourquoi, pylhonisse, m'avoir un jour prédit la royauté ? — Te souviens-tu combien j'étais beau sans couronne ? Le moindre berger des montagnes (j'en étais!) a plus de royauté dans son allure que ne m'en a donné toute ma pourpre couronnée ! J'en connais un qui, dès qu'il s'avance, domine... Quant à moi... (// tombe assis sur une pierre) je suis fatigué.
LA SORCIÈRE, relevée.
SaGl ! {Comme par condoléance et ne sachant que dire,) Par ce temps, la route était dure.
SAUL
Ce temps ! ? — Est-ce qu'il pleuvait ? (// tâte son manteau trempé.) Oui ! — J'ai froid. — Viens plus près de moi, j'ai besoin d'être consolé.
LA SORCIÈRE, touche le front de Saul avec une ^ande tendresse.
Saûl!
SAUL
Quoi ?
LA SORCIÈRE
Rien. — J'ai pitié de toi, roi Saul.
Ah ! pitié ?... C'est vrai que je suis pitoyable... pythonisse ! voilà des nuits que... (// semble chavirer sur son siège) ah ! je défaille ! des nuits et des nuits que je cherche et que j'use mon âme à chercher...
LA SORCIÈRE
Chercher quoi ? — l'avenir? Saûl.