DIVERS SERVITEURS ET MUSICIENS
La scène se passe très anciennement en Lydie,
Je rh' excuserais d* abord d* écrire cette préface, si déjà je rC écrivais cette préface pour m' excuser d'avoir écrit la pièce. Je ne me dissimule point que, si la pièce est bonne, elle n'a point besoin qui! une préface la soutienne; et que si la pièce est mauvaise, le plus grand tort, après Vavoir écrite, est de la vouloir expliquer. Et donc, jusqu^à présent, je me suis interdit les préfaces; et je continuerais, certes, d^agir ainsi, n'était Pétrangeté de cette pièce et le malentendu qu'elle risquerait d'amener.
Incertain de r accueil qu* on va lui faire, je puis, je dois tout supposer... supposer même qvHon V applaudisse. Là serait le malentendu. Car, voyant le bruyant succès que le public a fait aux pièces de M. Rostand, par exemple, je ne puis prétendre un instant, que, si ma pièce est applaudie, ce soit pour ses mérites littéraires; les applaudissements, s'ils éclatent, iront à ce que ceux qui n^ applaudiront pas vont y trouver de scandaleux ;
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à ce que f eusse supprimé de ma pièce^ si ce n'eût été supprimer du même coup toute la pièçe^ et si je ne pensais^ je Favoue^ qu'une œuvre dramatique doity outre sa valeur profonde, présenter toutes sorte d'agréments, former spectacle et beau spec^ tacle, ne pas craindre de « parler aux sens ». Mais, plus cette partie, secondaire après tout, ici, risque de plaire, plus grand est mon besoin de m'en disculper aussitôt, pour éviter, du moins, de prolonger une méprise. Expliquons-nous:
J'ai voulu faire œuvre d'art, simplement.
Mais puisque, aujourd'hui, tart n'est plus, et que, d'ailleurs, nul n'est plus là pour le comprendre, il me faut donc mettre en avant la part d'idées, — celle qui, précisément, à mes yeux n'est pas la plus importante, celle qui doit rester, je le pense, au service de la beauté, mais ne peut servir la beauté que si elle-même, d'abord, est parfaitement juste et solide. C'est le squelette de mon drame, mais, hélas t aujourd'hui, de cela seulement j'ose parler.
Le roi Candaule aimait éperdument sa femme et la regardait comme la plus belle des femmes.
PRÉFACE l4l
Obsédé par sa passion, il ne cessait d*en exagérer la beauté àGygès(i),un de ses gardes, qu'il aimait beaucoup, et à qui il communiquait ses affaires les plus importemtes. Peu de temps après, Candaule (il ne pouvait éviter son malheur) tint à Gygès ce discours : « Il me semble que tu ne m'en crois pas sur la beauté de ma femme. Les discours font moins d'impression que la vue des objets : fais donc ton possible pour la voir nue. » — « Que dites- vous. Seigneur! s'écria Gygès. Y avez-vous réfléchi? Ordonner à un esclave de voir sa souveraine ? Oubliez- vous qu'une femme dépose sa pudeur avec «es vêtements ? Les maximes de l'h onnêteté sont connues depuis longtemps ; elles doivent nous servir de règle : or, une des plus importantes est que chacun ne doit regarder que ce qui lui appartient. Je suis persuadé que vous avez la plusbelle de toutes les femmes; mais n'exigez pas de moi, je vous en conjure, une chose malhonnête. ;>
Ainsi Gygès se refusait à la proposition du roi, en craignant les suites pour lui-même : « Rassuretoi, Gygès, lui dit Candaule : ne crains ni ton roi
(i) Est-il bien nécessaire de m'exciiser, si je n'ai suivi strictement ni l'histoire ni la légende : le fameux anneau de Gygès ne fut pas donné par Candaule. Ce n'est pas dans la chair d'un poisson^ mais bien dans les flancs caverneux d'un grand cheval de bronze qu'il fut trouvé, comme le rapporte Platon. D'ailleurs, Gygès ne fut pas pécheur, mais berger. D'ailleurs, il ne s'est pas servi de cet anneau pour voir la reine. D'ailleurs, etc., etc.
(ce discours n'est point un piège pour t'éprouver) ni la reine; elle ne te fera aucun mal. Je m'y prendrai de manière qu'elle ne saura pas même que tu l'aies vue... »
Nul moyen pour Gygès de s'échapper. Il fallait qu'il pérît, lui ou Candaule.
Hérodote {Clioj VIII et s,),
Ce drame est né, peut-être^ simplement de la lecture cf'Hérodote ; peut-être aussi pourtant un peu de la lecture d'un article oày plaidant « pour la liberté morale », un auteur de talent en venait à blâmer les détenteurs de l'art, de la beauté, de la richesse, les « classes dirigeantes » en deux mots, de ne savoir tenter V éducation du peuple en instituant pour lui certaines exhibitions de beautés. L'auteur ne disait point, et se gardait de dire, si le peuple aurait droit de toucher. Je pense quey trop intelligent pour méconnaître que là seule" ment l'intérêt de la question commençait, il savait préférer l'éluder, en sentant trop graves les suites ^ et craignant de ne pouvoir plus les montrer. De là naquit peut-être mon Candaule.
Et donc, au bout de peu de temps, ce drame
naissant grandit et s'éoada. D'autres questions naissaient de la première^ comme ses corollaires exactement. Si Candaule trop grande trop généreux (i), et se poussant lui-même à bout, permet que r ignorant Gygès voie d'abord, puis touche et partage ce qu^il apprend lentement et trop vite à goûter — Jusqu'à quoi, jusqu^à qui, pourra s'étendre ce communisme ? — Qu'est-ce qu'en va penser Nyssia? et Candaule lui-même, après coup ?... et Gygès?... Mais ici /interromps les commentaires : c'est à la pièce de parler.
En cette tragique histoire de Candaule, peutêtre sied-il de ne voir, avec l'historien grec, que Uavènement du premier des Mermnades sur le trône de Lydje. Mais peut-être pourtant n'est-il pas impossible d'y voir aussi la défaite, le suicide presque, d'une aristocratie que ses trop nobles qualités vont démanteler à souhait, puis empêcher de se défendre... DT importe l qu'on n'aille pas voir ici de « symboles », mais simplement une invite à la généralisation. Et que le choix d'un tel sujet, du caractère exceptionnel de Candaule, trouve ici son explication, son excuse.
(1) « Généreux jusqu'au vice, » écrit Nietzsche ; et ailleurs : « C'est une chose curieuse à constater, que l'excessive générosité ne va pas sans la. perte de la pudeur. » La pudeur est une réserve.
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Tout caractère neuf^ au théâtre ^paraît toujours^ dCabordj un caractère (^exception. Le public^ avant de l'admettre, proteste. Au théâtre, ce qui sort delà convention parait/aux. Le théâtre vit de conventions. On en veut à qui nous en tire; à qui tâche de nous en tirer. Pour le public, il y a des sentiments naturels, et d'autres qui ne le sont pas. Tous les sentiments sont dans F homme, mais il en est certains pourtant que Von appelle exclusivement naturels, au lieu de les appeler simplement plus fréquents. Comme si le fréquent était plus naturel que le raréfie plomb plus naturel que fort Tout ce que fait Candaule est naturel.
Certains m'ont reproché la sécheresse, la rapi^ dite, r inextension de mon drame; on m'a dit qu'il était plus indiqué que traité, ou mieux, plus dessiné que peint. Je le sais, et le reproche est Juste; mais en un temps où chacun peint, où plus personne, ou presque, ne dessine, fai voulu, tâchant de dessiner, laisser au dessin même toute sa probité, sa sévérité, sa logique, et n'user d'au" cun procédé, trop facile à mon gré, de surcharge lyrique et d'emphase, pour en cacher peut-être les
défauts. Si ces défauts sont /à, ce que Je veux, c'est quils paraissent^ tout comme apparaîtront^ f espère aussi, les qualités.
Certains m'ont reproché qu'un artifice de typographie ait donné P apparence du vers à ce qui nest le plus souvent qu'une prose nettement scandée. Je ne peux y donner d^ autre raison que celle-ci: du jour où j'ai conçu la pièce, c'est ainsi que je l'ai voulue, et, si, depuis, pour satisfaire quelques amis, mettant mes vers trop libres bout à bout, je l'ai fait copier « en prose »,je n'ai pu me plaire à cette nouvelle apparence.