CHAPITRE II
SOPHIE
Beata e bella.
(Dante, Inferno, II, 26, 2.)
André était rentré à Paris dans un accablement de détresse. Anselmine ! A mesure qu’il s’éloignait, elle se rapprochait, d’une ligne plus précise, d’un contour plus ferme, des yeux de son âme ; elle lui paraissait ainsi de plus en plus chérissable. Il se répétait son nom ; ses yeux s’humectaient de larmes qu’elle ignora toujours et qu’il aimait, puisqu’elles lui venaient d’elle. Il s’attendrissait en pensant à tout ce qu’il y avait en son Anselmine de rare et de précieux. Rien ne lui manquait, songeait-il, de ce qui fait les unions parfaites ;
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car, celles-ci ont besoin du substratum des sens et Anselmine exerçait sur André un grand attrait physique. Assis à table, près d’elle, à Dieppe, toujours rue Asseline — Jean y avait tenu — André, qui possédait une extrême subtilité sensuelle, croyait deviner, croyait aspirer le parfum particulier de cette chair tendre et charmante, je ne sais quel parfum de pêche duvetée. Un mystérieux alanguissement de la prunelle, par instants, montrait ce corps jeune prêt à s’abattre, ainsi que dans son nid un oiseau plucheux au duvet chaud, dans le bras qui protège, qui caresse et qui étreint.
Rêves ! Rêves que tout cela ! s’interrompait-il. Rêves que la réflexion traîtresse venait chasser aussitôt ! Et ici nous devons indiquer, d’un mot, un trait spécial de ce caractère qui apparaîtra mieux dans la suite, un processus d’une grosse importance psychologique, que nous aurons à saisir sur le vif au cours de ce récit : André voyait, du premier coup, ce qu’il avait à faire. Il était ce que l’on
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appelle sottement un impulsif , au lieu de dire un intuitif; il n’était pas ce que l’on nomme un réfléchi , ce qui souvent revient à dire un lent, quelquefois un obtus , dépourvu d’intuition. Chez lui la réflexion en arrivait à fausser l’intuition, ce qui doit être de fatalité, puisque l'intuition, chez certaines natures, est par elle-même déjà un accumulé, un précipité, un fulminé de réflexions. Il n’y a donc plus quoi que ce soit à y ajouter.
Les réflexions distillées, maintenant, avec lenteur, par son cerveau, le ramenaient à deux objections maîtresses : la différence sociale, supposant des habitudes ataviques contraires, et, surtout, l’écart de plus en plus marqué dans les sentiments religieux entre Anselmine et lui ; car, à se regarder de son observatoire actuel, maintenant qu’il se croyait si avancé, il se jugeait un pur clérical, tel que de loin il s’apparaissait à lui-même, au moment de son épître à Émile Augier. Avait- il le droit de jeter son trouble philosophique dans l’âme qu’il adorait? Ou,
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en se taisant, pouvait-il tromper Cette âme ? Mais, précisément parce qu’il aimait cette âme passionnément, n’aurait-il point désiré en faire une sœur en tous points de la sienne ? Enfin, avait-il le droit d’abandonner sa mère, lui, âgé juste de vingt-trois ans? A vingt-trois ans, conclut-il, on ne fonde pas de famille, et cette réflexion ultime décida du sort d’André.
Indépendant du côté de la fortune, quoique sans richesse — exactement, donc, dans les conditions de Warlaing — André se dit que, dispensé de ‘chercher dans les lettres un gagne-pain, il pouvait attendre et se munir, en attendant, d’une forte éducation, d’une instruction solide qui lui mettrait entre les mains les secrets de notre langue et de notre littérature. Après son orgie de germanisme, il éprouvait comme un besoin physique d’un plongeon dans les méthodes françaises, dans les humanités. La Sorbonne y préparait encore merveilleusement. André arrivait à la juste minute ; à la minute d’après, il eût été déjà
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trop tard. Rien bientôt ne devait subsister de
notre ancienne culture. Presque au lendemain de 70, les méthodes allemandes aplatissaient à ras de sol les cervelles françaises broyées d’adoration. Le vieux fond humaniste à la Rollin, à la Villemain, était renié. Il se trouvait tout à coup qu’il n’y avait jamais eu de philologie en France. Il n’existait plus que j la philologie allemande, prononcée philolo- \ guie , avec un ie1 aussi long qu’un braiment V d’âne.
Entre 1877 et 1880, le mal n’avait pas encore fait tous ses ravages, surtout en matière d’examens ; les examens les plus élémentaires exigèrent plus tard des candidats de petits travaux d’érudition, afin de les bochiser plus sûrement ; à l’époque du récit où nous sommes, la licence ès lettres préparait encore aux lettres. Quelques professeurs, dont les noms se citaient avec dédain — Lenient, Grouslé, Jules (pas Paul !) Girard, emplirent André d’élégantes et bonnes doctrines. Un d’entre eux, Aderer — le père
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de notre Adolphe — le moins philolôg des hommes, lui apprit à écrire en français.
André jouissait de ces années d’études, s’y attardait, les prolongeait sans s’apercevoir du mal irréparable qu’il s’était fait en renonçant à son amour. Son ami, Jean de Warlaing, en proie à un chagrin qui, sous des apparences toujours distinguées, n’en creusait pas moins profondément l’ornière intérieure où le cher ami s’enlisait, partageait maintenant son temps entre Dieppe et Douai, où il perdait sa santé à la chasse et contractait le germe de la maladie qui devait l’emporter.
Les deux amis pouvaient toujours se joindre, une fois le temps, à Paris. Le mal n’était donc point là. Le x mal — ou le malheur — ■ était qu’ André ne voyait plus Anselmine. Anselmine ! Son*bon ange ! Ses études, ses examens, le cercle nouveau de ses relations, le développement surtout de ses idées philosophiques, l’éloignaient de plus en plus de celle qu’à un moment il s’était crue prédestinée.
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Cet éloignement devait prendre quelques années plus tard une forme définitive.
André, malgré son passage à la Sorbonne, fréquentait de préférence le monde des lettres, évitait avec un soin minutieux le monde universitaire. Il rencontra pourtant, chez un grand poète qui recevait beaucoup aux environs de 1880-1884, un jeune homme qui ne semblait appartenir à aucune de ces deux catégories de la société, parce que, hybridement, il appartenait quasiment aux deux, à F Université et aux Lettres. Avec la même hybridité, il se réclamait de deux pays, de la Suisse et de la France. C’était Henri Brogon, auteur d’une petite thèse sur Eustache Deschamps, à la Sorbonne, et auteur d’un petit roman — Le Marasme — chez un grand éditeur parisien.
Élégant — ou, plutôt, semi-élégant — mince, cintré dans l’estomac, de façons polies, une voix de tête, le nez pointu, Henri Brogon représentait, à Paris, une force. Cette force, il ne la tenait pas de lui-même, il la
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tenait de sa famille. Cette famille avait ceci de remarquable que ses membres, pris individuellement, n’offraient rien que de fort ordinaire, et que, dans son ensemble, elle constituait un être puissant. Un être puissant, multiple, ubique et, par conséquent, redoutable. Les médecins, professeurs, ingénieurs, soldats, banquiers, receveurs, chefs d’institution, ministres ou employés aux ministères, propriétaires, avocats, magistrats, négociants, fonctionnaires ou rentiers, qui composaient la tribu Brogon, brillaient généralement par leur médiocrité ; mais chacun d’eux devenait une médiocrité brillante, du moment .que cette médiocrité s’appelait Brogon. En Suisse, à Genève-, surtout à Neuchâtel, berceau de la famille, dans une réunion ou, simplement, dans un magasin, quelqu’un lançait parfois un nom tel que Rit, Morin, Segais, Wolf, Cabroni, etc., etc. ; on souriait aussitôt d’un air d’intelligence et de respect ; ce Rit, ce Morin, ce Segais, ce Wolf, ce Cabroni, etc., etc., étaient des Brogon par alliance.
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Les ramifications de cet arbre gigantesque ne s’étendaient pas seulement en Helvétie. Elles pénétraient en Italie, en Angleterre, en Allemagne, aussi bien qu’en France.
Quelques-uns, la plupart, il faut le dire, restaient Suisses de nationalité ; Henri Brogon, par exemple, n’avait pas jugé à propos d’adopter la patrie française. Il y aurait, d’ailleurs, perdu. Une' hospitalité courtoise lui facilitait des accueils que les nés natifs ne rencontraient pas toujours. Déplus, ses nombreux parents, présents à point nommé, suffisaient à lui procurer les meilleurs éditeurs et les meilleures relations. C’est ainsi qu’ André l’avait rencontré chez le grand poète chez lequel lui-même allait, en vulgaire Français, ayant besoin de fréquenter des écrivains, puisqu’il voulait écrire. Aucun atome crochu entre les deux jeunes gens, sinon que, venant l’un et l’autre de subir des examens, ils pouvaient causer de la Sorbonne, en hôtes de passage.
Henri cependant suivait son idée.
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Un rameau de la famille, les Augustin Brogon, venus directement de Neuchâtel et établis depuis à Paris, s’étaient fait naturaliser Français. Jusqu’ici rien qui choquât Henri. Au contraire, il y voyait plutôt des avantages. Ce qui, chez les Brogon mêmes, produisait quelque désarroi, c’est qu’ Augustin Brogon et sa femme, Gécilia, non seulement étaient, mais encore se proclamaient athées, complètement athées, connus, classés comme tels. Pourquoi cet athéisme? demandaient Henri et beaucoup d’autres Brogon. Le protestantisme n’a-t-il point de si vastes territoires spirituels, que la frontière n’y existe plus entre la croyance, à des degrés divers, et l’incroyance tout court? Pourquoi surtout s’afficher? Cette libre pensée publique gênait un peu à Neuchâtel autant qu’à Paris. Oh ! cette gêne, cet ennui ne se traduisaient au dehors, de la part du moins des membres de la communauté, par aucun blâme, que dis-je? par aucune allusion. On ne se serait à aucun prix écarté de l’axiome qu’en famille on doit se
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soutenir. Les Brogon pratiquaient à tel point ce principe que, même entre eux, ils ne se communiquaient pas leurs désapprobations, se contentant de se les formuler chacun in petto, désireux d’y porter quelque remède, sans tapage, clandestinement.
Il est vrai que le scandale des Brogon dissidents était coquet ; on l’avait fignolé dans les coins et les recoins. Augustin Brogon, pour commencer, avait ostensiblement rompu avec le protestantisme, entraînant sa femme dans la rupture. Il meurt au bout de deux ans de mariage. Gécilia — tante Cécie, disait Henri — restée veuve à dix-neuf ans, pouvait enrayer, pouvait, tout au moins, atténuer. Elle n’en fait rien. Elle élève sa fille dans l’athéisme intégral, sans laisser par une seule rainure passer le moindre fil de la Vierge. Bien mieux. Elle se remarie à trente-cinq ans, sa fille en ayant déjà dix-huit. Elle épouse un financier breton, le seul de ses compatriotes qui fût un financier entendu et qui fût résolument athée, le tambourinant
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à tous les vents, avec cette exubérance que l’on n’a pas assez notée chez le Celte, surtout celui des Côtes-du-Nord.
Par une chance inouïe — aux yeux d‘ Henri et consorts — ce second mari meurt au bout de deux ans. Loisible à tante Cécie de voir dans ces deux morts le doigt de la Providence. Nenni point. Elle persiste dans les idées de négation à outrance, à telles enseignes que son fds, issu de ces secondes noces, elle l’élève exactement comme sa fille, âgée de dix-huit ans de plus <jue son frère. Tante Cécie persévérait donc diaboliquement.
Henri Brogon, sous ses dehors de parisianisme sceptique, aimable et presque frivole, sous une courtoisie froide et parfaite, sous une tolérance sans fard, tenait radicitus à son protestantisme. Son roman, Le Marasme , suivant la mode du temps — mode qui persista jusqu’à des écrivains qui s’appelèrent A. Samain, Chateàubriant, Clermont, Moselly et autres — peignait des alanguissements de tristesses corrosives qui prenaient l’âme
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autant devant une fleur mourante que devant un cuivre de cuisine mal astiqué. L’auteur, avec une discrétion de touche qui remontait aux sources neuchâteloises les plus pures, donnait à entendre qu’un peu de religion, une légère aspersion de protestantisme, pouvait nous rafraîchir, relever notre moral de ce marasme. Ce mot, insinuait-il doctement, signifiait fanaison.
Entrant dans la pensée même de sa tante et de sa cousine, il ne manquait pas une occasion de leur marquer que l’on peut être extrêmement avancé d’idées, être anticlérical — en catholicisme, en rabbinisme, en pastorisme — ne pas vouloir d’églises et pourtant admettre le ciel bleu. A quoi nous mène la conception purement mécanique du cosmos? La croyance à quelque chose de supérieur ne pourrait-elle pas tout concilier? Fort opportunément, l’idéalisme, la foi impénitemment idéaliste d’André Pauron fournissait à Henri Brogon un argument dont il n’hésita pas à se servir. On citait André pour
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certains articles de journaux, bien plus, pour certaines leçons faites, en cours d’examens, à la Sorbonne, où, affirmatif et net, il prenait parti contre tous les cultes, déclarant, avec un vague dont nous apprendrons bientôt les causes secrètes, s’en tenir au culte seul de l’Idée.
Pour Henri Brogon, il n’y avait plus d’hésitation possible. Il le présenta chez tapte Cède .
Le premier résultat des calculs métaphysiques du jeune Brogon fut qu’ André tomba foudroyé par la beauté de Sophie Brogon, nom de la jeune fille.
Beauté foudroyante, en effet, et, peut-on affirmer, d’un symbolisme rayonnant. Sophie avait la taille haute, les reins cambrés, la poitrine légèrement bombée, les bras d’un galbe harmonieux, des mains aux doigts fluets, une tête superbe, le teint clair, les cheveux d’un noir de jais, le nez classique et sévère, les oreilles fines, les yeux châtain foncé, de longs cils d’ébène, ombreux, les sourcils
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droits, la nuque élégante, bien dégagée. Une reine.
A la vérité, ces traits peuvent se retrouver chez d’autres femmes. Ce qui distinguait Sophie, ce qui faisait d’elle une apparition exceptionnelle, c’est, malgré le port royal, malgré l’austérité classique de l’ensemble, c’est la douceur extrême, l’air bon enfant, l’affabilité, la simplicité, l’abandon répandus sur toute sa personne.
« Beata e bella! » murmurait intérieurement André, plein toujours de son Dante. Quand, au chant II de YInferno, Virgile explique au Florentin comment il est accouru à son secours, il lui raconte que, en sa qualité de païen, se trouvant parmi les Limbes, séjour des âmes qui ne sont ni damnées ni sauvées, il s’entendit appeler par une femme heureuse et belle , à tel point qu’il la supplia de lui donner des ordres.
André comprit plus tard que cette béatitude et que cette beauté, empreintes sur le visage de Sophie, devaient s’entendre dans
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un autre sens que celui où les deux épithètes sont appliquées à Béatrice. Il ne voyait encore que les dehors. Il en était aux premières admirations. Un mariage ne se fait pas en un jour. André renouvela ses visites. Ils causèrent. Ils se connurent. Ou, plutôt, elle le connut, presque à la minute. Lui, il crut la connaître. Les deux qualificatifs de Y Inferno lui revinrent par la suite souvent à l’esprit, avec des nuances différentes. Dans les premiers jours, le sens ne présentait aucune obscurité, le sens de béatitude , car pour ce qui est de la beauté, celle-ci se passait de commentaire. Oui, Sophie était heureuse , Sophie était beate, beata. C’est que Sophie ne doutait pas ; Sophie n’avait jamais reçu la moindre instruction religieuse ; établie, dès sa naissance, installée au fond de l’athéisme, comme une ancre descendue et couchée dans l’épaisseur profonde de sables immobiles, Sophie éprouvait les béatitudes de la sécurité.
C’est par là qu’elle séduisit d’abord André.
André — disons tout — André, à cette
époque encore, en 1884, malgré ses grands airs, malgré son culte pur de l’Idée, André se gardait bien le soir de se mettre au lit, sans réciter son Pater; car, il avait supprimé le Credo depuis son retour d’Allemagne, comme en 69, aux heures de son déisme, il avait déjà renoncé à Y Ave et aussi à l’hymne de saint Ambroise qui avait jadis été sa délectation particulière, Jam lucis orto sidéré. Ces prières et d’autres encore, dans son enfance, accompagnaient pieusement le Pater et le Credo. Aujourd’hui, de toutes ces oraisons iln’eti restait plus qu’une, mais elle tenait ferme. C’est le Pater. Faisons l’aveu décisif, notons chez notre ami les antithèses qui furent celles de bien des âmes. André s’était posé les deux problèmes fonciers : existence d’un être suprême ; localisation de cet être dans un culte déterminé.
La réponse à cette seconde question ne l’embarrassait guère. Il la faisait nettement •négative.
Pour ce qui est de la première, la néga-
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tion le tentait et, d’un même temps, il avait peur de cette négation. Il n’avait pu, en un mot, prendre sur lui de déclarer : Dieu ri’ existe pas.
Que de choses en lui n’allait-il donc pas briser le jour où il ne ferait plus, en fléchissant le genou, le signe de la croix ! Il en tremblait d’avance. Et ce qui causait ce tremblement, cette terreur, ce n’était pas seulement la rupture avec le passé. C’était, ayons la hardiesse d’en convenir, la crainte d’une sauvegarde détruite, du malheur que cela pourrait lui porter.
Quand il vit et comprit Sophie, il compta sur elle ; elle lui donnerait le courage indispensable pour le tirer des mares stagnantes où il s’humiliait.
Telle fut la première cause du mouvement qui le porta vers elle, cause profonde, cérébrale, il est vrai, mais aussi psychique, puisque son incertitude le faisait souffrir dans l’âme. La réflexion — et non plus V impulsion, comme jadis — le guidait mainte-
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nant. La raison lui montrait dans Sophie le port intellectuel nécessaire et désiré.
Il n y eut pas, en lui, notons-le tout de suite, ce qu’on nomme un élan, soit que 1 éblouissement de la beauté et le respect de la personne ne fussent point favorables à un sentiment plus abandonné, soit qu’André devinât déjà chez Sophie, à côté d’une bonté grande, d’une bonté de principe et comme professionnelle, peu de penchant ou de sollicitations congénitales à des tendresses plus mouillées.
Ce qui est encore à retenir, c’est que, malgré cette beauté imposante et néanmoins pénétrée de douceur, André ne ressentit point auprès d’elle, comme auprès d’Anselmine, le bienfait tourmentant de l’attrait physique. Ici son instinct ne le trompait pas ; il sentait, chez Sophie elle-même, peu de dispositions sensuelles. La stérilité de l’épouse confirma plus tard ce diagnostic. Cette froideur n’a pas de quoi nous étonner ; elle est de règle chez la plupart des
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jeunes filles — des jeunes filles et des jeunes femmes ! Et puis, la facilité d’aimer, d’aimer d’amour, autrement que l’on aime sa mère ou sa soeur, est chose peu répandue chez les hommes aussi bien que chez les femmes. Contrairement à l’opinion courante, l’amour est un don, parfois un talent, par exception un geste de génie. Voilà pourquoi il est rare. Il est rare comme le génie, comme le talent, comme le don. La créature humaine, en écartant le goût de l’amour physique, se conforme d’ailleurs à la loi même de la nature. La nature ne songe point au plaisir ; elle ne songe qu’à la reproduction des espèces. Les animaux n’ont aucun souci du plaisir ; ils n’ont souci que des saisons. L’indifà rence sexuelle est le cas commun. La femme est ainsi constituée qu’il lui faut des contingences naturelles ou sentimentales, des provocations artificielles pour éprouver la volupté. Le mâle, aujourd’hui, ne l’éprouve que par suite des conformations mêmes qui le poussent à prolifier.
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C’est par la culture du cœur que l’homme est arrivé à créer ce qu’ aujourd’hui nous appelons l’amour.
Chez Sophie tout était dominé par l’idée. Si le brave André en proclamait le culte, Sophie en affirmait la pratique. Et c’est précisément, nous l’avons dit, ce qui l’attirait vers elle, sans qu’il fût proprement un faible. Sa faiblesse ne se manifestait qu’en matières religieuses, par le seul fait, notablement, de l’éducation catholique, pour ne rien dire des forces ancestrales. Sophie, élevée dans l’incroyance, ne connaissait pas les entraves formées en nous, lien à lien, par les cours de catéchisme, les leçons de l’aumônier, la fréquentation de la chapelle et les pratiques. Les forces ancestrales se manifestaient chez elle par des voies autres que chez les Pauron. Augustin Brogon, son père, sa mère, Cécilia Muguet — de son nom de jeune fille — Sophie elle-même, s’imaginaient être des athées, par cette naïve illusion que le protestantisme est une confession ; le protestantisme est un
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état d’esprit qui crée un état d’âme. Les Augustin Brogon, cérébralement, n’avaient pu se dégager du protestantisme.
La protestation fait le fond et la noblesse du protestant. L’athéisme des Aug. Brogon fut une des formes intellectuelles de cette tendance éternellement protestataire. La rigidité inorale du protestant en est une autre forme. Elle s’accompagne même volontiers de sécheresse. Il y a des protestants qui se font gloire de ne pas , pleurer. Une certaine rigidité sentimentale constitue ainsi un des effets les moins connus et les plus curieux de la religion réformée.
Ces diverses rigidités, chez Sophie, .avaient pris, comme revêtement définitif, l’aménité d’expression que nous lui avons vue, parce que pour elle toute lutte avait cessé ; elle se savait dans le port.
André, néanmoins, commit une première faute, quand il déclara, tout de suite, que ce port était pour lui le port de salut. En cherchant auprès de Sophie ^la délivrance de ses
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hésitations, un réconfort et un appui, il acceptait, dès le début, une sujétion. Dans ce mariage, qui ne connut point les joies et les occupations du berceau, notre jeune homme devait être de plus en plus dominé, ou, pour atténuer ce que cette expression peut supposer de dur, traité, dans la maison, comme l’enfant.
Ainsi, s affranchissant d’un côté, il se soumettait de l’autre. La veille de son mariage, qui eut lieu le 30 septembre 1884, il fit, devant le lit de son nouveau domicile, sa dernière prière du soir et son dernier signe de croix. En 1 achevant, pour ne le plus recommencer, il éprouva des sensations diverses : la peur, l’inquiétude, le regret, puis l’allégement. Dès cette minute, comme si un fil de soie délicat venait de se rompre, son déisme d’antan, son vague spiritualisme des années d Allemagne, son ultime métaphysique des cours de Sorbonne s’écroulèrent. La place demeura nette. Il ne crut plus ni à un être suprême ni à la survie.
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Il est vrai aussi que l’atmosphère politicoreligieuse, depuis 1869 jusqu’à 1884, s’était bien modifiée et, comme nous le verrons, devait se modifier davantage encore jusqu’en 1914, si bien qu’ André put à son aise développer sa libre pensée dans cet intervalle de temps.
Les deux, les trois premières années du mariage se passèrent dans une sorte d’emportement de bonheur. Tout y conviait André, tout lui facilitait l’envol dans l’azur des félicités : les qualités profondes de Sophie, faites de solidité et d’honneur, l’admiration qu’il pouvait à bon droit professer pour sa femme, ce beau visage dont il ne se lassait pas, l’orgueil d’être le mari d’une créature aussi merveilleuse, aussi enviée, la reconnaissance qu’il lui gardait de l’amour accepté ; enfin, une émotion impérissable ressentie au jour où, présentant Sophie à sa vieille mère, il vit sa fiancée, d’un mouvement de charme et de paix, s’incliner avec aisance et baiser pieusement, elle, dégagée
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de toute métaphysique, la main tendue de cette catholique avérée.
L’introduction d’André dans le milieu multiple et agissant des Brogon, que nous aurons l’occasion de voir de plus près, la protection occulte et vigilante dont il se voyait enveloppé, doublé et calfeutré, au repos aussi bien que dans ses moindres allées et venues, contribuèrent à lui faire apprécier l’existence nouvelle dans laquelle il évoluait maintenant. Il s’aperçut toutefois, au bout de quelque temps, d’un certain aiguillage de Sophie dans leurs relations de société ; elle marquait une tendance visible à rapprocher André des milieux scientifiques, philologiques, universitaires, tandis qu’elle évitait les milieux mondains proprement dits, en particulier les milieux littéraires affectionnés uniquement par André avant leur mariage.
Au surplus, droite et sincère, elle ne lui cachait pas ses préférences. Elle les formulait volontiers en doctrine. A ce sujet, dès leurs premières rencontres, mais pour s’ac-
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centuer plus tard dans le frottement quotidien, se révélèrent entre eux de nobles dissentiments qui leur parurent d’abord purement intellectuels, par conséquent négligeables et même, aux yeux de Sophie, réductibles ; car elle ne doutait pas qu’un jour elle ramènerait son mari à sa manière de voir à elle.
En un mot, Sophie tenait pour la science, sous quelque forme que celle-ci se présentât : médecine, physique, philologie, enseignement, etc., etc. André tenait, dès le collège — et nous savons avec quelle ardeur intransigeante — pour la littérature, sous quelques espèces que celle-ci s’incarnât : théâtre, roman, poésie, critique même, si l’on veut.
Sophie et André se trompaient sur un point.
Ils croyaient cette divergence de pure intellectualité ; c’était, au contraire, une divergence morale et sentimentale que rien, au surplus, ne pouvait même estomper. L’esprit entraînait le caractère — ou le caractère entraînait l’esprit
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La science, autant que la poésie, suppose, nous ne l’ignorons pas, l’imagination ; mais l’imagination est d’une qualité autre chez le poète que chez le savant, abstraite chez le second, concrète chez le premier. Le mathématicien, par exemple, repousse du pied le réel pour s’absorber dans le chiffre. Le poète, quand il quitte la réalité, se transporte dans le rêve. En un mot, les exactitudes géométriques sont immuables. Les exactitudes littéraires sont relatives et mobiles.
C’est déjà là un assez grand point. Mais cela n’est rien encore. André, ardent, songeur enthousiaste, marquait, précisément parce que littérateur, cette différence essentielle avec Sophie, c’est que celle-ci demeurait déductive et réfléchie jusque dans ses enthousiasmes à elle, jusque dans sa poésie, à cause de la critique qui filtrait à travers toutes les opérations de son esprit ; d’où, entre eux, une scission profonde.
André portait dans Taine un principe d’activité, de création ; on constatait, au con-
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traire, chez Sophie un étrange principe d'in création , qui provenait de ce même criticisme. Nous ne parlons pas ici de la stérilité physique. Nous parlons d’une stérilité intellectuelle, due à je ne sais quelle immobilité obstinée que de longs raisonnements, irréfutables à ses yeux, avaient établie dans son cerveau.
Il est certain que le principe est respectable en un sens ; car, c’est aussi celui de l’immutabilité dans le devoir. Chez André, le devoir même demandait un certain allant. Admirables chacun pris à part, ils étaient inaptes à faire de leurs qualités des qualités complémentaires l’un de l’autre.
La bonté même, qui paraît une chez tous, affectait chez eux des allures divergentes ; la bonté de Sophie laissait venir ; la bonté d’André allait chercher, bonté artiste et œuvrante chez lui, expectante et méthodique chez elle.
Ainsi, chacune même de leurs vertus baignait dans une atmosphère spéciale.
Par le fait, le désaccord qui se manifes-
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tait entre leurs deux natures, figurait la transposition dans le domaine sentimental du désaccord constaté, sur d’autres domaines, entre scientifiques et littéraires. Il se traduisait, dans leur vie commune, par des actes quotidiens, insignifiants et regrettables.
André, à ses débuts surtout, courait du théâtre au roman, du roman à la nouvelle de journal, de la nouvelle au pur article de tête, de l’article de tête à l’article de critique et ainsi de suite.
Cette dispersion était dans ses données, dans ses nécessités mêmes, dans son ordre normal — - ou, si vous préférez, dans un certain désordre qui était son ordre à lui.
Ce désordre faisait à Sophie l’effet d’une fâcheuse fantaisie, d’un malheureux caprice. C’est de ce biais que la littérature lui paraissait quelque chose de vain, de léger, de futile, de peu sérieux, disons-le nettement, de peu recommandable. Cette nature d’aboutissement souffrait de ces déséquilibres et c’est peut-être la seule chose dont elle souffrît dans ses tréfonds.
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Se sentant charge d’âme vis-à-vis de son mari, décidée à remplir son devoir jusqu’au bout, Sophie poussait André à la fixité, à l’occupation stable, à la carrière déterminée, en un mot au métier de professeur.
Il en résultait fatalement ceci, c’est qu’ André, ne renonçant pour rien au monde à sa vocation littéraire, se refusant à toute chaire et à tout enseignement, n’en voyait pas moins, à chaque minute, ses départs retenus, ses activités bridées, ses élans brisés par' l’opposition placide, sûre d’elle-même, que déployait Sophie, sans se douter une minute, la pauvre femme, du bouleversement profond, du déracinement de l’être entier que cette attitude entraînait chez André.
Beata e bella , se répétait-il avec son poète. Oui, belle de sa beauté, belle de son athéisme, belle de son inébranlable confiance en ellemême, heureuse toujours de sa béatitude de raison.
Gardons-nous d’imaginer cependant que Sophie fût en possession du bonheur senti-
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mental, ni que son mari fût sans reproches. Du moins, ce qui caractérisait bizarrement leur vie commune, c’est qu’ils n’avaient à s’adresser chacun à soi-même d’autre reproche que d’être comme ils étaient. Aussi le malheur de Sophie se présentait-il, si l’on peut dire, comme un malheur négatif. Fière, telle que nous la connaissons, fière d’une belle fierté morale, habituée aux certitudes, elle ne s’avouait même pas, du moment qu’elle l’avait choisi, qu’ André ne répondait pas à son idéal conjugal, n’ offrait avec elle aucune adéquation. Les réalités cependant étaient là, les réalités faisaient que Sophie ne pouvait pas être heureuse comme elle l’eût été dans des conditions appropriées à sa nature. Une fleur hors de son terroir.
La situation se compliquait par le fait du silence d’André, silence tout extérieur ; car, en dedans, son âme s’agitait, tumultueuse, sans arriver jamais, ce qui eût tout sauvé peut-être, à traduire ce tumulte dans un cri d’effusion et d’amour. Abondant parfois en
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paroles, toujours muet sur ses fonds d’être, il n’en souffrait que plus intensément.
La cinquième année du mariage, ce fut chez lui la détresse. André croyait vivre sous un couvercle, au point d’éviter, en usant des prétextes les plus futiles, le tête-à-tête aux repas. Ce n’étaient plus deux individus, c’étaient deux principes en opposition l’un avec l’autre.
On se sépare, on divorce, pour incompatibilité d’humeur. Le mari est irascible ; la femme est apathique. Ou bien le mari bat sa femme. Elle se plaint. Injures et sévices graves. Voilà au moins des arguments juridiques et précis. On ne peut cependant pas se séparer, parce que l’un aime les lettres et que l’autre préfère les sciences. Les conjoints eux-mêmes n’y songent pas. La noblesse du mal trompe sur sa profondeur. C’est ainsi que nul éclair ne jaillissait qui leur découvrît l’abîme.
Ils vivaient côte à côte, elle, obstinément dévouée et, à son insu, moralement distante,
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lui, malheureux et cherchant, par des paroles détournées, par des ruses, à l’amadouer humblement, à la ramener à sa littérature, à la faire toute sienne. En fait, ils s’aimaient toujours passionnément.
André, cependant, pensait-il à Anselmine?
André n’avait pas une seconde oublié sa petite amie d’enfance ; car, il lui plaisait de lui donner toujours ce nom.
Il se faisait même que, par des raisons des plus inattendues et, en quelque sorte, mécaniques, Anselmine était incessamment présente à sa mémoire.
— André, lui disait un jour Warlaing, dans les temps de la rue de Clichy, en feuilletant les Voix intérieures de Victor Hugo, regardez donc la dédicace à son frère de cette pièce, qui est, du reste, une des plus belles du recueil :
A Eugène, vicomte Hugo.
On n’est pas : Eugène, vicomte Hugo. On est ou : le vicomte Hugo, ou : le vicomte Eugène Hugo. Le poète veut faire de l’érudition et il
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en fait à côté. Il est, en effet, d’habitude chez les anoblis , de détacher le prénom, mais on a soin alors de le faire suivre du nom patronymique ou roturier. Ainsi Henri Bouchard , duc de Montmorency ou Henri de Montmorency sont excellents, tandis que : Henri , duc de Montmorency , n’a pas de sens. Le bon usage se perd, j’entends la règle de grammaire. Nous ne savons plus parler français.
Et Jean, à ce propos, expliquait à son ami ce qu’il y a d’odieux et de commun à dire : de Warlaing a fait ci ou ça, comme si le sujet de la phrase pouvait se mettre au génitif ! Il lui faisait en même temps apprécier la délicatesse et la correction d’un libellé d’adresse tel que : « A Monsieur Monsieur Poireau , » au lieu du : Monsieur tout court, sans régime, et qui vient, sur l’enveloppe, comme un coup de poing lancé dans l’œil...
Depuis ce petit cours, débité d’un ton exquis d’urbanité et ponctué d’indignations aimables, André s’efforça de savoir toujours parler français. Il libella toujours ses adresses
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comme le voulait Jean et il lui suffisait d’entendre dire de Freycinet ou de Mun , pour que tous ses nerfs sautassent dans les airs. Certaines propriétés de langage, qui sont aussi des propretés de style, ne se conservent plus que dans notre aristocratie.
Cette habitude, contractée dès 1869, le ramenait, par sa quotidienneté même, au milieu Warlaing d’avant-guerre, et, par conséquent, à la créature de choix qu’il y avait rencontrée, à son Anselmine.
Il allait bientôt avoir de ses nouvelles.
Jean — et ceci se passait entre 1887 et 1890 — avait renoncé à ses solitudes cynégétiques du Nord, installé maintenant avec sa sœur au centre de Paris. L’amour aux oreilles bouchées et têtues, l’y avait ramené. L’espoir de retrouver Yvonne de Menemarv, aujourd’hui Mme de Calu, la volupté de souffrir en la revoyant, l’emportèrent sur les résolutions de retraite misogyne et misanthrope. Ainsi, cette nature charmante, fidèle et secrète, comme nous l’avions dès l’abord
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qualifiée, près de quinze ans après cette amourette de jeune homme, en sentait saigner la blessure comme au premier jour.
Rien de plus touchant, rien de plus pur, rien de plus profondément respectable.
Jean détaillait lui-même à son ami ses éblouissements. Il allait chez Elle. Il la rencontrait surtout dans le monde. Orgueilleuse, disait-il, et d’un port royal, elle sait faire son entrée dans un salon, de façon à devenir aussitôt l’astre charmant et central autour duquel toutes les admirations s’agenouillent.
— Gomment vous décrirai- je, ô André, continuait-il avec flamme, la robe qu’elle portait l’autre soir, chez les G...? Quelle palette fixera ces tons changeants comme Fonde ou comme les verdures multicolores de mes bois de Ville-d’Avray, vous rappelezvous? Elle avait des chatoiements de soie et des frissons ondoyants. Et les confidences de splendeur et de grâce, d’impudences et de chastetés que faisait, malgré lui, le corsage, où se moulait avec amour le marbre de la
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poitrine i Quelle vie dans ses yeux fendus longuement, quel inassouvissement de force sous l’amas des cheveux tordus ! Ah ! le Giorgione et le Titien sont des menteurs en comparaison de l’or de ces cheveux, ces cheveux où courent des lueurs douces, fauves et vagues. Pas un diamant dans la coiffure ; une rose-thé, au-dessus du coquillage nacré de P oreille. A son cou, un antique et lourd collier étrusque déroule ses anneaux de serpent. Quel chef-d’œuvre, ami, que cette tête ! L’Attique n’a rien sculpté de plus pur dans son Pentélique. Perdu dans la foule, j’épie pour voir si dans ces salons où tout la fête, elle s’aperçoit que son poète est là, qui l’adore, muettement.
Yvonne, à trente-trois ou trente-cinq ans, était, en effet, dans l’éclat complet de sa beauté et, en écoutant son ami, André se demandait si Jean, épris d’une créature en chair et en os, n’était point, par aventure, dans son amour malheureux, plus heureux que lui, André, épris, dans son amour par-
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tagé, d’un être raisonnable au point d’en devenir un être de raison, encore plus distant de lui qu’ Yvonne ne l’était de Jean.
« Beata e bellal » se répétait-il à nouveau, se rappelant sa mère, les hésitations religieuses de la brave femme, rassurée naïvement dans son grand amour maternel, par la perspective de toutes les protections que trouverait André dans cette famille puissante. Les protections ne venaient pas, puisque, dans le fond, il y avait divergence sur le choix même de la carrière.
André se rappelait aussi, à son retour de Dieppe, en 1877, les questions discrètes de Mme Pauron sur « la sœur de Jean ». La bonne dame aurait-elle alors formé quelque projet dans son cœur?
André sut par Warlaing, qui ne lui cachait rien, des choses qui le troublèrent. Anselmine avait été horripilée, disons plus justement terrifiée, à F annonce du mariage de son ami d’enfance. Elle voyait, elle, les choses à son point de vue chrétien. Aucune pensée mau-
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vaise, aucun blâme, aucun reproche à l’adresse d’André. André? Mais c’est un être incapable de la plus légère atteinte à l’honneur, à la droiture, à la délicatesse, au bon sens. Sa ligne serait toujours la ligne droite. Il n’aurait jamais, s’ affirmait- elle, contracté de luimême pareille union. Mais alors? Alors, il a dû être circonvenu, entraîné. La faute, s’il y en avait une, devait être cherchée du côté de ces Brogon qui l’avaient accaparé. Et maintenant, la créature exquise de clarté s’effrayait, au milieu de ces impies, du sort réservé, dans ce monde-ci, hélas! et dans l’autre, au camarade aimé de son frère, au brave ami de son enfance, à elle, au cher André.
Est-ce la pure amitié qui se donnait cours dans ces alarmes? Gela est plus que probable. Anselmine, dans le passage rapide d’André à Dieppe, n’avait rien pu deviner même dans les regards du jeune homme. Lui parti, au cours des années qui suivirent, quelque pensée plus tendre pour quelqu’un d’autre a-t-elle traversé ce cœur sacré, tout voué au
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grand frère? Nous l’ignorons. Le lac bleu de cette âme claire, simple et gaie, oui, gaie de gaietés divines — gaietés de sacrifice et gaietés de prière — ne doit être effleuré par l’aile d’aucune hypothèse sentimentale.
André, au courant aujourd’hui de la désapprobation de son amie, se tenait de plus en plus à l’écart. Il n’en avait que plus de soif, plus d’amour, plus de folie à reprendre les vieux entretiens littéraires avec Jean, seul contact, et combien lointain, seul effleurement d’âme désormais possible entre Anselmine et lui. Retour vers le passé, n’es-tu point, quelquefois, une fuite douloureuse du présent?
André regrettait la rue de Clichy, l’institution du 269, les ambitions et les espérances d’autrefois.
Quelque rêve de gloire et d’immortalité!
Ah ! oui ! la gloire et le rêve se présentaient bien autrement maintenant qu’ autrefois 1 Oui, sans doute, André, vers 1890-1892,
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était en train déjà de se faire connaître. Il eut même quelques succès retentissants. Mais que signifiait cela en comparaison des élans et des ambitions d’alors? Pour ce qui est de Jean, sa destinée intellectuelle avait été bizarre. Elle se découpait en trois périodes distinctes. Au collège, il avait fait des vers lyriques de haute beauté. Plus que des promesses. 11 faudra bien que ces chefs-d’œuvre sortent un jour. A partir de Dieppe et d’Yvonne, il abandonna la forme métrique et créa un genre nouveau. Quelque maîtrise que l’on puisse avoir, prétendait-il, en matière de versification, il est impossible de ne rien accorder à la rime, à la cheville, à la bourre. En prose, on est davantage son maître. Aussi, ce fut en prose qu’il sut « saisir au passage »
Ces battements du cœur qui durent un instant.
Ainsi chanta-t-il, en petits poèmes de prose, poignants et parfaits, les moindres péripéties de son aventure amoureuse. 11 ne voulut jamais les publier, par cette pudeur secrète
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qui faisait une des noblesses de cette grande âme. Il se lassa, il se dégoûta de tout ce qui pouvait ressembler à des effusions personnelles. Il s’impersonnalisa violemment. Au contraire d’André, un goût vif F entraînait vers la science, en particulier, vers l’exégèse biblique. Il se mit à l’étude du grec et de l’hébreu. Il en résulta des tableaux d’histoire magnifiques, toujours en prose, une prose de miracle, des deux civilisations hébraïque et hellénique. L’intérêt saisissant de cette peinture consistait en ceci, c’est qu’elle s’offrait en une succession de diptyques ; à une peinture de mœurs, d’idées, de personnages grecs, s’opposait la peinture sémitique correspondante ; à la conception des cieux de Moïse, carrés, divisés en longes juxtaposées, enclosant la divinité sur le plancher smaragdéen de la voûte solide, faisait pendant la conception du ciel hellénique, aux étages innombrables, se précipitant de l’éther, fermé à l’origine, sur l’Olympe, de, F Olympe, au fond des Enfers ou dans les profondeurs
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marines, créant dans le vaste cosmos le mouvement, la vie et la parole.
Cet écrivain n’est pas encore à sa place. Soit que ce fût fierté native, soit que cette âme voulût rester secrète éternellement, il ne tenta rien pour se faire connaître ; aussi Warlaingne jouissait-il que d’une réputation distinguée d’amateur. Il se souciait peu, au demeurant, dans les profondeurs de sa désolation, du jugement de ses contemporains. Et dire qu’il eût pu être un grand poète, si une femme l’avait voulu ! Il n’avait encore qu’un désir, c’est que sa prose passât sous les yeux d’Yvonne qui, hautaine et autoritaire, par une rancune inexpliquée contre un passé vain, puisqu’il n’avait mené à rien, ne lisait même pas les livres de Jean.
Anselmine suivait, elle, avec inquiétude, les travaux de son frère. Au jugement de cet esprit clair, creuser le grec et creuser l’hébreu, ne valait rien pour Jean. Son instinct ne la trompait guère. Jean arrivait, en effet, par la science au résultat où la logique avait mené André.
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Vers 1890-1894, Jean de Warlaing revivait toujours, en imagination amoureuse, la nuit de la Nativité dans l’église Saint- Jacque, à Dieppe, avec les mille cierges et leurs mille éblouissements. Mais, à présent, Jean de Warlaing ne croyait plus