CHAPITRE III
Lo vas d'elezione (Dante, Injerno, II, 10, 1.)
Sophie, Sophie l’incroyante, avait une religion.
Mais ici nous sommes obligés, pour un moment, de revenir en arrière.
Sophie n’avait pas eu de père pour l’élever. Sa mère, la tante Cécie du jeune Henri, personne d’une grande douceur — la douceur même qui se retrouvait chez sa fille — estimait, par traditionnelle soumission féminine, l’assistance d’un homme indispensable à la vie d’une veuve, à l’éducation d’un enfant. Son frère Hippolyte — Hippolyte Muguet — son
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aîné de cinq ans, se trouvait là juste à point comme protecteur et comme éducateur. Ce frère, cet oncle mérite de nous retenir. Type étrange, curieux à l’analyse, d’une grande honnêteté de fond, d’une pensée grave et sérieuse, mais plein d’antinomies enfantines, amusant à suivre dans ses évolutions ; car, souvent il se montrait léger, à son propre insu, léger au point d’inspirer des doutes sur les intransigeances de sa vertu romaine. Dans sa vingt- quatrième année, lors de la mort d’Augustin Brogon, Hippolyte aussitôt se traça son devoir, disons mieux, il se l’imposa. Il ne se marierait pas, ce qui lui coûtait beaucoup, un de ses grands principes directeurs se dressant contre le célibat, édictant que l’homme doit se marier jeune, afin de s’arracher par là aux tentations mauvaises. Mais, enfin, il se consacrerait, lui, exclusivement, à sa sœur et à sa nièce, un autre de ses principes, aussi sacro-saint, voulant qu’en famille on se doive soutenir sans démordre.
Pour donner toute sa valeur à l’attache-
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ment que le brave Hippolyte Muguet mettait à ses principes, il faudrait se représenter sa figure anguleuse à l’expression têtue, au nez écrasé, et toute rase. L’accent dont il énonçait ses principes tranchait comme un rasoir effilé ; l’accent coupait, bref et violent. Nous verrons, au cours de ce récit, avec quelle facilité, quelle conscience ou quelle inconscience — une inconscience parfaite. — Hippolyte en arrivait à manquer, innocemment, à ses fiers principes. Ou, plutôt, ce sont ceux-ci qui, sous la poussée de ses logiques sucessives et contradictoires, s’abolissaient soudain dans son cerveau. Ainsi, quand Sophie eut atteint l’âge de douze ans et lui-même celui de trente-cinq, il se maria, bonnement, comme font la plupart des hommes dans ces âges-là. A ce moment, son principe commandait que tout bon citoyen procréât.
Hippolyte, toutefois, ne varia pas dans son amour pour Sophie ; car, ce fut de l’amour. Cette lame de rasoir avait dans son étui des réserves de tendresse. Ces réserves, ce fut
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Sophie qui en bénéficia. Mme Muguet fut mise en un coin de l’appartement. Il y eut un temps, au début, où elle gêna, même à cette place. Plus tard, les choses, suivant la formule, s’arrangèrent, l’équilibre devint plus stable. Hippolyte alla jusqu’à s’apercevoir que son principe matrimonial et son principe familial se conciliaient avec aisance, puisque le mariage ne l’empêcha nullement de donner ses soins les plus minutieux à Sophie. Et ce lui fut d’autant plus facile que le pauvre homme, pas plus que sa nièce, ne procréa.
Cette absence d’enfants, son manque d’enthousiasme conjugal, le besoin affectif qui est au fond de tout être — V animal sociable du cher Aristote — firent que ses forces intellectuelles et morales opérèrent toutes en vue de Sophie. Amour, avons -nous prononcé plus haut ; amour avunculaire, cela s’entend. Mais aussi quelque chose de plus. Comment le définir avec exactitude? Disons donc que cet amour avunculaire poussait dans l’âme d’ Hippolyte aux places res-
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tées désertes où aurait germé l’amour paternel et l’autre amour.
Sophie, cœur de devoir et de fidélité, n’oublia jamais le sacrifice — ce fameux vœu de célibat — que lui fit son oncle et, encore moins, la passion avec laquelle il s’occupa des professeurs, des cours, des devoirs, des promenades, des distractions de la petite fille qu’elle avait été. Il ne cessa effectivement de veiller sur elle — toujours avec la même austérité, la même régularité mathématique ou automatique, le même tranchant. Le rasoir se faisait mère ; la lame se faisait bonne d’enfant.
Sophie, d’ailleurs, admirait franchement Hippolyte — elle ne l’appelait jamais que par ce prénom. Ce qui provoquait chez elle cette admiration, ce culte véritable, ce fut, plus que le dévouement peut-être de toutes les minutes, ce fut ce que cette nature recélait d’honnêteté ; car — mais ceci Sophie l’ignorait — Hippolyte, quand il faisait le mal, le faisait honnêtement. Ses convictions
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du moment avaient tant d’absolu, qu’elles en paraissaient éternelles. Quand, donc, elle se portaient à quelque vilenie, logiquement il ne pouvait pas s’en apercevoir. Elle fut encore séduite par la fermeté, par l’intransigeance même de cet esprit philosophique, par son athéisme, encore un point sur lequel Hippolyte ne varia pas, Sophie avait, précisément, la religion de cet athéisme.
Hippolyte Muguet, né en 1840, simple gosse en 48, avait traversé l’Empire, les dents serrées. Le lendemain de 70, il éclata. Nous avons vu combien, en ces temps-là, on mettait de discrétion dans l’athéisme. Maintenant, il descendait sur la place publique, y bruissait, y nageait. Notons-le d’un mot bref, l’Empire fut le couvercle sur la chaudière en ébullition. Quand le couvercle sauta, les eaux bouillonnèrent voluptueusement.
Elles pouvaient enfin se répandre au dehors 1 Gela ne signifie point que chaque flot échappé du récipient portât sur sa cime un athée, comme ça, tout de suite. La chaudière n’ex-
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cluait personne ; désignons globalement les emprisonnés du nom de libéraux. Quand ils en jaillirent, ils ne tardèrent pas à former un fleuve, encore brûlant, qui ne charria bientôt que des athées. Il ne s’agissait plus ici, comme en 1869, de déistes, de spiritualistes, de bonapartistes et d’anticléricaux, communiant sous les mêmes espèces. Des nuances se formaient à présent dans l’athéisme ; la nouvelle famille d’André nous en offrait une palette assez fidèle.
A commencer par le cas le plus commun, tante Cécile ne croyait à rien, mais exactement comme une autre femme croirait à tout, je veux dire qu’elle évoluait sous l’influence unique du mari. Le jeune Henri Brogon voyait à tort une persévérance diabolique de la part de la brave dame dans l’éducation absolument rjationaliste, impartie tour à tour à ses deux enfants ; la fidélité conjugale l’inspira seule dans les deux cas et, dans les deux, pour le détail, elle se déchargea sur son frère, toujours par ce même esprit de soumission au mâle.
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A côté d’elle, Yolande Muguet, la femme d’Hippolyte, se résignait, en réalité, à ne pas croire. Avant son mariage, quelques idées spiritualistes faisaient le fond de ce qui ressemblait presque à un dogme dans sa famille de vieux voltairiens redondants. Hippolyte, qui n’entendait sur ce chapitre nulle plaisanterie, jour par jour, raisonnement par raisonnement, muni d’un compte-gouttes de syllogismes dissolvants, détruisit chez elle toutes les métaphysiques, par suite, tous les rêves, qui n’avaient pas d’autre forme ni d’autre aliment, dans cette âme indécise, dans cette âme des Limbes, qu’une métaphysique vague et flottante. Elle vivait, incroyante maintenant, dans l’ennui, si je puis dire, de la foi perdue.
La mère d’André, Jeanne Pauron, pour continuer le tour des femmes d’âge dans la famille, ne répudiait certainement pas, dans le fond de son âme, sa foi catholique mitigée ; mais, voyant tout le monde aller d’un autre côté, voyant surtout son fils si ferme dans
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son incroyance, el)e en venait quelquefois à se demander : « Peut-être, au bout du compte, est-ce lui qui a raison ! »
Jeanne ne connaissait, d’ailleurs, qu’un des côtés de F « incroyance » d’André. Il prenait soin de se taire sur le côté violent. Son athéisme, en effet, tournait au véritable déchaînement — à l’inverse de celui de Jean de Warlaing qui, de plus en plus, enfermait son incroyance, d’ailleurs totale, dans la solitude discrète de sa pensée, toujours homme du monde, un peu à la façon des incroyants du dix-huitième siècle, avec, toutefois, moins de légèreté sémillante et avec une gravité, avec une mélancolie qui, par moments, obnubilaient son front, semblaient y peser d’une lourdeur de noir nuage.
André Pauron, lui, au contraire, se répandait au dehors — en paroles, ajoutons-le tout de suite, plutôt qu’en actes. En 1874 déjà, quand il suivait les cours d’une université d’outre- Rhin, se promenant dans la campagne avec deux amis, Parisiens comme lui,
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au vu d’une procession qui passait, bannières déployées, il déclara tout de go à ses compagnons vouloir s’élancer parmi les fidèles — on sait que le pays est catholique — pour leur crier des injures, tant ce spectacle l’irritait. Admettons que dans cette fureur entrât, pour beaucoup, la haine du Pruscot — terme de l’époque, équivalent moral du Boche d’aujourd’hui. Il n’en est pas moins vrai que, même à son retour en France, André garda cette colère anti-processionnelle ; seulement, elle prit une autre forme. Par un prosélytisme à rebours, par amour pour ses semblables — par bonté, dans le fond — il rêvait d’aller catéchiser les croyants, de leur démontrer à quel point cela était « absurde de croire ». Oublieux de tout son passé, de sa propre mère, oublieux d’Anselmine, oublieux de ce principe fondamental du respect dû à chaque croyance, maintenant tout ce qui touchait au culte, tout ce qui flairait soutane ou cornette, l’ horripilait. L’odeur de l’encens, quand il entrait dans une église pour une
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messe d’enterrement oü de mariage, le rendait malade. Proprement : un diable dans un bénitier.
Mais tout cela ne faisait, on le voit, de mal à personne.
Hippolyte Muguet ne présentait aucun de ces caractères spontanés de la haine intellectuelle. Sa haine à lui s’appelait fanatisme et le fanatisme, partout, veut des actes ; il ne se nourrit pas de paroles. L’extermination des catholiques eût, au fond, bien fait son affaire, c’est-à-dire lui eût paru un règlement avantageux de la question. Il passait, à cause de son visage impassible, pour un homme froid et méthodique. Il croyait lui-même qu’il l’était, et c’est pourquoi, d’instinct, il recourait à la froideur et à la méthode, pour plus sûrement, sous ce couvert, exécuter ses desseins ; mais ses desseins s’inspiraient, en réalité, de la passion, de la passion aiguë et brutale dont il ne soupçonnait même pas la griffe sur ses entrailles. Il l’eût niée, cette passion, si on la lui avait révélée. De la sorte,
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systématique, mathématique, sectaire et passionné, il portait à l'Église des coups droits, dès que s’en présentait quelque occasion bonne. Gela ne l’empêchait pas, se revanchant à ses propres yeux, une fois le temps, de prendre parti pour quelque ecclésiastique.
Il se trouvait, je ne sais comme, que son protégé sentait toujours par quelque bout le roussi. Hippolyte était souvent seul à flairer cette odeur. Aux yeux des gens, son attitude d’impartialité lui donnait un renom de justice et la facilité par là de poursuivre ses attaques.
Sophie ne s’apercevait pas de ces ruses qui, certainement, lui échappaient à lui-même, le propre de la passion étant d’aveugler et le propre de tout fanatique étant de s’ affirmer impartial. Dans cette famille d’athées, Sophie ^ seule ressortait comme la figure la plus digne, en tout cas, la plus calme. On eût dit qu’elle | avait franchi les espaces, atteint F extrémité des siècles, posé le pied sur les cimes de la victoire définitive, loin des militations, dans
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l’apothéose — si un pareil mot est ici à sa place — de l’incroyance triomphante.
Sans doute, cette sérénité n’allait point sans une légère sécheresse. Son athéisme mathématique manquait peut-être de chaleur.
Il manquait, en tout cas, de religion ; car, il en faut, il faut l’ardeur du cœur, il faut l’idéal emporteur, même et surtout dans l’absence de la foi.
Toujours est-il que l’athéisme de Sophie manquait aussi de haine — du moins avant certains événements qui devaient se produire plus tard. Au moment où nous sommes, vers 1900, une caractéristique commune, chez nos protagonistes, réunissait en un ensemble harmonieux ces athéismes aux couleurs si variées.
Pour Hippolyte Muguet, pour sa sœur, pour Sophie, pour André — nous le nommons en dernier — le catholicisme n’existait pas, il y avait le cléricalisme. Derrière le cléricalisme ou, dans le cléricalisme, un parti politique. Mais dans ce parti politique et
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dans ce cléricalisme, il fallait bien se garder de supposer quelque chose qui ressemblât à un besoin, encore moins à un élan de Pâme, à un culte, à une religion, à une foi, à un idéal.
En un mot, pour nos trois amis, la France religieuse, c’est-à-dire la moitié pour le moins de la France, n’existait pas. La France n’était pas un pays catholique. Elle ne l’avait peutêtre jamais été. Il y avait, çà et là, du cléricalisme. Rien de plus.
Soyons justes. La France catholique ne connaissait guère de près l’autre moitié de la France. Celle-ci n’existait pour elle qu’à l’état de force uniquement nocive, sans exceptions. Les mécréants, les voyous n’avaient qu’une idée, faire le mal. A qui? A qui ils pourraient. A Dieu et à la France.
Cette mentalité, si on la retournait, représentait exactement celle de Sophie. C’est la France catholique, à ses yeux, qui n’existait pas. Mais, tout en n’existant pas, elle existait sous je ne sais quelles obscures espèces de
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démons noirs sortant de tous les trous de dessous terre, afin d’empoisonner la surface de la planète.
On en revenait donc à la vieille antienne : les Jésuites ! Et les Jésuites étaient partout. Les curés, au fond, observait-on avec une malice entendue, sont tous des Jésuites.
Ce point de vue est tellement répandu qu’il est le point de vue officiel, encore aujourd’hui.
En date du 21 juillet 1917, le ministre de l’intérieur signale au ministre de la guerre « qu’une propagande cléricale est exercée actuellement, sous diverses formes, auprès du soldat du front ».
Vous avez bien lu?
Le ministre de l’intérieur — c’était encore et toujours Malvy — ne signale pas une propagande antipatriotique. Il ne signale pas même une propagande catholique. Il signale une propagande cléricale.
Cela est purement ineffable.
Tout est traquenard de la part des catho-
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liques ; rien ne relève de la foi pure. La foi libre seule a des droits.
N’est-ee point exactement Hippolyte, Sophie et André — l’André d’alors — qui parlent ?
D’où l’inepté esprit de persécution contre l’Église. On persécute pour persécuter. On confisque pour confisquer. Pour irriter.
On nous dit : C’est un prêté pour un rendu. Que peu m’importe ! Du moment que l’on condamne un acte chez autrui, comment l’absoudre, quand c’est soi-même qu’on le commet? Et comment aboutir à la paix, si l’on s’entre-dévore indéfiniment ?
Nulle sympathie dans le camp des victorieux. Nul amour. Nulle tentative de concorde.
En un mot, nulle aménité et, par suite, nulle COMPRÉHENSION.
Il faut aimer d’abord. Il faut s’aimer entre } Français. Point de tolérance intellectuelle / hors de l’amour.
La cause de tous les maux, de tous les
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crimes est donc bien l’absence d’ aménité, est donc bien I’incompréhension.
Comment se fait-il cependant que chez nos personnages eux-mêmes, qui s’entendaient si bien en matière anticléricale , il y eût un désaccord moral, multiple et profond ?
Cela tient à ce que les opinions ne séparent pas autant qu’on le proclame. C’est le coeur qui fait l’union, même entre gens d’idées contraires. Les cœurs ici différaient.
Dans l’espèce, les querelles, tacites ou manifestes, provenaient de bien des circonstances.
Nous avons dit, au début de ce chapitre, que Sophie avait une religion.
Hippolyte — Hippolyte Muguet ! — n’occupait point, et le fait est plaisant, de situation exceptionnelle ; il n’était ni directeur de quelque gros établissement, public ou privé, ni professeur de l’enseignement supérieur, ni membre d’une Académie, ni membre de l’Institut. Il était un simple pharmacien — rue de la Chaussée-d’Antin — avec quelques
capitaux et une bonne clientèle. Mais, au fin fond, il constituait, dans cette branche même, une médiocrité — une de ces médiocrités auxquelles le fait de se rattacher aux Brogon donnait, nous l’avons vu, une dorure suffisante.
Eh bien ! Sophie voulait, aurait voulu, du moins, aurait désiré que son mari fît, en quelque sorte, tous les matins, ses dévotions, fît sa prière devant le portrait d’Hippolyte. S’y refuser lui semblait déjà la marque d’un esprit prévenu, par conséquent peu sérieux, par conséquent pas tout à fait digne d’audience.
Sophie blâmait les impulsifs. Et André lui en semblait un.
Ce fut précisément sur ce mot qu’éclata entre Hippolyte et André un dissentiment de fond de nature qui devait les mener loin.
D’abord — pour ne rien céler — dès qu’ Hippolyte vit dans André un futur de Sophie, il fut férocement, douloureusement jaloux. Gela fut, d’ailleurs, blâmé par Sophie
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comme peu raisonnable. Être raisonnable, voilà ce à quoi Hippolyte tenait essentiellement. Il baissa pavillon. Au surplus, Sophie lui inspirait la terreur. Il la savait en possession de quelque chose de supérieur, qui était le calme. Et puis, il l’aimait passionnément. Elle ne pouvait pas ne pas avoir raison.
C’était sa religion, ça. Il ne se doutait pas plus que Sophie, d’ailleurs, qu’il tombait sous le reproche de ce fanatisme dont il se plaisait à flétrir les catholiques.
Mis au pas, il se tint tranquille. Mais l’esprit travaille. Il se gaze à lui-même ses desseins secrets, sous le masque du bien à faire. C’est chose utile, assurément, que de connaître les gens avec lesquels on fraie ; il est utile de découvrir les arcanes de leur nature. On peut rendre ainsi service à leurs proches — il ne formulait pas : à Sophie. Aussi, n’estil point défendu de les scruter, de les mettre,1 le cas échéant, à l’épreuve, de leur tendre au besoin quelque traquenard.
Comme il avait une inexpérience de la vie
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presque totale, c’est avec la naïveté du garçon de collège qu’il procédait contre André. Il essaya de quelques petits coups en dessous.
Il avait appris d’un médicastre du IXe, je ne sais plus quelle épreuve d’écriture où, aux pleins et aux déliés, se reconnaissait l’impulsif du réfléchi.
D’un air bonhomme, un soir, après dîner, il proposa l’épreuve, mit un crayon entre les mains de Sophie, un crayon entre les mains d’André. L’épreuve terminée :
— Vous êtes un impulsif ! fît-il à André, d’un accent inimitable ; la constatation était médicale ; donc, rien à lui objecter. Du même coup, il ravalait André, flattait Sophie, une réfléchie, elle 1 II montrait à sa nièce à qui elle avait affaire.
André, attaqué, prit mal la chose :
— Etes- vous sûr, riposta-t:il brusquement, que les gens réfléchis réfléchissent toujours à ce qu’ils font — et à ce qu’ils disent?
Gela visait directement Hippolyte, un passionné qui s’ignore ; cela visait peut-être
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aussi Sophie — une réfléchie qui ne réfléchissait pas toujours à ce qui se passait dans les cervelles les plus proches. Nous étions à la troisième année du mariage et André, nous le savons, s’apercevait de certaines divergences intellectuelles, entre eux, qui aboutissaient à des divergences morales.
La réplique — fort réfléchie, quoique instantanée — fit taire Hippolyte.
Celui-ci reprit ses avantages, trois mois après.
André devait répéter une conférence faite une première fois avec entrain, dans une salle que cette fois il connaissait moins bien. Artiste, impressionnable, vibrant, il exprimait un simple doute devant Hippolyte et Sophie : '
— Il me semble que dans ce local auquel je ne suis pas habitué, je ne pourrai pas dire les mêmes choses de la même façon; l’ambiance me manquera, je parlerai moins bien ! Un éclat de rire d’ Hippolyte lui répondit : — Ne pas dire ce qu’on doit dire à cause des
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murs qui vous regardent, oh lia bonne histoire !
Hippolyte, par cette exclamation, trahissait innocemment son absence totale de tempérament raffiné.
Ces escarmouches prirent par la suite plus de gravité.
En 1900, époque où nous sommes parvenus, une affaire désagréable se passait à la pharmacie. Un des aides avait été accusé de tentative d’empoisonnement sur une cliente, pour cause passionnelle. Cela fit tout un vacarme à Paris. L’aide — un certain Rolleau — fut déféré devant les tribunaux. Hippolyte, premier témoin de la défense, n’eut pas de peine à démontrer l’inanité de l’accusation ; il apportait des preuves mises entre ses mains, toutes cuites, par le directeur de son laboratoire de toxicologie.
Rolleau fut acquitté. Tous, cependant, n’étaient point convaincus dans le public.
Quelque temps se passa. Un soupçon germa dans la tête réfléchie d’ Hippolyte, par la simple contagion du soupçon.
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Il avait toujours gardé l’aide dans sa pharmacie et, à propos de je ne sais plus quelle circonstance insignifiante, il fit une enquête.
Hippolyte Muguet faisait volontiers des enquêtes , par esprit d’impartialité. Mais, comme il était passionné, il faisait ces enquêtes avec passion. Et il aboutissait, donc, de fatalité, aux résultats que sa passion préétablissait.
Son enquête, cette fois-ci, lui démontra des choses noires.
Il venait, disait-il, de prendre Rolleau en flagrant délit de mensonge. Un roman se construisit aussitôt dans son cerveau ; Rolleau avait menti pour déshonorer le patron, mû par des rancunes. Il ne se gênait point pour trompeter cette histoire ; car, par un méandre psychologique des plus naturels, la calomnie même en arrivait à lui apparaître comme un trait louable de franchise. Il chassa Rolleau du laboratoire, lui enlevant de ce même coup le bénéfice moral du témoignage si pompeusement apporté dans l’enceinte du
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prétoire. Il n’avait pas réfléchi que, en agissant ainsi, il abusait, au fond, de sa situation, prodiguant l’insulte gratuite à des subordonnés, à des geps en défaveur.
Cet incident faillit rabibocher le ménage. André triomphait trop visiblement. Ses actions remontaient. Les gens spontanés commençaient à revenir sur l’eau. Qui sait?
Leur spontanéité même possédait de secrètes vertus intuitives, que certains étourneaux réfléchis ne soupçonnaient pas.
Il prononça ces deux mots ainsi associés. Sophie en fut blessée. Elle rejetait toute la faute sur l’honnêteté scrupuleuse d’Hippolyte, sur son admirable impartialité.
Quant à l’oncle et au neveu, un froid s’établit entre eux, salutaire en ce sens qu’il empêchait pour un temps les contacts, donc, les heurts.
Gela ne dura pas.
Quatre années après, à la suite d'un livre retentissant publié par André, quelqu’un, un jaloux, vint trouver Hippolyte et lui fit sur
André un rapport des plus tendancieux, entièrement calomnieux d’ailleurs, sur une intrigue amoureuse d’André, des plus innocentes et des plus pures.
André ne l’apprit que par hasard, trois ans après, vers 1907. Hippolyte, sans lui rien souffler de cette visite, l’avait jugé et condamné — à huis clos, lui, le même homme qui, publiquement, quelques années auparavant, avait tonné contre les huis-clos. De plus, Hippolyte avait divulgué l’histoire devant quelques amis.
Avait-il donc agi ainsi par méchanceté?
Nullement.
Par conviction pure.
Fort plaisamment, il agissait toujours pour le bien d’autrui. Il surveillait la vertu de son neveu.
André ne le prit point de ce biais, bondit de révolte.
Cette révolte fut, croyons-nous, un des principaux déclics qui précipitèrent la catastrophe morale, où devait s’engloutir le bonheur
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d’André autant que celui de Sophie, Mais ici nous devons, d’abord, toucher à l’autre cause des froissements continus et violents entre Hippolyte, André et aussi, convient-il de le noter, entre André et Sophie. Sophie, en ceci fort impulsive, ne pouvait s’empêcher d’aller, malgré tout,, du côté d’ Hippolyte.
Nous avons parlé de ce très jeune frère de Sophie, né en 1881, âgé de trois ans au moment ^bù André se mariait.
Cet enfant s’appelait Gabriel. André l’adora, du premier coup, dès qu’il connut Sophie. Il ne serait point téméraire d’ affirmer que, pour le décider au mariage, il y eut peut-être autant du fait de Gabriel que du fait de Sophie. Son intuition lui faisait-elle prévoir la stérilité de son union? Qui le sait? André avait la passion des enfànts. Jeune homme encore, il leur faisait la chasse dans les jardins publics, baigné de joie rien que d’apercevoir le bout de nez d’un marmousillon. Il eût fait le père le plus tendre. Il se découvrait maintenant un talent d’éducateur. Il n’existe
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d’ailleurs pas de méthode éducative. Toute éducation doit être adaptée à l’individu. André comprit incontinent son mignon beau-frère. Deux traits principaux marquaient le petit Gabriel, le Gabi de sa mère : une grande intelligence et une grande faiblesse, non point précisément de caractère, mais de constitution morale, si l’on peut dire ; il avait incessamment besoin de quelqu’un ; on eût cru qu’il ne pouvait pas marcher de son propre pas. Comme cet enfant dont parle Horace, lui ne parvenait pas à imprimer sur le sol le signe de son pied raffermi. On le voyait perdu — c’est le mot — dans les jupes de sa mère. Il ne la quittait pas, demandait, quémandait les caresses maternelles, celles aussi d’André, vers qui, tout de suite, il fut attiré par l’affection choyante qu’il devinait chez ce beau-frère âgé, privé d’enfants. Sophie, sa sœur, qu’il admirait, dont il « aimait la tête », déclara-t-il un jour, le séduisait moins. Non pas qu’elle ne lui inspirât point confiance, mais parce qu’une
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sorte de vénération le tenait distant, il préférait des êtres plus accessibles, plus proches. Il s'éprit à six ans — • car il posséda toujours un sens vif de l’amour — d’une petite bonne, propre, blonde et boulotte qu’il pouvait embrasser à son aise. A la campagne, un jour qu’il s’y promenait avec sa mère, il découvrit un site qui charma sa prunelle d’enfant.
— Nous y amènerons notre jolie Rollande — ainsi s’appelait la personne, fit-il à sa mère avec un sentiment très délicat — pour qu’elle vienne voir avec moi comme c’est beau.
On imagine aisément qu’un enfant de diathèses pareilles et Hippolyte Muguet, semblaient peu faits pour se joindre moralement, ni même, avons-nous le droit d’ajouter, matériellement, puisque ce pauvre Gabi éprouvait comme un besoin physique de la caresse et que M. Hippolyte Muguet ne sut jamais ce que cela peut être de caresser un enfant. Un baiser mathématiquement appliqué sur la joue, le matin, pour se dire bonjour, le soir, pour se dire bonne nuit, voilà ce qu’aux yeux
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du bravé pharmacien voulait la règle et commandait la famille. Entre un oncle méthodique, jusqu’à ses fonctions basiatoires, et un père de tendresse, quel enfant aurait hésité? Gabriel n’avait pas de père. Il avait, par un coup du sort inattendu, un beau-frère dont il aurait pu être le fils. André fut d’instinct choisi comme un refuge par l’enfant.
Nous avons parlé d’instinct — et pas de réflexion. Les enfants, en effet, ne se peuvent guider eux-mêmes que par une sorte d’intuition. L’intuition de Gabriel ne le trompait nullement.
Pour les caresses, pour les gâteries, pour les baisers aux prolongations ineffables, il lui restait bien sa mère et il ne se privait pas de ces mille caresses qui, pour la plupart des femmes — si ce n’est pour toutes — sont des caresses qu’elles se donnent à elles-mêmes. Mais la bonne Cécilia n’allait pas plus loin. Soumise de naissance — par des atavismes qui remontent sans doute à l’âge des cavernes ; car, nous n’avons pas cessé depuis d’opprimer
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la femme — soumise aux volontés masculines, Gécilia Goëddu — tel fut le nom de son second mari — s’en remettait uniquement à son frère de tout ce qui touchait l’éducation de l’enfant et les directives.
Un phénomène singulier pourtant se passait chez Gabi, au fond de cette âme affectueuse et molle. Sa mère se rendait bien compte du manque flagrant d’entente entre le neveu et l’oncle. Malgré l’autorité de l’homme, malgré la vénération qui entourait Hippolyte dans la famille, Mme Goëddu penchait du côté de son gendre, encourageait, en secret, André dans ce grand amour pour Gabriel. Au contraire, Sophie estimait que l’éducation revenait de droit au parent naturel, à Hippolyte. Hippolyte et Sophie avaient, d’ailleurs, entre eux, des affinités intellectuelles et physiologiques qui, fatalement et à leur insu, par intuition , non par réflexion , ne leur en déplaise, les faisaient volontiers marcher d’un pas égal et, dans un conflit, prendre immédiatement parti l’un pour l’autre. Ges
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affinités peuvent se traduire par deux termes principaux : rigidité intellectuelle et je ne sais quelles incapacités physiques pour les manifestations extérieures, telles que sont, justement, les caresses.
Cette préférence donnée par la mère à son gendre, par la sœur à son oncle, ne fit que rendre plus aigu l’antagonisme des deux hommes, d’Hippolyte et d’André ; cette lutte, hélas ! se passait sur la tête de l’enfant.
Cela éclatait à propos des moindres détails.
Confondant l’éducation avec l’instruction — cette confusion est, au surplus, répandue dans notre pays — Hippolyte, que sa pharmacie occupait consciencieusement, avait prélevé une heure, exactement soixante minutes, sur chacun des jours de la semaine — cela fait sept, y compris, naturellement, le dimanche. Cette heure appartenait à Gabriel et devait en faire un homme — à l’instar d’ Hippolyte. Sans se soucier autrement de l’âme de l’enfant, cette heure, qu’elle se passât en promenade, au bureau de la pharmacie, à
la maison, Hippolyte, régulièrement, sans une fois faillir, la consacrait à des conversations historiques, géométriques, astronomiques, géographiques, géologiques, philosophiques et pharmaceutiques. Comptez : il y a autant de — iques que de jours dans la semaine : sept.
La littérature seule, dépourvue de — ique , était oubliée.
Familièrement, on emploie le verbe juguler dans certaines circonstances inutiles à préciser. Rien de plus adéquat que cette expression vulgaire pour peindre l’état où ces conversations mettaient l’enfant. Ce qu’il éprouvait dépassait même la jugulation ou, si l’on préfère l’autre métaphore, l’ennui aux dents de scie ; cela allait jusqu’à la révolte, tous les besoins de rêve de ce petit être, tout son vague essor vers l’idéal se trouvant refoulés, froissés, déchiquetés par les sept — iques — les sept piques du malheureux Hippolyte, comme les nommait André.
Il n’est pas sûr qu’ Hippolyte, toujours
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dans son ardeur du bien, ne préméditât pas ces froissements et ces blessures. Il sentait dans l’esprit de cet enfant quelque chose de vagabond qui l’inquiétait. A coups de piques, à coups de triques, à coups de notions exactes, à coups de raisonnements secs, nets, coupants, tranchants, dirimants, il s’appliquait à détruire chez Gabriel tout germe dangereux de métaphysique, toute velléité de spiritualisme, tout soupçon de Dieu, toute échappée vers le Ciel.
Il était donc bien mû par l’intérêt de son neveu. Mais n’était-il pas homme? Ça l’amusait d’agacer l’enfant sur ces matières. On aime tant brandir la vérité sur la tête des gens, surtout des petits.
Ainsi donc, l’éducation, qui, comme on le voit, pour Hippolyte se réduisait toute à une instruction, ne se présentait pas seulement comme areligieuse, c’est-à-dire comme indifférente et neutre, laissant plus tard à l’enfant la liberté de ses droits, respectant l’indépen^ dance de son âme. Elle se présentait comme
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violemment, haineusement antireligieuse.
Remarquons-le en passant, pour ramener les choses au vrai point. Que ces systèmes de haine et de colère existent, c’est un fait et ce fait est regrettable, Mais il est plus difficile, encore aujourd’hui, d’être athée que d’être catholique ; le code de l’éducation catholique est fait ; l’autre est à faire. L’athéisme est encore beaucoup trop jeune.
Sur ce chapitre également, les opinions signifient peu ; l’être moral seul importe. Si ce brave Hippolyte rendait l’enfant malade à force de l’instruire et de le raisonner — ou de le déraisonner — cela tenait moins aux doctrines enseignées qu’à la manière dont l’enseigneur pratiquait l’enseignement. Hippolyte, Mme Coëddu, Gabriel, Sophie et André habitaient dans un même petit hôtel particulier, boulevard Malesherbes, près la Madeleine. Les contacts étaient ainsi quotidiens. Hippolyte, toujours grand diviseur de temps, tablait donc sur ses conversations d’une heure pour laïciser la cervelle de l’enfant,
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grâce à de solides leçons de choses ; les aprèsdîners, le salon, où l’on se réunissait en sortant de table, servaient merveilleusement à la partie morale de l’éducation, telle que la comprenait M. Muguet. Et cette éducation consistait, il faut le dire — suivant un système plus répandu qu’on ne pense — à taquiner l’anfant, à le persifler, surtout après que Gabi eut dépassé quinze ans, à propos de tout ce qui dans cette intelligence très vive dénotait une « imprécision », défaut damnable aux yeux d’Hippolyte. Sous le coup dé ce reproche d’imprécision, tombait tout ce qui témoignait d’une envolée de poésie ou de métaphysique. Un bourreau sans s’en douter, que ce cher Hippolyte Muguet. Un bourreau d’âme.
La moquerie, qui est un rabaissement de celui contre lequel elle s’exerce, a le don particulier d’exaspérer les enfants, parce que ceux-ci sont précisément à un âge où ils ont besoin d’être encouragés, soutenus, relevés — disons simplement : élevés.
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La révolte de Gabriel en arrivait par moments à la haine. Cette haine, donc, qu’Hippolyte Muguet s’efforçait de lui inspirer, contre la religion et, en particulier, contre le catholicisme, il la lui inspirait contre lui-même et, par un retour attendu, il poussait Gabriel, si ce n’est déjà à la religion, pour le moins au goût des idées religieuses.
L’enfant devait avoir dans les dix-sept ans, lorsque ce goût le prit de façon consciente, un jour qu’il entra dans une église. Il s’en ouvrit à son beau-frère. L’ingrat et l’oublieux André ! Après des années, à ce contact indirect et bien léger avec la religion, ce fut la première fois peut-être qu’il se mit à penser du même cœur que jadis, du même amour à la chère Anselmine. Du reste, ce fut chez Gabriel une impression passagère, plutôt artistique et intellectuelle que morale ; intelligent comme il était, le phénomène religieux ne pouvait manquer de solliciter ses méditations. L’église le sortait des sept — iques de l’oncle. Cela déjà suffisait.
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Ce devait être quelques années plus tard, sous l’influence d’une personne étrangère à sa famille, que Gabriel finit par décevoir complètement l’oncle Muguet. Pour le moment, dans le pavillon du boulevard Malesherbes, il y avait lutte entre les divers membres de la famille et ce fut le salon, avec ses réunions du soir, qui servait de champ de bataille.
Moralement, la brouille se consomma, irréparable, entre Hippolyte et André, à propos des fameuses « conversations », que l’oncle imposa au frêle enfant dès l’âge le plus tendre. André dit ouvertement, crânement, violemment sa manière de voir, puis sa désapprobation. Sa passion à lui aussi s’allumait à la flamme de ,1a passion adverse. Il se faisait une volupté de contrecarrer sur chaque point M. Muguet, comme il s’obstinait à le qualifier, n’usant ni du nom tout court d' Hippolyte, à la manière de Sophie, ni du titre d’oncle, à la manière de Gabriel, ce qui choquait M. Hippolyte Muguet, à l’instar d’une infraction de pur caprice à un usage établi.
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De la part de cet irréfléchi , de cet impulsif , rien, au surplus, n’étonnait Hippolyte. Le plus piquant, c’est que, dans le fond, il avait peur d’André ; André représentait aux yeux de M. Muguet la menace perpétuelle de l’inconnu, l’homme de la part duquel il fallait s’attendre au pis — et cette crainfe existait chez M. Muguet, uniquement parce qu’il ne retrouvait pas chez André sa propre rectangularité. Ce brave Hippolyte ne se doutait pas de son impuissance à lire en autrui, exactement parce qu’il se trouvait dans T impossibilité de sortir de lui-même.
André donc, à la grande terreur d’ Hippolyte, emmenait Gabriel en promenade, lp faisait causer au lieu de discourir, le laissait développer son âme en paroles confiantes, s’occupait du moral de l’enfant et, comble des horreurs, lui inculquait le goût des lettres — ces lettres perfides qui, au jugement d’ Hippolyte, pervertissaient jusqu’à l’athéisme, ainsi qu’on le pouvait aisément conclure du cas d’André, mauvais athée, parce qu’athée poète.
Ces entretiens entre les deux beauxfrères, pour ne point les appeler des « conversations », comme entre Hippolyte et notre pauvre Gabi, eurent sur ce dernier une répercussion profonde; il choisit définitivement la carrière des lettres. Faible et malheureux, il n’eut pas le courage de se décider par luimême ; il lui fallut le coup de main d’André. Et encore cela ne suffît pas. Les lettres, oui, mais sous quelle forme? Se risquer dans le journalisme ? Cela l’effrayait. Ecrire des volumes? Oh 1 la matière ne manquait pas à ce fonds riche. Mais l’exécution? Sa timidité naturelle, sa méfiance de lui-même - entretenue, malgré tout, par les bourrades de l’oncle — lui montraient l’entreprise comme impossible.
— Eh bien ! lui dit un jour André. Commence par t’installer dans la corporation. Tu choisiras après ta spécialité. Tu feras ce que tu pourras.
André ne se doutait pas que ce qu’il ferait serait un chef-d’œuvre — le croirait-on? à 1 heure qu’il est encore inédit. Il exécuta la
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première partie du programme ; il fit entrer Gabi comme lecteur dans une grande maison d’édition. Ce qui fut sublime de la part d’Hippolyte, c’est qu’il fit des démarches pour bien placer son neveu. On se doit en famille aide et assistance ; la puissance rayonnante des Brogon-Muguet ne doit jamais arrêter sa radiation salutaire.
Le cher petit Gabi, hésitant toujours — à vingt-neuf ans ! — sur sa vocation et sur lui-même, toujours intérieurement illuminé d’idées artistes, sans parvenir à jeter sa lumière au dehors, travaillait ainsi, entre 1909 et 1910, chez un éditeur parisien de marque, s’initiant peu à peu aux cercles littéraires, lorsque, un matin d’octobre, il fit, chez Henri Massis, une rencontre qui décida finalement de sa vie et de sa mort.
On ne voit pas pourquoi le roman, dont le cadre s’élargit de jour en jour jusqu’à la compréhension totale de la vie, n’aurait pas le droit, surtout lorsque cela fait partie inté-
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grante du récit, de mêler, fût-ce passagèrement, quelques personnages historiques en chair et en os aux analyses des psychologies contemporaines, à la peinture des caractères. Alexandre Dumas père ne se privait pas de faire pivoter l’intrigue autour des rois et des princes célèbres. C’est de règle dans le roman historique. Il y a quelques années, un écrivain illustre prononçait des noms connus, même dans une œuvre d’imagination. Le roman doit marcher dans la cité vivante.
Nous sommes arrivés à une de ces minutes du récit où il est impossible de nous tenir dans la fiction pure ; l’influence subie par Gabriel Coëddu comme par nombre de jeunes gens de cette époque, n’émanait point d’un personnage de fantaisie. Il nous faudra donc nommer par leur nom -les hommes et non plus les choses. Seulement, pour nous l’entreprise est délicate. Sainte-Beuve louait Louis Racine qui, dans son poème de la Religion , ayant, pour des raisons chronologiques, à
mettre en scène son propre père, débuta par ce vers charmant :
Toi que mon cœur a pudeur de nommer.
Pour l’auteur de ce livre, hélas ! il s’agit de nommer son propre fds.
O cher enfant, pour qui mon amour ne trouve point d’expression suffisante, ô mon Ernest, je ne mentirai certainement pas au fond de ma pensée — tu le sais, toi qui me connus — mais ce me sera, dans ma douleur inconsolable, une volupté sans pareille de m’agenouiller devant Toi, de te servie de toute mon âme, de me conformer' à ta pensée, dans la mesure, large encore en ton honneur, ô mon enfant, où je pourrai te suivre en suivant ma propre conscience.
Pardonne maintenant à ton père de troubler ton repos glorieux, de te tirer, pour un moment, de l’ombre douce où tu dors, afin d’éclairer de son vrai jour ta figure inconnue et charmante.
La conversion d’Ernest Psichari fit quelque
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bruit et nous savons à peu près pour quelles raisons ; ce furent, son éducation areligieuse qui sev trouva être un bien parla suite, même à son point de vue, puisqu’elle lui permit de mieux affirmer sa religion, en se convertissant ; puis, sa descendance en droite ligne d’Ernest Renan ; enfin, sa mort héroïque et chrétienne, peu de temps après qu’il se fut converti.
Ces faits nous expliquent le retentissement qu’eut cette conversion. Ils ne nous disent pas pourquoi cette conversion fut un événement ; car, enfin, peu de jeunes gens morts à cet âge ont exercé pareille action autour d’eux. Rien n’est plus simple que le secret de ce rayonnement.
Ernest respirait je ne sais quelle odeur d’âme fraîche. Aussi avait-il, comme notre Anselmine, une fraîcheur d’aube dans sa foi. Rien ne peut nous donner une idée de cette fraîcheur qui se manifestait dans le traintrain banal de la vie quotidienne. Ernest ignorait totalement l’état d’indifférence. Il
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n’avait pas le sang usé. C’est pourquoi, prodiguant toujours tout de lui-même, il se tirait des situations les plus délicates, avec la simplicité loyale d’un cœur affectueux, grandiose et compréhensif. Nous sommes devenus, nous, la monnaie courante et banale, la monnaie de trituration, à force de siècles accumulés, à force de cités agglomérantes. Nous traitons les autres et nous sommes traités par eux, comme des numéros. Il faut savoir qu’Ernest n’entrait pas dans un magasin, n’achetait pas une paire de gants, n’achetait pas un paquet de tabac, sans que son œil et son cœur ne cherchassent à reconnaître dans le vendeur de rencontre, l’être humain, à repérer chez chacun, dans le civil comme dans le militaire, l’individu distinct, intéressant. Il entamait aussitôt la conversation de sa voix bonne, sonore et prenante. 11 avait ceci en lui que tout l’émouvait. Tout l’amusait aussi, dans le sens où nous avons vu que prier amusait Anselmine, tant l’un et l’autre y allaient de tout leur cœur. Gom-
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ment cette âme put-elle donc se trouver devant une chose aussi énorme que le christianisme, sans qu’elle en fût secouée dans toutes ses plus intimes profondeurs?
Généreux, ardent, entier, il se donna au christianisme dans la totalité de son être. Il est essentiel d’entendre ici qu’ Ernest n’eut pas, sur scn chemin de Damas, que la révélation de Dieu et de Jésus. Il se voua, bel et bien, au catholicisme, intégralement. Il n’y eut pas de pratiquant plus minutieux. Logiquement, il aboutissait au sacerdoce. Sur sa volonté de se faire prêtre, il ne saurait subsister le doute le plus léger. Seul, un prêtre, délicat et prudent, put l’empêcher de suivre incontinent son projet : le R. P. Janvier.
La sympathie apostolique qu’ Ernest portait aux moindres créatures, eut tout aussi logiquement ses conséquences. Lui pour qui le commissionnaire du coin représentait un être semblable à lui, pouvait-il ne pas s’intéresser aux siens, ne pas souffrir en eux? A ' l’opposé de certains convertis qui ne jugèrent
point à propos de baptiser leurs enfants, Ernest réclamait passionnément, comme un minimum, le baptême pour ses petits neveux. Il était aussi naturel, le cher aimé, qu’il désirât de tout son vœu la conversion de ses parents directs. Faites un pas de plus. Le sort d’outre-tombe dé son aïeul ne pouvait pas ne pas le troubler, ne pas le bouleverser. Gela est à l’honneur du petit-fils et, sur ce point, les témoignages sont tels qu’ils bousculent tous les partis pris par la force de leur évidence.
On comprend maintenant qu’une âme aussi agissante ait tant agi.
La sincérité, voilà sa marque de fabrique.
Assurément, il n’en avait pas le monopole. La foule des croyants sincères n’est pas légion, elle se compte par myriades de légions. Nous parlons de ceux qui éminent et qui mènent. Il en est qui aiment à se renoncer, le dos appuyé contre la cheminée, devant un auditoire élégant et littéraire. Il en est qui ont le talent de se faire catholiques sans se
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convertir. Il en est dont la conversion vise peut-être, en dernier ressort, l’Académie française. Il en est qui sont de fins ratiocineurs de théologie. Il en est qui sont bons garçons et profitards. Il en est — beaucoup — qui sont des gens de lettres. Mais il en est aussi que leur foi brûle intérieurement, sans que la flamme puisse jaillir au dehors. Ernest avait les deux vertus, indispensables au rayonnement, la sincérité avec l’expansion, la foi avec le verbe.
D’où le secret de sa force.
Voilà.
Notre dessein n’est point, au surplus, de rechercher à cette place les causes dernières de sa conversion. Les forces ancestrales y furent pour beaucoup. Un critique, de partipris à son ordinaire, peu généreux de nature, peu capable aussi de bien comprendre le phénomène de conviction sublime que nous offrit ce jeune soldat, tenta de sophistiquement invoquer contre ces forces ancestrales des atavismes helléniques. Ceux-ci n’ont rien
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à voir ici. On est le fils du pays où l’on a vécu ses vingt premières années de formation, encore plus lorsqu’on y est né. Disons-le : on est de la race qu’on veut. La patrie est un grand fait d’amour. Il est incontestable que le catholicisme d’Ernest tenait à des mentatalités occidentales qui étaient déjà celles de son père. Les origines invoquées par le critique peuvent avoir exercé une influence, mais ce ne fut point là.
Et puis, n’hésitons pas à le déclarer : la réaction contre un temps dont nous avons plus haut analysé l’esprit, fut pour beancoup dans la décision prise par cet enfant d’envoyer en balade parmi les espaces interstellaires, les servants de l’autre fanatisme, les intolérants d’extrême gauche, les encerclés du cerveau à la façon d’Hippolyte et consorts, les fantoches de l’athéisme. Il ne les prisait pas.
Il est aisé de concevoir, après ce qui préède, l’influence sur un si grand nombre de
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ses contemporains, exercée par ce jeune homme ardent et communicatif, par cet être
J de sincérité cristalline, par cette âme blanche sur laquelle ne put jamais adhérer un fil de poussière.
Devant cette force et devant cette conscience de soi-même, Gabi — et il se trouve être un entre mille — fut aussitôt entraîné. Le charmant petit Sami des Terres de soleil ne nous rend encore que faiblement la tendresse, la dévotion, la piété de ce délicat lierre qhi, constitutivement, éprouvait le besoin de s’enrouler autour de quelque arbre de solidité. Gabriel venait enfin de découvrir sa voie. Ernest en 1909 partit pour sa mission en Mauritanie. Des lettres de Gabriel — le chef-d’œuvre dont nous parlions — lui portèrent, pendant deux années, les sentiments de ce cœur qui se cherchait, jusqu’à ce qu’il se fût trouvé dans la foi. La religion lui donnait l’appui qu’il rêvait depuis sa naissance.
La conversion de Gabriel Goëddu devint
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publique vers la fin de 1912. Il avait, à cette époque, trente, et un ans.
La consternation dans la famille, à l’exception de la mère, toujours indulgente, alla jusqu’à je ne sais quelles limites de pétrification d’épouvante. Reconnaissons-le loyalement : chez Sophie, chez Hippolyte Muguet, cette désolation eut quelque chose de grandiose et de respectable ; à leurs yeux — mais à leurs yeux seulement — tout s’effondrait de leur passé, de leur famille, de l’honneur de leur famille, bien plus et bien mieux, tout croulait de la libre pensée. La conversion de Gabriel cinglait comme un démenti, comme un soufflet lancé en pleine figure à l’athéisme en personne. Ils ne se J rappelaient plus le scandale, dans leur famille même, de leur propre conversion à l’athéisme.
Ce fut à ce moment que Sophie Pauron, ramenée à la réalité véhémentement, descendit de ses sphères de sérénité. Elle qui, de son pavillon du boulevard Malesherbes, les yeux sur la Madeleine, épiait le nombre des
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fidèles, en constatait la diminution chaque dimanche, elle voyait maintenant la Madeleine entrer dans sa maison. Cette conversion de Gabi, elle n’y crut, d’ailleurs, jamais sérieusement ; elle l’attribuait à quelque obscure manœuvre cléricale, à une sombre effluence de ce milieu littéraire — elle qui était une scientifique — où Gabriel venait de s’être fourvoyé chez le grand éditeur parisien auquel il servait de lecteur.
Elle prit le parti le plus simple ; celui de traiter la conversion de son frère comme n’existant pas ; elle en fit abstraction complète. Ainsi, par exemple, Gabriel, de conscience tourmentée, souffrait de ne pas faire maigre le vendredi. Sa mère, Cécilia Coëddu, trichait ce jour-là pour le menu — peut-être autant par son asservissement au vouloir masculin que par la vertu de l’amour maternel. La sœur, Sophie, rétablissait toujours le saucisson.
C’es.t, sans contredit, Hippolyte qui souffrait le plus. Nul d’eux, ni Sophie, ni Hip-
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polyte, ne parvinrent à prendre leur parti, en se rejetant — et en se consolant — sur le principe sacro-saint des libertés individuelles, de la tolérance réciproque, de F aménité qui doit être à la base de nos opérations sociales, patriotiques, en un mot, françaises. Hippolyte, moins que tout autre, pouvait se résigner. Son œil, habitué aux vieux athéismes, voyait les choses d’un biais particulier. Gabriel, pour lui, avait sacrifié au mal. Le devoir d’ Hippolyte Muguet lui imposait donc l’obligation de ramener au bien F enfant égaré, par les moyens les plus sûrs, fussent-ils les plus violents. La plaie saignait ; il y fallait porter le fer rouge.
Ce fut , à ce propos, que la brouille, incomblable fossé, se creusa, définitive, entre Hippolyte et André.
Hippolyte, nous le savons, était un de ces hommes qui, par franchise, par honnêteté, vous crachent l’insulte au visage.
Un soir, dans le salon, à bout d’arguments il dit à Gabriel, le ton sec :
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— Ta conversion, c’est de l’hypocrisie. Il y a, ou plutôt, il n’y a pas, il ne saurait y avoir un mouvement catholique ; on le crée, en en parlant. Tu fais partie de cette clique et de cette parlote. Tu veux te faire connaître. Tu veux profiter. Ta foi, c’est de la spéculation.
— Vous êtes un imbécile ! sauta furieux André. Et un misérable ! Vous, l’enquêteur, vous, le rapporteur, vous le juge à huis-clos, vous qui traitez de menteurs les innocents, vous voici maintenant chu au rang le plus vil, celui de calomniateur !
André n’eut pas plus tôt achevé, qu’il se rendit compte de son imprudence. Il aurait pu s’exprimer autrement, avec moins d’âpreté dans la voix — pour dire les mêmes choses.
Il est vrai que c’était une réplique. Mais personne ne l’admit. André devenait l’insulteur. Sophie défendit Hippolyte avec sympathie et une certaine hauteur. On sentit en l’air, à cette minute, un vent glacé,
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une détresse définitive, quelque chose comme une scission morale entre les deux époux qui finissait dè se consommer, une dissociation douloureuse, une désagrégation navrante de deux cœurs. v
Quant à Gabriel, il ne souffrit pas longtemps de ces discordes de famille, qui blessaient, qui écorchaient, peut-on dire, son être aux pellicules les plus sensibles, La guerre éclata. Il partit à la sqite de son grand ami ; il disparut, dès le début, Dieu sait comme, obscurément. Le lieutenant Ernest Psichari, lui, le 22 août 1914, tombait à Saint-Vincent- Rossignol, en Belgique, lors de la retraite de Charleroi. Il mourut avec ardeur comme il avait vécu. Le cher ange ! Il tomba, on peut F affirmer, parce qu’il le voulut. Le combat fini, on rappelait le lieutenant. Il rentra au camp. Puis, par le fait de cette même dévotion minutieuse qu’il pratiquait en religion, par la même conscience patriotique, il tint à s’assurer de l’état de sa pièce. Il y retourna, fut frappé d’un
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éclat d’obus, eut le temps de tirer son chapelet de sa poche et, aussitôt, expira, un calme souverain répandu sur son beau visage.
On trouvera, en un autre endroit, le récit détaillé de cette fin si belle. Il y avait de la marge, il y avait du temps écoulé entre cette mort et celle d’Ernest Renan — aussi belle, d’ailleurs, que celle de l’enfant. Il faudrait le style et le stylet d’un Platon pour décrire dignement celle du grand exégète. Il est vrai de dire qu’elle est admirable par le simple exposé des faits. Trois mois avant le jour suprême, le sentant prochain, Ernest Renan s’y prépara. Ce fut dans sa Bretagne qu’il alla vivre les derniers de ses jours. La verte émeraude des mers du couchant présentait un miroir familier à ses pensées favorites.
Il parlait peu. Il souffrait beaucoup. Il ne se plaignait jamais. Il travaillait toujours, corrigeait toujours des épreuves à son bureau Il continuait quelques recherches dans la Bible hébraïque. Il en fit pour celui même qui écrit ces lignes. Il était résigné, tranquille
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et bon. Il ne médit jamais de personne. Il ne cessait d’être accueillant et affable. Quelqu’un, V. Cherbuliez, étant venu le voir, il l’invita à déjeuner et causa d’un effort souriant et continu. Le reste du temps, il se taisait. Il se taisait des heures. Il se taisait des éternités. Rien n’impressionnait, rien pe poignait plus que ces silences. Il s’absorbait dans la méditation, dans l’étude contemplative de la nature. Il cherchait à voir comment sa propre individualité y retournerait bientôt, pour s’y résorber, pour s’y perdre complètement. Une petite carriole du pays le promenait, muet et pensif, à travers les landes et les genêts, les routes au sol rose bordées de chênes, de hêtres, de pommiers, aux bords de la mer, le long des criques de Ploumanach, lits d’algues ou lacs verts, suivant la marée. Pauvre cher grand homme ! Cher grand penseur ! Il revint bientôt à Paris, calme et fort. Son agonie fut courte. Elle ne dura que huit jours. Ce furent les plus beaux, les plus édifiants de sa vie. Nature de fidélité, Breton
de roche — une roche tapissée des mousses les plus heureuses et les plus vertes — il fit un essai loyal, durant son existence entière, pour sauver au moins les deux idées cardinales de divinité et de survie, que lui avait inculquées son enfance.
— Nous ne savons pas ! disait-il, dans ce dernier été de campagne, en désignant les roches de granit de la petite plage de Trezhuguel, au bas de Rosmapamon. Dans les molécules de ces roches, l’existence des infiniment petits nous permet de supposer toute une organisation sociale, des cités, des académies, des instituts ! Eh bien ! ajoutait-il, les sourcils baissés, comme dans une concentration philosophique, un coup de pioche peut démolir tout cela. Qui sait si nous ne sommes pas nousmêmes, par rapport à F infiniment grand, dans la situation de cette molécule de granit vis-àvis de nous. Un coup de pioche et nous voici sautant nous -mêmes en mille éclats. Le coup de pioche, pour la molécule, comme pour nous, peut être la force supérieure, peut être Dieu.
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La « particule des méninge^ » de Diderot prenait ainsi chez lui forme plus saisissante, plus concrète. Toujours dans ses conversations, avec des* croyants surtout, il s’essayait à défendre l’idée de l’Etre suprême. « On ne sait pas », affirmait-il par instants.
Il sut, une fois rentré dans ce Collège de France qu’il aimait et qu’il administrait, il sut pendant la semaine qui précéda sa mort. L’évolution lente, méthodique, réfléchie, foncièrement honnête, de sa pensée philosophique, n’atteignit qu’ alors son plein développement, n’aboutit au détachement définitif, total, absolu, qu’aux moments derniers. Pas un regret. Pas un doute. Pas une allusion à la foi perdue. Plus que cela, dirai- je, pas un souvenir. Pas même l’idée qu’il pût y avoir là quelques douceurs à pleurer. Choses simplement abolies dans la mémoire, dans la sérénité de l’heure présente, donc sans aucune action réflexe sur la totalité de l’individu.
Un banal accident de santé, une attaque
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passagère d’urémie obscurcissait parfois ce cerveau puissant. Pas même dans ces minutes il ne connut de tentation métaphysique.
Les molécules granitiques de Trezhuguel, aux pieds de Rosmapamon, étaient loin de son esprit. Une fois, au cours d’une de ces crises, il s’écria : « Moïse sur le Sinaï ! Voici comment il devait parler ! » Et l’on saisissait, dans le jeu mobile de la figure énorme, vouée au trépas, le travail cérébral d’une exégèse ultime par laquelle il cherchait, si près de l’agonie, à rétablir dans sa vérité historique le personnage de Moïse.
LUne autre fois, d’un bon sourire et toujours en proie au mal qui lui enlevait encore, pour quelques minutes, le libre usage de ses facultés, il dit à celui qui écrit ce livre et qui, dans une émotion indicible, dans un abîme de respect et d’amour, l’assista et qui lui ferma les yeux et qui fut le dernier à contempler cette tête géniale, avant la fermeture du couvercle de la bière, il lui dit textuellement, assis près de la fenêtre — une
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pauvre fenêtre qui donnait sur une courette du Collège de France, il lui dit, le visage doux et paisible : 7
— Tirez... tirez... Le soleil sur l’Acropole !... Faites ça, mon cher Jean !
Il est probable que sa vue s’obnubilait à cette seconde, et qu’il demandait qu’on écartât les rideaux, pour une vision suprême de l’Acropole !
Une autre fois, reconnaissant envers la destinée, il dit aussi, en pleine possession de ses sens, de son air doux et accommodant : «Je n’ai point, en somme, à me plaindre du sort. J’ai été un des privilégiés de ce monde. » Et il entendait par là, non point l’aisance matérielle — toute relative — dans laquelle il vivait et à laquelle il fut indifférent, non point même les honneurs et les académies, mais le bonheur d’avoir eu des ambitions intellectuelles et de les avoir pu satisfaire. Il était heureux de mourir en ayant achevé son Histoire du peuple d'Israël. Du ton d’un travailleur qui cause avant de reprendre son
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travail, il priait — et nous citons à dessein ce trait de modestie incomparable — il priait celui qui écrit ces lignes en tremblant, de revoir les erreurs sur les épreuves, d’y faire disparaître quelques bavures de sa plume !
Jamais, d’ailleurs, dans ses jours les meilleurs, il ne dédaignait l’observation, la critique même de style ou de pensée, présentée en sincérité. On pouvait lui faire toutes iqs remarques qu’on voulait sur ce qu’il venait d’écrire. L’orgueil était absent de son âme. Dans le fond de lui-même, il doutait qu’il eût pu jamais exercer une influence profonde sur son époque. Il l’affirma un jour, bien avant sa mort, à celui-là même qui en témoigne ici.
Une dernière fois, enfin, au Collège de France, seul à seul avec le même homme, il prononça ces paroles inoubliables, de cet accent pénétrant, de cet organe d’autorité, de cette voix grosse et gutturale, de cette voix sans réplique, qu’il avait aux grandes heures :
— Je sais qu’une fois mort rien ne restera
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de moi-même, je sais que je ne serai plus rien ! rien ! RIEN !
La gradation des majuscules montantes ne rend qu’imparfaitement la force de l’affirmation mâle, héroïque et nette.
Il mourut vingt-quatre heures après. Il faut rendre cette justice profonde à l’Église que pas un prêtre, bous un prétexte quelconque, ne tâcha de s’introduire au chevet du philosophe. Pas un donc ne fut jamais renvoyé, contrairement à la légende. Ernest Renan eût d’ailleurs causé avec lui de sa grande douceur accoutumée.
Deux jours après cette mort, que Jean de Warlaing connaissait dans le détail, il alla voir André et la lui raconta, les yeux mouillés d’admiration et de douleur.
Il conclut en ces termes, qui rendaient bien l’impression même d’André :
— Voilà ce que l’on peut appeler une mort réconfortante !