CHAPITRE IV
JEAN DE WARLAING
Ven go di locoy ove tornar disio.
(Dante, Injerno , II, 24, 2.)
Ces dernières paroles de Jean de Warlaing furent dites en 1892. Il devait les oublier complètement à son propre lit de mort.
Les événements que nous venons de raconter, certains personnages, comme le pauvre Gabi, dont nous avons été amenés à suivre la croissance, nous ont d’eux-mêmes et sans effort fait parcourir le gros intervalle de temps qui sépare octobre 1869, où ce récit commence, d’août 1914, où nous sommes parvenus aujourd’hui. C’est une dizaine de mois avant la guerre qu’expirait Jean de Warlaing.
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Lorsque, toujours dans le second chant de Y Infernô, Béatrice confie Dante à Virgile, elle se nomme au poète de Mantoue et lui dit : «Je suis Béatrice, moi qui te fais aller (au secours de Dante). Je viens d’un lieu où mon désir est d’être de retour. Amour me mut qui me fait parler. »
Je viens d’un lieu où mon désir est d’être de retour!
Nous pouvons voir dans ce vers de Dante comme la cause générale de la conversion, disons du retour au catholicisme de notre ami. Tâchons ici de nous élever et de comprendre, en nous détachant de nous-mêmes. Cette âme, fidèle et délicate, brûlait du désir, demeuré latent en elle pendant des années, de revenir à la foi des aïeux. Il y a, dans ce désir, commun à plusieurs personnes de la condition de Warlaing, la loyauté suprême d’un homme qui ne veut pas mentir à sa race. Il n’y a pas que les attaches sociales, il n’y a pas que les servitudes mondaines auxquelles Jean obéissait, quand, jeune en-
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core, il expliquait à son camarade son assiduité à la messe de onze heures, le dimanche. Il y a aussi les obligations morales qui, souvent, se confondent et se fondent avec les deux autres. Sur la fin de sa vie, Jean avait vu sa situation de famille subir une modification qui à lui -même paraissait futile et qui, cependant, atteignait chez lui certaines profondeurs de l’être. Nous avons dit, au commencement de ce récit, que le père de Jean, le comte Édouard de Warlaing, était le cadet. Or, son frère aîné, le marquis de Warlaing, un brave homme au demeurant, doué d’une longévité plus remarquable que ses dons naturels, quittait ce monde et son marquisat vers 1907. Jean héritait le titre.
On se moquait parfois — gentiment — dans la branche cadette, de la passion avec laquelle ce chef de la famille et du nom tenait à son privilège, cas plus fréquent que l’on ne pense chez les aînés de notre aristocratie, bien que ce privilège ait perdu toute portée légale. Moralement, il subsiste.
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Par exemple, le marquis entendait bien être seul à signer : Warlaing ou le marquis de Warlaing, tout court. Son frère Édouard devait toujours mentionner le prénom. Un jour, le marquis — et c’est de cela qu’on souriait, rue de Clichy — le marquis jeta au panier une* lettre sur l’enveloppe de laquelle il reconnut l’écriture d’un ami d’Édouard, mais qui portait : Monsieur de Warlaing. Or, il n’y en avait qu’un seul au monde, luimême, à s’appeler Warlaing sans plus. Il en prévint son frère.
Ainsi, à travers les siècles, des gestes persistent, petits ou grands, qui répondent à des réalités passées et non plus aux réalités du présent. Mais n’oublions pas que ces gestes émanent d’un sentiment du devoir et qu’ils marquent une tenue. L’histoire même nous l’apprend. La messe d’Henri IV n’avait peut-être, en ultime analyse, que cette cause : les devoirs d’aînesse. Jean de Warlaing, devenu l’aîné, se sentait autrement responsable qu’ auparavant.
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Il est certain, toutefois, que ce motif n’eût pas suffi à une âme de cette hauteur.
On peut être libre penseur ou penseur libre, on peut être athée, on peut être anticlérical. On peut servir, si c’est notre opinion, un idéal supérieur à l’idéal religieux. On n’a pas pour cela besoin d’être stupide. Il convient de faire un effort vers la justice. Méconnaître la grandeur de la religion, c’est vouloir s’aveugler sur l’homme et sur la France. En ce qui le touchait spécialement, Jean de Warlaing avait, voyait, respectait cette religion, tout près de lui, dans sa soeur. Nous triomphons aisément, quand nous ramenons toute religiosité à un principe égoïste, à une œuvre de salut personnel. Anselmine, ange du sacrifice, donnait à cette théorie un démenti flagrant, puisque, prompte à l’oubli d’elle-même, elle ne s’intéressait qu’au salut d’autrui.
Il est parfaitement exact qu’elle se consacra sans la moindre défaillance à son frère. Et ce ne sont pourtant pas les sources de
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tendresse, les forces affectives, les sentimentalités amoureuses qui manquaient à cet être de nature caressante et donnée. L’intimité, la profondeur avec lesquelles elle s’était vouée au bonheur de tous les siens, en particulier à celui de Jean, prouvent assez à quel point Anselmine naquit femme et naquit mère. La simplicité claire et gaie de cette âme la destinait aux joies du mariage et de la maternité. Pourtant, elle s’était renoncée, elle, autrement que, devant la galerie, ne le fit un jour l’écrivain dont nous parlions.
Et Jean? Acceptait-il cé sacrifice, sans protestation, sans résistance?
Non, certes, il avait une façon exquise de se fâcher, en levant un doigt au plafond, en la regardant d’un air de persiflage qui l’impressionnait quand même :
— Ma sœur, proclamait-il, vous êtes folle !
Elle eut des luttes plus sérieuses à soutenir avec son frère, avec ses parents — une, tante installée chez eux après la mort
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de Mme E. de Warlaing — avec ses nombreuses cousines. Les jeunes gens, il convient de le noter à leur honneur, s’empressaient autour d’elle, priaient, au lieu de se faire prier, flairant la rose rare, attirés aussi par le mystère. Elle sut résister à toutes les propositions. Elle ne finit par céder que dans les circonstances les plus extraordinaires, aux instances réitérées de Jean. Celuici comptait, parmi ses nouveaux amis, un homme éminent, le marquis de ***, bien connu à Paris, que l’on appelait, en effet, souvent ainsi, c’est-à-dire le marquis de Trois-Étoiles, pour deux raisons, dont l’une légèrement ironique, l’autre, plus flatteuse. Il avait, par modestie, par goût de retraite morale, signé de cette manière plusieurs articles de revue et quelques volumes. Un idéalisme persistant à travers bien des déceptions et des malheurs, justifiait, d’autre part, l’appellation stellaire. Enfin, sa vie, son talent, ses aptitudes, il avait tout consacré à des voyages d’exploration en Terre