LU LE 2 AVRIL
L'histoire des sciences présente quelques époques où l'esprit humain a semblé prendre un essor extraordinaire. Lorsque de longues années d'études paisibles ont accumulé les faits et les expériences, et que les théories qui avaient dominé jusque-là ne les embrassent plus, les idées que l'on se faisait de la nature deviennent en quelque sorte incohérentes et contradictoires ; elles ne forment plus un ensemble, et de toute part l'on éprouve le besoin de trouver entre elles quelque chaînon nouveau. Un génie vient-il alors à naître, assez puissant pour s'élever à des points de vue d'où il saisisse une partie de ces rapports que Ton cherche, il inspire à ses contemporains un courage inconnu ; chacun s'élance avec ardeur dans ce
domaine où de nouvelles routes viennent d'être tracées;
les découvertes se succèdent avec une rapidité croissante; on dirait que les hommes qui ont le bonheur d'y attacher leur nom appartiennent à une race privilégiée; leurs disciples, ceux dont la jeunesse a été témoin de ce grand mouvement, croient voir en eux des êtres supérieurs ; et, lorsque le temps arrive où ils doivent successivement payer le tribut à la nature, la génération qui demeure, pleure en eux une race de héros qu'elle désespère de voir jamais égaler.
Telle a été incontestablement pour les sciences naturelles la fin du dix-huitième siècle.
Les lois du mouvement réduites à une seule formule ; le ciel soumis tout entier à la géométrie ; ses espaces s'agrandissant et se peuplant d'astres inconnus; la route des globes fixée plus rigoureusement que jamais et dans le temps et dans l'espace ; la terre pesée comme dans une balance; l'homme s'élevant dans les nues, traversant les mers sans le secours des vents ; les mystères compliqués de la chimie ramenés à quelques faits simples et clairs ; la liste des êtres naturels décuplée dans tous les genres ; leurs rapports établis d'une manière irrévocable sur l'ensemble de leur structure interne et externe ; l'histoire même de la terre dans les siècles reculés étudiée enfin sur des monuments, et non moins étonnante dans sa vérité, qu'elle avait pu le paraître dans des conceptions fantastiques;... spectacle magnifique et inouï qu'il nous a été donné de contempler, mais qui nous rend aussi bien amère la disparition des grands hommes à qui nous en sommes redevables ! Peu d'années ont vu descendre au tombeau les Lavoisier, les Priestley, les Cavendish, les Camper, les de Saussure, les Lagrange; et qui ne serait effrayé de l'accélération de nos pertes, lorsque quelques mois nous enlèvent Herschel et Delambre, Haùy et Bertholet, et qu'à peine nos forces suffisent pour leur rendre
dans le temps prescrit l'hommage qui leur est dû par les sociétés dont ils firent l'ornement?
On serait d'autant plus tenté de croire que M. Haùy I éprouva cette influence irrésistible de son époque, que ce fut presque sans s'en être douté qu'il fut jeté dans une carrière à laquelle, pendant quarante ans, il n'avait point songé à se préparer. Au milieu d'occupations obscures, une idée vient lui sourire ; une seule, mais lumineuse et féconde. Dès lors il ne cesse de la suivre ; son temps, ses facultés, il lui consacre tout; et ses efforts obtiennent enfin la récompense la plus magnifique. Aussi nul exemple ne montre-t-il mieux que le sien tout ce que peut opérer de grand, j'oserais presque dire, de miraculeux, l'homme qui s'attache avec opiniâtreté à l'étude approfondie d'un objet, et combien cette proposition est vraie, du moins dans les sciences exactes, que c'est la patience d'un bon esprit, quand elle est invincible, qui constitue véritablement le génie.
René-Just Haùy, chanoire honoraire de Notre-Dame, membre de cette académie et de la plupart de celles de l'Europe et de l'Amérique, naquit à Saint-Just, petit bourg du département de l'Oise, le 28 février 1743. Il était le frère aîné de M. Haùy, si connu comme inventeur des moyens d'instruire les aveugles-nés ; et tous deux avaient pour père un pauvre fabricant de toile, qui n'aurait probablement pu leur donner d'autre profession que la sienne, si des personnes généreuses n'étaient venues à son secours.
La première amélioration de la fortune de ces deux jeunes gens tint à cette disposition à la piété que l'aîné montra dès ses premières années, et qui a dominé sa vie.
Encore tout enfant, il prenait un plaisir singulier aux cérémonies religieuses, et surtout aux chants de l'église, car le goût de la musique, cet allié naturel des sentiments
tendres, se joignit promptement en lui au penchant pour la dévotion. Le prieur d'une abbaye de Prémontrés, principal établissement de son lieu natal, qui avait remarqué son assiduité au service divin, chercha un jour à lier conversation avec lui, et, s'apercevant de la vivacité de son intelligence, il lui fit donner des leçons par quelques-uns de ses moines. Les progrès de l'enfant ayant promptement répondu aux soins de ses maîtres, ceux-ci s'intéressèrent à lui de plus en plus, et firent entendre à sa mère que, si elle pouvait seulement le conduire pour quelque temps à Paris, elle finirait, avec leurs recommandations, par obtenir quelques ressources pour lui faire achever ses études.
A peine cette excellente femme en avait-elle de suffisantes pour subsister quelques mois dans la capitale ; mais elle aima mieux s'exposer à tout, que de manquer à l'avenir qu'on lui laissait entrevoir pour son fils. Longtemps cependant sa tendresse ne reçut que de bien faibles encouragements. Un jeune homme dont le nom devait un jour remplir l'Europe ne trouva de moyen de vivre qu'une place d'enfant de chœur dans une église du quartier Saint- Antoine. Ce poste, disait-il naïvement dans la suite, eut du moins cela d'agréable, que je n'y laissai pas enfouir mon talent pour la musique; et, en effet, toujours fidèle à ses premiers goûts, il devint bon musicien, et acquit assez de force sur le violon et sur le clavecin, deux instruments dont il s'est toujours amusé. Enfin, le crédit de ses protecteurs de Saint-Just lui procura une bourse au collège de Navarre, et ce fut seulement alors qu'il lui fut possible de vaquer régulièrement à son instruction classique.
Sa conduite et son application lui valurent à Navarre le même intérêt qu'à Saint-Just, et, à l'époque où il cessa d'y être écolier, les chefs de la maison lui proposèrent de
devenir un de leurs collaborateurs. On l'employa comme maître de quartier, et, aussitôt qu'il eut pris ses degrés, on lui confia la régence de quatrième, lorsqu'il n'était encore âgé que de vingt et un ans. Quelques années après, il passa au collège du Cardinal Lemoine, comme régent de seconde; et c'était à ces fonctions utiles, mais modestes, qu'il semblait avoir borné son ambition. A la vérité, il avait pris à Navarre, sous feu M. Brisson, de cette académie, un certain goût pourles expériences de physique, et, à ses moments de loisir, il en faisait quelques-unes d'électricité ; mais c'était pour lui un délassement plutôt qu'une étude : quant à l'histoire naturelle proprement dite, il n'en avait aucune connaissance et ne songeait nullement à s'en occuper.
Une seconde particularité remarquable de son histoire, c'est que ce fut encore aux dispositions affectueuses de son cœur qu'il dut d'entrer dans une carrière qui lui est devenue si glorieuse, en sorte qu'il est littéralement vrai de dire que, dans tous leurs degrés, sa renommée et sa fortune ont été des récompenses de ses vertus.
Parmi les régents du Cardinal Lemoine se trouvait alors Lhomond, homme savant, qui s'était consacré par piété à l'instruction de la jeunesse. Fort capable d'écrire et de parler pour tous les âges, il ne voulut point s'élever au-dessus de la sixième, et n'a composé que de petits ouvrages destinés aux enfants, mais qui par leur clarté et le ton simple qui y règne, ont obtenu plus de succès que beaucoup d'ouvrages à prétentions. Une grande conformité de caractère et de sentiments engagea M. Haùy à le choisir pour son ami de cœur et pour son directeur de conscience; dévoué comme un fils, il le soignait dans ses affaires, dans ses maladies, et l'accompagnait dans ses promenades. Lhomond aimait la botanique, et M. Haùy, qui, à peine en avait entendu parler, éprouvait chaque
jour le chagrin de ne pouvoir donner à leur commerce cet agrément de plus. Il découvrit, dans une de ses vacances, qu'un moine de Saint-Just s'amusait aussi des plantes. A l'instant il conçut l'idée de surprendre agréablement son ami, et, dans cette seule vue, il pria ce religieux de lui donner quelques notions de la science, et de lui faire connaître un certain nombre d'espèces. Son cœur soutint sa mémoire; il comprit et retint tout ce qui lui fut montré, et rien n'égala l'étonnement de Lhomond, lorsqu'à sa première herborisation, Haùy lui nomma en langage de Linnaeus la plupart des plantes qu'ils rencontrèrent, et lui fit voir qu'il en avait étudié et détaillé la structure.
Dès lors tout fut commun-entre eux, jusqu'aux amusements ; mais dès lors aussi M. Haùy devint tout de bon naturaliste, et naturaliste infatigable. On aurait dit que son esprit s'était éveillé subitement pour ce nouveau genre de jouissance. Il se prépara un herbier avec des soins et une propreté extraordinaires, et s'habitua ainsi à un premier emploi des méthodes. Le jardin du Roi était voisin de son collège. Il était naturel qu'il s'y promenât souvent. Les objets nombreux qu'il y vit, étendirent ses idées, l'exercèrent de plus en plus au classement et à la comparaison. Voyant un jour la foule entrer à la leçon de minéralogie de M. Daubenton, il y entra avec elle, et fut charmé d'y trouver un sujet d'étude plus analogue encore que les plantes à ses premiers goûts pour la physique.
Mais le jardin du Roi avait un grand nombre d'élèves et M. Daubenton beaucoup d'auditeurs qui laissèrent la botanique et la minéralogie ce qu'elles étaient. Peut-être savaient-ils l'une et l'autre mieux que M. Haùy, parce qu'ils les avaient étudiées de meilleure heure; mais cette habitude plus longue était précisément ce qui les avait familiarisés avec des difficultés qu'ils finissaient, à force d'habitude, par ne plus apercevoir. Ce fut pour avoir
appris ces sciences plus tard, que M. Haûy les envisagea autrement. Les contrastes, les lacunes dans la série des idées frappèrent vivement un bon esprit qui, à l'époque de sa force, se jetait tout d'un coup dans une étude inconnue. Il s'étonnait profondément de cette constance dans les formes compliquées des fleurs, des fruits, de toutes les parties des corps organisés, et ne concevait pas que les formes des minéraux, beaucoup plus simples et pour ainsi dire toutes géométriques, ne fussent point soumises à de semblables lois. Comment, se disait M. Haûy, la même pierre, le même sel se montrent-ils en cubes, en prismes, en aiguilles , sans que leur composition change d'un atome, tandis que la rose a toujours les même pétales, le gland la même courbure, le cèdre la même hauteur et le même développement.
Ce fut lorsqu'il était rempli de ces idées, qu'examinant quelques minéraux chez un de ses amis, M. Defrance, maître des comptes, il eut l'heureuse maladresse de laisser tomber un beau groupe de spath calcaire cristallisé en prismes. Un de ces prismes se brisa de manière à montrer sur sa cassure des faces non moins lisses que celles du dehors, et qui présentaient l'apparence d'un cristal nouveau tout différent du prisme pour la forme. M. Haûy ramasse ce fragment; il en examine les faces, leurs inclinaisons, leurs angles. A sa grande surprise il découvre qu'elles sont les mêmes que dans le spath en cristaux rhomboïdes, que dans le spath d'Islande.
Un monde nouveau semble à l'instant s'ouvrir pour lui. Il rentre dans son cabinet, prend un spath cristallisé en pyramide hexaèdre, ce que l'on appelait dent de cochon; il essaie de le casser, et il en voit encore sortir ce rhomboïde, ce spath d'Islande; les éclats qu'il en fait tomber sont eux-mêmes de petits rhomboïdes : il casse un troisième cristal, celui que Ton nommait lenticulaire ; c'est
encore un rhomboïde qui se montre dans le centre, et des rhomboïdes plus petits qui s'en détachent.
Tout est trouvé, s'écrie-t-il ! les molécules du spath calcaire n'ont qu'une seule et même forme : c'est en se groupant diversement qu'elles composent ces cristaux dont l'extérieur si varié nous fait illusion; et, partant de cette idée, il lui fut bien aisé d'imaginer que les couches de ces molécules s'empilant les unes sur les autres, et se rétrécissant à mesure, devaient former de nouvelles pyramides, de nouveaux polyèdres, et envelopper le premier cristal comme d'un autre cristal, où le nombre et la figure des faces extérieures pourraient différer beaucoup des faces primitives, suivant que les couches nouvelles auraient diminué de tel ou tel côté, et dans telle ou telle proportion.
Si c'était là le véritable principe de la cristallisation, il ne pouvait manquer de régner aussi dans les cristaux des autres substances ; chacune d'elles devait avoir des molécules constituantes identiques, un noyau toujours semblable à lui-même, et des lames ou des couches accessoires, produisant toutes les variétés. M. Haùy ne balance pas à mettre en pièces sa petite collection ; ses cristaux, ceux qu'il obtient de ses amis éclatent sous le marteau : partout il retrouve une structure fondée sur les mêmes lois. Dans le grenat, c'est un tétraèdre; dans le spath fluor, c'est un octaèdre; dans la pyrite, c'est un cube.; dans le gypse, dans le spath pesant, ce sont des prismes droits à quatre pans, mais dont les bases ont des angles différents, qui forment les molécules constituantes; toujours les cristaux se brisent en lames parallèles aux faces du noyau ; les faces extérieures se laissent toujours concevoir comme résultant du décroissement des lames superposées, décroissement plus ou moins rapide et qui se fait tantôt par les angles, tantôt par les bords. Les faces
nouvelles ne sont que de petits escaliers ou que de petites séries de pointes produites par le retrait de ces lames, mais qui paraissent planes à l'œil à cause de leur ténuité. Aucun des cristaux qu'il examine ne lui offre d'exception à sa loi. Il s'écrie une seconde fois, et avec plus d'assurance : Tout est trouvé!
Mais, pour que l'assurance fût complète, une troisième condition devait être remplie. Le noyau, la molécule constituante, ayant chacun une forme fixe, et géométriquement déterminable dans ses angles et dans les rapports de ses lignes, chaque loi de décroissement devait produire aussi des faces secondaires déterminables, et même, le noyau et les molécules étant une fois donnés, on devait pouvoir calculer d'avance les angles et les lignes de toutes les faces secondaires que les décaissements pourraient produire. En un mot, il fallait ici, comme en astronomie, comme dans toute la physique, pour que la théorie fût certaine, qu'elle expliquât avec précision les faits connus, et qu'elle prévît avec une précision égale ceux qui ne l'étaient pas encore.
M. Haùy sentait cela ; mais depuis quinze ans qu'il passait la meilleure partie de ses journées à enseigner le latin, il avait presque oublié le peu de géométrie qu'on lui avait montré au collège. Il ne s'effraya point, et se mit tranquillement à la rapprendre. Lui, qui avait si vite appris la botanique pour plaire à son ami, sut promptement autant de géométrie qu'il lui en fallait pour compléter sa découverte, et, dès ses premiers essais, il se vit pleinement récompensé. Le prisme hexaèdre qu'il avait cassé par mégarde, lui donna, par une observation ingénieuse et des calculs assez simples, une valeur fort approchée des angles de la molécule du spath; d'autres calculs lui donnèrent ceux des faces qui s'y ajoutent par chaque décroissement, et en appliquant l'instrument aux cristaux, il trouva les
angles précisément de la mesure que donnait le calcul. Les faces secondaires des autres cristaux se déduisaient tout aussi facilement de leurs faces primitives ; il recoiv nut même que presque toujours, pour produire les faces secondaires, il suffit de décroissements dans des proportions assez simples, comme le sont en général les rapports des nombres établis par la nature. Ce fut alors que, pour la troisième fois et désormais sans hésitation, il put se dire : J'ai tout trouvé! et ce fut alors aussi qu'il prit la confiance de parler de ses découvertes à son maître , M. Daubenton, dont jusqu'alors il avait suivi les cours modestement et en silence. On peut juger avec quelle faveur elles furent accueillies; M. de Laplace, à qui M. Daubenton en fit part, en prévit à l'instant toutes les conséquences, et se hâta d'encourager l'auteur à venir les présenter à l'Académie.
Ce n'est pas à quoi il fut le plus aisé de déterminer M Haùy. L'Académie, le Louvre étaient pour le bon régent du Cardinal Lemoine une sorte de pays étranger qui effrayait sa timidité. Les usages lui étaient si peu connus, qu'à ses premières lectures, il y venait en habit, long que les anciens canons de l'Eglise prescrivent, dit-on, mais que depuis longtemps les ecclésiastiques qui n'étaient point en fonctions curiales, ne portaient plus dans la société. A cette époque de légèreté, quelques amis craignirent que ce vêtement ne lui ôtât des voix; mais pour le lui faire quitter (et c'est encore ici un trait de caractère), il fallut qu'ils appuyassent leur conseil de l'avis d'un docteur de Sorbonne. « Les anciens canons sont très respec- » tables, lui dit cet homme sage, mais en ce moment ce » qui importe, c'est que vous soyez de l'Académie. » Il est' au reste fort à présumer que c'était là une précaution superflue, et, à l'empressement que l'Académie montra
pour l'acquérir, on vit bien qu'elle aurait voulu l'avoir, quelque habit qu'il eût porté.
Il reçut un témoignage encore plus flatteur de l'estime de ses nouveaux confrères. Plusieurs d'entre eux, et des plus distingués, le prièrent de leur donner des explications orales et des démonstrations de sa théorie. Il leur en fit un cours particulier. MM. de Lagrange , Lavoisier, de Laplace, Fourcroy, Bertollet et de Morveau vinrent au Cardinal Lemoine suivre les leçons du modeste régent de seconde, tout confus de se voir devenu le maître d'hommes dont il aurait à peine osé se dire le disciple. C'est qu'en effet dans une doctrine aussi nouvelle, et cependant déjà presque complète, les hommes les plus habiles étaient des écoliers. Peut-être n'en avait-il point encore été présenté de cette étendue qui fût, dès l'origine, à l'état de clarté et de développements où M. Haùy présentait la sienne. Il avait inventé jusqu'aux méthodes de calcul qui lui étaient nécessaires, et avait représenté d'avance par des formules qui lui étaient propres, toutes les combinaisons possibles de la cristallographie.
On ne peut mieux apprendre qu'en cette occasion ce qui distingue ces travaux solides du génie, sur lesquels se fondent des édifices éternels, de ces idées plus ou moins heureuses qui s'offrent pour un moment à certains esprits, mais qui, faute d'être cultivées, ne produisent point de fruits durables.
Jusque-là, M. Haûy n'avait donné que la solution d'un problème curieux de physique. Bientôt ses observations fournirent des caractères de première importance à la minéralogie. Dans ses nombreux essais sur les spaths, il avait remarqué que la pierre dite spath perlé, que l'on regardait alors comme une variété du spath pesant ou de la barite sulfatée, a le même noyau que le spath calcaire, et une analyse que l'on en fit prouva qu'en effet elle ne
contient, comme le spath calcaire, que de la chaux carbonatée.
Si les minéraux, bien déterminés quant à leur espèce et à leur composition, se dit-il aussitôt, ont chacun son noyau et sa molécule constituante fixes, il doit en être de même de tous les minéraux distingués par la nature, et dont la composition n'est point encore connue. Ce noyau, cette molécule peuvent donc suppléer à la composition pour la distinction des substances, et, dès la première application qu'il fit de cette idée, il porta la lumière dans une partie de la science que tous les travaux de ses prédécesseurs n'avaient pu éclaircir.
Dès ce moment, M. Haûy ne fut plus un simple physicien : il se prépara à devenir le législateur de la minéralogie, et, en effet, l'on peut dire que c'est de ses recherches que date la nouvelle ère de cette science, et que chaque année, depuis cette époque, l'étude de la structure cristalline des minéraux a enfanté quelque découverte inattendue
Il était du devoir d'un homme qui servait ainsi les sciences, de se vouer entièrement à elles. Sur les conseils de Lhomond lui-même, M. Haûy, lorsqu'il eut dans l'Université les vingt années de services qui suffisaient alors pour obtenir la pension d'émérite, se hâta de la demander. Il y joignit les produits d'un petit bénéfice. Tout cela ensemble ne faisait encore que le nécessaire bien juste; mais, comme il ne cherchait de jouissances que dans ses travaux, il lui aurait suffi que ce nécessaire fût assuré. Par malheur, il apprit au bout de bien peu de temps que les effets des passions humaines ne se laissent pas calculer si aisément que ceux des forces de la nature
Fort peu au courant, dans sa vie solitaire, de ce qui se passait autour de lui, il voit un jour avec surprise des hommes grossiers entrer violemment dans son modeste
réduit. On commence par lui demander s'il n'a point d'armes à feu. Je n'en ai d'autre que celle-ci, dit-il, en tirant une étincelle de sa machine électrique, et ce trait désarme un instant ces horribles personnages; ma;s il ne les désarme que pour un instant : on se saisit de ses papiers, où il n'y avait que des formules d'algèbre; on culbute cette collection, qui était sa seule propriété ; enfin on le confine avec tous les prêtres et les régents de cette partie de Paris dans le séminaire de Saint-Firmin, qui était contigu au Cardinal-Lemoine, et dont on venait de faire une prison.
Cellule pour cellule, il n'y trouvait pas trop de différence : tranquillisé surtout en se voyant au milieu de beaucoup de ses amis, il ne prend d'autres soins que de se foire apporter ses tiroirs, et de tâcher de remettre ses cristaux en ordre.
Heureusement il lui restait au dehors des amis mieux informés de ce que l'on préparait.
L'un de ses élèves , devenu depuis son collègue ? M . Geoffroy de Saint-Hilaire, membre de cette Académie, logeait au Cardinal-Lemoine. A peine instruit de ce qui vient d'arriver à son maître, il court implorer pour lui tous ceux qu'il croit pouvoir le servir. Des membres de l'Académie, des fonctionnaires du Jardin du Roi, n'hésitent point à aller se jeter aux pieds des hommes féroces qui conduisaient cette affreuse tragédie. On obtient un ordre de délivrance, et M. Geoffroy court le porter à Saint- Firmin; mais il arriva un peu tard, et M. Hauy était si tranquille, il se trouvait si bien, que rien ne put le déterminer à sortir ce jour-là; le lendemain matin il fallut presque l'entraîner de force. On frémit encore en songeant que le surlendemain fut le 2 septembre !
Ce qui est bien singulier, c'est que depuis lors on ne l'inquiéta plus. Pour rien au monde il ne se serait prêté à la moindre des extravagances de cette époque ; mais per-
sonne aussi ne lui proposa de s'y prêter. La simplicité de ses manières, sa douceur, lui tinrent lieu de tout. Un jour seulement on le fit comparaître à la revue de son bataillon, mais on le réforma aussitôt sur sa mauvaise mine. Ce fut là à peu près tout ce qu'il sut ou du moins tout ce qu'il vit de la révolution. La Convention, au temps où elle agissait avec le plus de violence, le nomma membre de la commission des poids et mesures , et conservateur du cabinet des mines; et lorsque Lavoisier fut arrêté, lorsque Borda, Delambre, furent destitués, ce fut M. Haûy, ce fut un prêtre non assermenté, remplissant tous les jours ses fonctions ecclésiastiques, qui se trouva seul en position d'écrire pour eux, et qui le fit sans hésiter ni sans qu'il lui en arrivât rien. A une pareille époque son impunité était plus étonnante encore que son courage...
C'est au cabinet du conseil des mines, et sur l'invitation et avec le secours de cette administration éclairée, que M. Haûy a préparé son traité de minéralogie, le principal de ses ouvrages, et qu'il en a publié le programme et la première édition.
Disposant d'une grande collection, où affluaient de tous côtés les différents minéraux, employant les secours de jeunes élèves pleins de connaissances et d'ardeur que l'école polytechnique lui avait préparés, et dont plusieurs sont eux-mêmes aujourd'hui de savants minéralogistes, il répara promptement le temps qu'il avait consumé à d'autres travaux, et éleva en peu d'années ce monument admirable dont on peut dire qu'il a fait pour la France ce que des circonstances tardives avaient fait pour M. Haùy, et qu'après des siècles de négligence, il l'a subitement replacée au premier rang dans cette partie de l'histoire naturelle. Ce livre a en effet au plus haut degré deux avantages qui se concilient bien rarement : le premier, qu'il est fondé sur une découverte originale et entière-
ment due au génie de l'auteur; la seconde, que cette découverte y est suivie et appliquée avec une persévérance inouïe aux moindres variétés minérales. Tout y est grand dans le plan, tout y est précis et rigoureux dans les détails; il est fini comme la doctrine même dont il contient l'exposition.
La minéralogie, cette partie de l'histoire naturelle qui a pour objet les êtres les moins nombreux et les moins compliqués , est cependant celle qui se prête le moins aisément à une classification rationnelle
M. Haùy fut nommé, le 9 décembre, professeur de minéralogie au Muséum d Histoire naturelle. Dès lors cette partie de l'établissement a pris une vie nouvelle ; les collections ont été quadruplées ; il y a régné un ordre sans cesse conforme aux découvertes les plus récentes, et l'Europe minéralogique est accourue non moins pour observer tant d'objets si bien exposés, que pour entendre un professeur si élégant, si clair, et surtout si complaisant. Sa bienveillance naturelle se montrait à toute heure envers ceux qui avaient le désir d'apprendre. Il les admettait dans son intérieur, leur ouvrait ses propres collections, et ne leur refusait aucune explication. Les étudiants les plus humbles étaient reçus comme les personnages les plus savants, et comme les plus augustes; car il a eu des élèves de tous les rangs.
L'Université, lors de sa fondation, crut s'honorer en plaçant le nom de M. Haùy sur la liste d'une de ses facultés ; elle n'en attendait point de leçons, et lui avait donné au même instant un adjoint très digne de lui, M. Brongniart, aujourd'hui membre de cette académie, et qui lui a succédé au Muséum d'histoire naturelle. Mais M. Haùy ne voulait pas porter un titre sans en remplir les devoirs. Il faisait venir chez lui les élèves de l'école normale, et, dans des conversations aimables et variées, les initiait à
tous ses secrets. Il reprenait alors sa vie de collège, jouait presque avec les jeunes gens, et surtout ne les renvoyait jamais sans une ample collation.
Ainsi se passaient ses journées : ses devoirs religieux, des recherches profondes suivies sans relâche, et des actes continuels de bienveillance, surtout envers la jeunesse, les occupaient tout entières. Aussi tolérant que pieux, jamais l'opinion des autres n'influa sur sa conduite envers eux; aussi pieux que fidèle à ses études, les plus sublimes spéculations ne l'auraient détourné d'aucune pratique prescrite par le rituel ; du reste, ne mettant aux choses de ce monde que le prix qu'elles pouvaient avoir aux yeux d'un homme pénétré de tels sentiments. Par la nature de ses recherches, les plus belles pierreries de l'Europe ont passé sous ses yeux, et il en a donné un traité particulier; il n'y a jamais vu que des cristaux. Un degré de plus ou des moins dans quelque angle d'un schorl ou d'un spath, l'aurait à coup sûr intéressé plus que les trésors des deux Indes, et môme si l'on a pu lui reprocher d'avoir mis à quelque chose un attachement trop vif, c'est à ses idées sur cette matière. Il s'y concentrait entièrement ; ce n'était qu'avec impatience qu'il s'en voyait détourné par des objections; son repos en était troublé; c'était le seul motif qui pût le faire renoncer à sa douceur, à sa bienveillance ordinaire.
M. Haùy fut vivement pressé et à plusieurs reprises de faire connaître ce qu'il désirait qui fût fait pour lui. Il se borna à demander qu'on le mîtà même de rapprocher de lui sa famille, pour en être soigné dans sa vieillesse et dans ses infirmités, et son vœu fut rempli sur-le-champ au moyen d'une petite place de finance accordée au mari de sa nièce.
Qui croirait qu'une récompense si bien méritée disparut à la première réforme, et que les amis de M. Haùy
ne purent obtenir d'autre réponse à leurs sollicitations, si ce n'est qu'il n'y a point de rapport entre les contributions et la cristallographie.
Newton avait aussi été récompensé par un emploi de finance, et bien autrement considérable, de la gloire que son génie avait répandue sur son pays; mais il le conserva sous trois rois et sous dix ministères. Pourquoi les hommes qui disposent ordinairement pour un temps si court du sort des autres, oublient-ils quelquefois que de pareils actes de leur part resteront dans l'histoire beaucoup plus sûrement qu'aucun des détails éphémères de leur administration ?
Ce ne fut pas la seule épreuve que M. Haùy eut à subir. Peu de temps après, les lois de finance lui firent perdre une pension qui ne pouvait plus se cumuler avec un traitement d'activité ; et son frère, que l'on avait attiré en Russie pour y répandre les moyens d'instruire les aveugles , en revint sans qu'aucune des promesses qui lui avaient été faites eût été remplie, et avec une santé tellement délabrée, qu'il tombait entièrement à la charge de sa famille.
C'est ainsi que, vers la fin de ses jours, M. Haùy se vit subitement ramené bien près de ce strict nécessaire dont il avait déjà eu l'expérience. Il aurait eu besoin de toute sa religieuse résignation pour supporter ces revers, sans l'attention que mirent ses jeunes parents à lui cacher toute la gêne que ses affaires en éprouvaient. Leurs soins redoublaient en quelque sorte à mesure qu'il perdait les moyens de leur en marquer sa reconnaissance. L'amour de ses élèves, les respects de l'Europe contribuèrent sans doute aussi à le consoler. Les hommes instruits de tous les rangs qui arrivaient à Paris s'empressaient de lui apporter leurs hommages, et, presque à la veille de sa mort, nous avons
vu l'héritier d'un grand royaume revenir à plusieurs reprises converser près de son lit, et lui marquer son intérêt dans les termes les plus expressifs et les plus touchants. Mais le soutien le plus réel qu'il trouva, fut qu'au milieu de sa gloire et de sa fortune il n'avait quitté ni les habitudes de son collège, ni celles de son village. Jamais il n'avait changé les heures de ses repas, de son lever et de son coucher; chaque jour il faisait à peu près le même exercice, se promenait dans les mêmes lieux, et il savait encore, en se promenant, exercer sa bienveillance : il conduisait les étrangers qu'il voyait embarrassés, il leur donnait des billets d'entrée dans les collections; et beaucoup de gens lui ont dû de ces petits agréments, qui ne se sont point doutés de quelle main ils les tenaient. Son vêtement antique, son air simple, son langage toujours d'une modestie excessive, n'étaient pas de nature à le faire reconnaître. Lorsqu'il allait passer quelque temps dans le bourg où il avait pris naissance, aucun de ses anciens voisins n'aurait pu soupçonner à ses manières qu'il fût devenu à Paris un personnage considérable. Un jour, dans une promenade sur le boulevard, il rencontra deux anciens soldats qui allaient se battre. Il s'informe du sujet de leur querelle, il les raccommode, et pour bien s'assurer qu'elle ne renaîtra point, il va avec eux sceller la paix à la manière des soldats, au cabaret.
Cette grande simplicité de mœurs aurait probablement prolongé sa vie, malgré l'extrême délicatesse de sa santé, si un accident n'en eût accéléré la fin. Une chute faite dans sa chambre lui cassa le col du fémur, et un abcès qui se forma dans l'articulation rendit le mal incurable. Pendant les longues douleurs dont sa mort fut précédée, il ne cessa de montrer cette bienveillance, cette pieuse soumission aux arrêts de la Providence, cette ardeur pour la science, qui ont caractérisé sa vie. Son temps fut partagé
entre la prière, le soin de la nouvelle édition de son livre, et l'intérêt pour le sort à venir des élèves qui l'avaient secondé dans ce travail.
M. Haûy est décédé le 3 juin de l'année dernière (1822), à soixante-dix-neuf ans , ne laissant à sa famille qu'un héritage, mais magnifique, cette précieuse collection de cristaux de toutes les variétés, que les dons de presque toute l'Europe pendant vingt ans ont portée à un degré qui n'a point d'égal
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Il vint a pied à Paris... (page 148)