‹ Savants françaisChapitre 8 sur 11 · LU LE 17 OCTOBRE · texte numérisé non relu

LU LE 17 OCTOBRE

L'un des spectacles les plus nobles et les plus touchants qu'il nous ait été donné de contempler, n'est-ce pas celui de l'homme aux prises avec la fortune et avec la nature, et parvenant, à force de persévérace, à remporter sur l'une et sur l'autre des victoires durables? Tel a été, sous tous les rapports, le savant académicien dont j'ai à vous entretenir.

D'une complexion faible, condamné presque dès l'enfance à une vie courte et douloureuse, il a su se délivrer de toute infirmité, et vivre près d'un siècle sain de corps et d'esprit. Dépourvu dans sa jeunesse de moyens d'instruction, il a su s'en créer à lui-même, et il s'est élevé au rang de nos savants les plus illustres. Né dans la pauvreté, presque dans l'indigence, il a mieux fait que de

s'enrichir; il est devenu pour notre pays l'un des principaux bienfaiteurs des pauvres, en améliorant les asiles du malheur.

Et, comme s'il eût dédaigné ce qui n'était que personnel dans ces avantages, une partie de sa vie a été employée à faire connaître aux autres les moyens d'atteindre aux mêmes résultats.

A quatre-vingt-dix ans, il traçait, d'une main que l'âge n'avait point encore glacée, cette offrande aux vieillards, où il leur dicte, pour la conservation de leur santé, les leçons d'une expérience si concluante ; et, en mourant, il a légué à celui qu'il savait devoir être chargé d'écrire son éloge, des mémoires sur sa vie, où il expose sans détour, les diverses circonstances où il se trouva, les obstacles qui l'arrêtèrent, les hommes et les événements par lesquels il fut secondé, et surtout la nature et la direction des efforts qui lui valurent tant de succès.

Ce n'était point, en effet, pour que son portrait fût flatté, qu'il a voulu être peint d'après lui-même, et il cherchait à servir encore ses semblables par cette dernière attention.

Un exemple pareil avait déjà été donné par le grand Linnaeus, qui envoya à Condorcet un détail exact de sa vie, et, nous oserons le dire, il serait à souhaiter qu'il fût suivi par les hommes qui ont fait faire aux sciences des progrès remarquables. L'histoire de leurs idées, de leurs écarts même, et de leurs vaines tentatives, fournirait de précieux documents pour l'étude de l'esprit humain, et nos biographies rempliraient plus sûrement leur but, qui n'est pas, comme on l'a dit quelquefois, d'ériger des monuments à la vanité, mais de montrer à ceux qui cultivent les sciences, les véritables routes de leur avancement, et d'enseigner aux autres combien elles méritent de reconnaissance et de respect

Jacques Tenon était né à Scepeaux, près de Joigny, le 21 février 1724 : ses deux grands-pères et son père avaient exercé la chirurgie dans ce village; mais ils n'y avaient pas trouvé la fortune, et le dernier regarda comme un avantage considérable de pouvoir s'établir à quelques lieues de là, dans la petite ville de Courtenay.

Son existence y demeura toutefois bien chétive, et, pour surcroît de malaise, il eut à la partager avec onze enfants. Aussi Jacques Tenon, qui était l'aîné, dit-il que son principal maître fut la détresse de la maison paternelle. A dix-sept ans, il se hasarda de venir à Paris faire quelque étude de la profession qui avait été celle de sa famille.

Sa mère, faute d'autres ressources, lui avait donné une lettre pour un de ses parents; mais il était si timide que, tant qu'il lui resta de quoi se procurer un peu de pain, il n'osa la présenter. Apparemment qu'il avait eu quelque occasion d'apprendre comment d'ordinaire les pauvres sont reçus ; mais cette fois il fut agréablement trompé. Ce parent, Nicolas Prévost, avocat assez employé, se trouva un véritable homme de bien : touché de la situation de cet enfant, il le recueillit chez lui, et se chargea de diriger sa conduite. M. Tenon en parle avec une tendre reconnaissance , et le nomme l'auteur de sa fortune.

Ni l'anatomie, ni la chirurgie, ne semblèrent d'abord guère convenir à un jeune homme si délicat et si craintif. La chirurgie surtout, telle qu'il la vit pratiquer à l'Hôtel- Dieu, lui inspira une vraie terreur. On opérait les malades les uns devant les autres; l'appareil redoutable des instruments s'étalait à leurs yeux sans précaution. Les cris du malheureux attaché sur la table de douleur portaient d'avance l'effroi dans l'âme de ceux qui devaient lui succéder. Des apprentis saignaient sans règle, sans mesure

certaine ; le même vase recevait le sang de plusieurs malades, en sorte qu'on ne pouvait juger ni de sa qualité, ni de sa quantité.

Je revenais, dit-il, les premiers jours, tout tremblant, et je crus longtemps que je ne pourrais jamais vaincre l'horreur de ce spectacle. Mais cette horreur même devint le premier et l'un des principaux mobiles du reste de sa vie : l'impression profonde qu'il avait éprouvée ne s'effaça plus, et dès lors, ne perdant plus de vue l'idée de porter la réforme dans cet affreux séjour, il dirigea constamment ses études vers ce but, et saisit avec avidité toutes les occasions d'y parvenir.

Son dégoût pour l'anatomie ordinaire des écoles ne fut guère moindre que son effroi pour la chirurgie de l'Hôtel- Dieu : vainement il fit des efforts pour supporter le séjour de ces antres infects où ses camarades étaient obligés d'étudier les ressorts de la vie au milieu de tout ce que la mort a de plus repoussant. Il eut enfin recours aux animaux, et l'admirable spectacle de l'organisation, une fois débarrassé de ses alentours lugubres, excita tellement sa curiosité, que l'anatomie devint pour lui l'objet d'une passion violente, en même temps qu'elle prit dans ses mains un caractère tout différent de celui qu'elle aurait conservé peut-être , s'il l'eût apprise par les méthodes vulgaires.

Ainsi, il est bon de le remarquer dès l'abord, l'adversité continua d'être son meilleur maître : les deux rapports sous lesquels il s'est si fort distingué ont tenu essentiellement à la position malheureuse où se trouva sa jeunesse , et peut-être que , s'il avait eu un peu plus d'aisance et un peu plus de santé, il ne serait jamais devenu qu'un chirurgien ordinaire de petite ville.

Ses exercices particuliers d'anatomie lui procurèrent bientôt l'amitié d'un homme digne de le servir. Long-

temps il s'était modestement glissé aux cours que le célèbre Winslow faisait au jardin du Roi, et qui attiraient une affluence prodigieuse. Il prit un jour la hardiesse de présenter à ce professeur une préparation du cœur qu'il avait exécutée d'après une leçon de la veille : Winslow, frappé de l'adresse que ce travail supposait, distingua aussitôt le jeune élève, lui assigna près de lui au cours une place distinguée , et l'admit bientôt à partager les travaux intérieurs de son laboratoire.

M. Tenon put donc satisfaire à son gré sa passion pour l'étude du mécanisme vital. Le corps humain, celui de plusieurs animaux, lui étaient familiers : déjà il aurait pu passer pour un anatomiste habile ; mais il restait toujours sans lettres, ignorant le latin, hors d'état de lire la plupart des bons ouvrages sur son art. Peut-être cette ignorance aurait-elle irrévocablement arrêté ses progrès, s'il n'eût été engagé à s'y soustraire par une révolution qui commença vers cette époque pour la chirurgie, et dont l'histoire est tellement liée avec celle de M. Tenon, que nous ne pouvons nous dispenser d'en dire quelques mots.

Les médecins de l'antiquité n'avaient pas imaginé de se partager entre eux les divers moyen de guérir; et, comme le même malade a presque toujours besoin des remèdes internes et du secours de la main, le même médecin lui administrait les uns et les autres. Galien préparait ses remèdes et opérait ses malades, et l'on ne voit pas qu'Hippocrate ait dédaigné de saigner les siens quand illecroyait nécessaire.

Mais, dans les siècles d'ignorance, la médecine, comme les autres sciences, fut livrée à des clercs qui, regardant leur caractère comme incompatible avec des opérations sanglantes, furent obligés d'employer des subalternes qui travaillaient sous leurs yeux et par leurs ordres.

Des institutions mal entendues et une vanité puérile

maintinrent cette distinction après que la cause en eut cessé. Les docteurs laïques, enorgueillis de leurs robes d'écarlate, continuèrent de regarder comme au-dessous de leur dignité d'exercer la chirurgie, et prirent en même temps toutes les précautions pour empêcher ceux qui l'exerçaient de rivaliser avec eux, en sorte que, à peu d'exceptions près, un art si difficile et si utile resta dans les mains d'êtres ignares, que Ton confondait, sans trop d'injustice, dans la classe des barbiers.

Un de ces hommes de caractère, sans lesquels il ne se fait rien de grand, la Peyronie, chirurgien de Montpellier, résolut de tirer la chirurgie de cette abjection. 11 avait été appelé à donner à Louis XV, vers la fin de son éducation, une idée de l'anatomie, et lui avait fait voir la dissection de quelques animaux de la ménagerie. Comme il était aimable et d'un esprit piquant, il intéressa vivement le jeune roi à ces dispositions merveilleuses par lesquelles la nature entretient le mouvement si compliqué de la vie, et il profita avec habileté de cet intérêt pour réaliser ses vues en faveur de son art.

Pour réhabiliter la chirurgie, il ne s'agissait de rien moins que de la faire pratiquer par des hommes éclairés, ou d'éclairer ceux qui la pratiquaient. Engager les médecins à faire la chirurgie eût été au-dessus du crédit de la Peyronie ; il était plus simple de faire apprendre la médecine aux chirurgiens : c'est à quoi il se décida.

Ce fut alors que le jeune Tenon se vit obligé de recommencer en quelque sorte son éducation ; car à peine pouvait-il écrire quelques lignes correctement : mais il savait prendre une résolution et la suivre. Il s'opiniâtra si bien à ce travail, qu'au bout de quinze mois il parlait couramment le latin, entendait passablement le grec, et fut en état de se distinguer dans la classe de philosophie. A la fin des cours, devenu à son tour professeur, il donna à

son maître et à ses camarades quelques démonstrations d'anatomie , qui venaient fort à propos à la suite de la physique, et qui furent tellement goûtées qu'on l'engagea encore plusieurs années à venir les répéter chaque hiver dans le même collège.

Une campagne à l'armée de Flandre, en 1748, compléta son instruction chirurgicale, et n'affaiblit pas l'horreur que lui avait inspirée l'administration des hôpitaux. Une contagion naquit du désordre, et lui-même en fut atteint; mais il reconnut son mal, et dicta, avant de perdre connaissance, le traitement qu'il voulait qu'on lui fît. On lui obéit, et il fut sauvé.

A peine guéri, il apprit que l'on venait de mettre au concours deux places de chirurgien principal dans les hôpitaux de Paris : il commençait enfin à se sentir, et accourut se présenter. Mais ce concours ne devait être qu'une forme. La Martinière, devenu premier chirurgien, avait dicté d'avance l'un des choix en faveur d'un protégé de M. de Beaumont, l'archevêque de Paris. On interrogea donc légèrement les premiers concurrents , qui répondirent non moins légèrement. Quand le tour de M. Tenon fut venu, il demanda la permission de dire d'abord quelques mots sur les questions adressées à ceux qui avaient paru avant lui : il traita à fond ce que chacun d'eux n'avait fait qu effleurer, et répondit ensuite, avec la même profondeur et la même étendue, à ce qui lui était demandé à lui-même.

Il n'y eut protection qui tînt contre une pareille épreuve : M. Tenon fut nommé tout d'une voix à la place de la Salpêtrière. L'archevêque et le premier chirurgien, en lui avouant qu'ils en avaient désiré un autre, se félicitèrent de n'avoir pas réussi ; et il conserva depuis lors l'estime et la protection de tous les deux.

L'établissement où il venait d'entrer, lui rendait cette protection bien nécessaire.

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Il nous peint, dans ses Mémoires, cette maison, qui n'aurait dû être que le refuge de la pauvreté modeste, comme une espèce de république de huit mille femmes, qui n'étaient pas toutes vieilles, gouvernées par des religieuses, des prêtres et des commis ; se divisant en factions et en cabales ; brouillant leurs supérieurs ; venant quelquefois à bout d'en perdre : on aurait dit d'une petite ville d'Italie dans le moyen âge.

Mais, si ce n'était pas un lieu de repos, c'était une source d'instruction, d'expérience et de fortune. La nature des maladies qu'il était censé y apprendre à connaître, lui procura une clientèle nombreuse, composée tout entière, comme il le dit lui-même, de mauvaise compagnie ou de très bonne. Les élèves n'abondèrent pas moins que les malades ; et après six ans de ce service il rentra à Paris, l'un des chirurgiens les plus occupés, et l'un des professeurs les plus renommés.

On lui donna en 1757, au collège de chirurgie, la chaire qu'avait occupée Andouillé, et il l'a exercée vingt-cinq ans.

La solidité caractérisait son enseignement plus que l'éloquence ; mais, au degré où il la portait, elle lui valut presque autant d'affluence. Une attention en quelque sorte religieuse à ne rien dire de hasardé, et à rien omettre de certain ; les faits nombreux, observés par lui, dont il enrichissait ses leçons ; les objets matériels, les représentations en relief ou en peinture, dont il les accompagnait ; les consultations gratuites dont il les faisait suivre, lui procurèrent chaque année plus de mille auditeurs.

Ce fut comme le membre de l'école le plus considéré qu'en 1775 on Ie chargea d'inaugurer ce bel amphithéâtre, chef-d'œuvre de Gondouin, et l'un des superbes monuments de cette capitale. La chirurgie le devait à un legs de la Peyronie ; mais la Peyronie avait dû à Louis XV sa

fortune et les moyens de la consacrer au bien de son art : Louis XV venait de mourir, et ce fut à célébrer ses bienfaits que M. Tenon consacra son discours

Bientôt il fit mieux que de louer les bienfaiteurs de la chirurgie ; lui-même eut occasion de se mettre de leur nombre. La Martinière se faisait gloire de marcher sur les traces de son prédécesseur la Peyronie; M. Tenon lui suggéra de compléter la fondation du collège de chirurgie, en y attachant un hôpital pour les accidents rares susceptibles d'être traités par des méthodes nouvelles. Il avait en cela une double vue : non seulement il voulait étendre la science ; mais il espérait donner aussi un modèle d'après lequel on pût améliorer tous les hôpitaux.

Son idée fut goûtée par le premier chirurgien et par le gouvernement : La Martinière acheta une maison de ses deniers, et y fonda quelques lits. Le roi Louis XVI en ajouta d'autres, et attacha à cet établissement les revenus d'un bénéfice ecclésiastique. M. Tenon se chargea d'indiquer à l'architecte ce que réclamait la salubrité, et de diriger le service pendant quelque temps ; et il mit à cet emploi le zèle ardent d'un homme qui se voyait enfin parvenu au moment de préparer l'accomplissement du vœu de sa jeunesse.

Cet hôpital fut le premier à Paris dirigé selon les lumières de la science, et cet exemple produisit en effet l'émulation que les fondateurs avaient espérée. Quelques bons citoyens essayèrent de l'imiter dans des établissements particuliers ; des écrits éloquents attirèrent sur ce genre de bienfaisance l'attention du public : un cri général s'éleva enfin contre l'Hôtel-Dieu, et détermina le gouvernement à y porter ses regards

Sa situation, excellente tant que Paris demeura renfermé dans l'enceinte de la Cité ou ne s'étendit pas beaucoup au delà, ne convenait plus depuis longtemps à une

capitale immense, surchargée déjà de sa propre misère, et où aboutit encore une si grande partie de celles des provinces. Ne pouvant l'étendre en superficie, on avait élevé étages sur étages ; les salles basses étaient encombrées de lits, les lits, de malades : quatre, six misérables étaient souv i t entassés sur un grabat de quatre pieds, et quelquefois l'on en mettait autant sur le ciel du lit. Les souffrances de l'enfer doivent surpasser à peine celles de ces malheureux, serrés les uns contre les autres, étouffés, brûlants, ne pouvant ni remuer ni respirer; sentant quelquefois un ou deux morts entre eux pendant des heures entières. On jetait pèle mêle toutes les maladies, sans distinguer les contagieuses : celles de la peau régnaient partout avec fureur. Les femmes en couche, les enfants nouveau-nés étaient à côté des hommes attaqués de petite vérole : les fous furieux s'agitaient, hurlaient tout près des blessés que l'on opérait. L'air était si corrompu, qu'aucune opération grave ne réussissait, et que la gangrène s'emparait aussitôt des plaies.

Tel était, de l'aveu unanime des contemporains, le gouffre épouvantable que la ville la plus aimable de l'univers offrait pour dernier asile à cette foule d'ouvriers attirés pour entretenir son luxe et ses plaisirs. Il périssait le quart de ce qui y entrait, et la moitié du reste n'en sortait qu'après avoir échangé une maladie, en elle-même de peu de durée, contre une langueur sans remède.

On avait songé, à diverses époques, à diviser ou à transférer cette maison; mais la froideur que Ton met à faire le bien, l'attachement à de vieilles habitudes, et quelques intérêts subalternes avaient arrêté tous les projets.

Lors même que Louis XVI ordonna, en 1785, à l'Académie des sciences de lui faire un rapport sur les hôpitaux, l'administration de l'Hôtel-Dieu n'eut pas honte de

refuser aux commissaires l'entrée des salles et la communication des règlements et des registres.

M. Tenon y suppléa. Depuis quarante ans, il observait en silence, il recueillait ces affreux détails. Des médecins et chirurgiens de ses amis, employés dans la maison, lui avaient fait connaître ce qu'il n'avait pu voir par luimême. Il exposa dans plusieurs mémoires, avec la dernière précision, l'état de l'Hôtel-Dieu et des autres hôpitaux , et démontra les vices exécrables du premier et l'insuffisance de tous.

Bailly, chargé d'écrire le rapport de l'Académie, eut le bon esprit de sentir que tous les artifices de l'éloquence ne pourraient qu'affaiblir un pareil tableau. Il s'en tint à l'énoncé rigoureux des faits, à un simple extrait du travail de M. Tenon; et son ouvrage eut un effet prodigieux.

Le roi fut profondément ému : une sorte d'horreur s'empara de ce public si léger mais si sensible; il maudit son indifférence. En quelques jours, une souscription de trois millions fut remplie, l'Académie dressa le plan de quatre hôpitaux à ériger dans des quartiers convenables; et, pour ne rien omettre d'utile dans le détails de l'exécution, elle envoya MM. Tenon et Coulomb en Hollande et en Angleterre, les chargeant de visiter les hôpitaux les plus célèbres par leur bonne organisation, et d'y recueillir tout ce que l'expérience et la science avaient pu y découvrir d'avantageux.

M. Tenon touchait enfin au but qu'il n'avait cessé d'envisager dès l'enfance, lorsqu'en 1788 un gouvernement réduit aux derniers expédients porta la main sur ce dépôt sacré, et anéantit en un instant l'œuvre de la bienfaisance et l'espoir du malheur. Parmi les nombreuses fautes de ce ministère, dont l'ineptie accéléra si fort la catastrophe de la France, celle-là fut sans contredit l'une des plus hon-

teuses, et contribua le plus à lui attirer ce mépris dont sitôt après le roi et la nation furent les victimes.

Il n'a fallu rien moins que les événements terribles qui, en nivelant tout, ont permis de tout reconstruire à neuf, pour que l'on pût mettre en commun les ressources des hôpitaux de Paris, répartir les malades selon les espaces, et donner à tous des soins également bien entendus

Peu s'en fallut que M. Tenon ne prît personnellement une part active à ces grandes améliorations. Député, en 1791, à l'Assemblée législative, il fut nommé aussitôt président du comité des secours, et, comme tel, chargé de présenter un travail sur l'organisation des hôpitaux. Son rapport était prêt, lorsque le 10 août vint encore frustrer ses espérances.

11 ne fut plus possible dès lors de songer au bien ; empêcher par-ci par-là un peu de mal était déjà un succès rare , et cependant il le tenta aussi longtemps qu'il lui resta le moindre espoir. Le fameux club des Cordeliers voulant, en 1792, supprimer le collège de chirurgie où M. Tenon avait enseigné si longtemps, il eut, à la sollicitation de quelques professeurs, la bonhomie d'y faire, devant une députation de ces gens-là, un discours sur l'utilité de l'art pour les armées i Vains efforts : la destruction ne s'opéra que plus promptement. Quand il vit enfin traîner à l'échafaud les Malesherbes, les Sarron, ces hommes qui l'avaient associé à leurs projets de bienfaisance, il s'aperçut qu'il ne restait plus rien à faire pour l'homme de bien, et il s'ensevelit à la campagne dans la plus profonde solitude.

La science l'y consola.

Nous l'avons vu, dans sa jeunesse, cultivant l'anatomie sous les yeux de Winslow, l'étudiant déjà sous des points de vue nouveaux. Dès ces premiers temps, le caractère particulier de son esprit sembla consister dans l'exac-

titude la plus minutieuse, et il la porta également dans ses études, dans sa pratique et dans toute la conduite de sa vie.

Dans les hôpitaux, il avait établi, pour l'histoire des maladies, pour l'examen des corps, l'ordre le plus scrupuleux : tout était décrit, enregistré ; on dessinait ce qui méritait de l'être : des tableaux en couleur présentaient le mal dans toutes ses phases , jusqu'à la cicatrice de l'opération. Louis XV, qui continuait à s'intéresser à la chirurgie, le fit engager par la Martinière à s'occuper des maladies des yeux. Aussitôt chacune d'elles fut étudiée, imitée en émail : quand le sujet venait à mourir, on prenait note des changements intérieurs correspondant aux symptômes apparents des yeux : ces cristallins isolés étaient plongés dans diverses liqueurs, pour juger des effets de chaque agent.

Il avait en général deux usages peut-être trop peu communs en médecine : le premier, de soumettre un organe mort à tous les agents chimiques, afin d'en conclure, avec les restrictions convenables, ce qu'il devait en éprouver dans l'état de vie ; le deuxième, de donner la plus grande attention aux rapports des organes , attention qui lui faisait apercevoir souvent une action mutuelle entre les plus éloignés.

Cette double méthode avait donné un tour fort particulier à sa pratique : il surprenait ses malades par les questions et les conseils les plus imprévus, regardant les gencives ou les ongles à tel qui le consultait sur sa poitrine ; ordonnant un purgatif pour une douleur du genou, et produisant souvent ainsi des soulagements presque miraculeux.

Une dame de ma connaissance lui demandait un jour un remède pour un mal de joue ; il commença par s'in-

former si son mari n'avait pas la goutte, et il régla le traitement en conséquence.

Son hygiène semblait particulièrement minutieuse, toujours par les mêmes raisons : comme il avait calculé l'action de tout, tout lui paraissait pouvoir devenir remède ou poison, selon les circonstances, et son propre régime l'emportait encore en rigueur et en singularité sur celui qu'il prescrivait à ses malades. Il ne prenait ni ne faisait rien sans un motif déterminé, et il voyait de l'inconvénient ou de l'avantage à une multitude de choses que le commun des hommes croit indifférentes. Ses travaux sur les hôpitaux le confirmèrent dans cette habitude de tout mesurer, de tout peser, de tout apprécier avec rigueur. Il savait par pouces et par lignes ce qu'il faut d'air à un homme pour respirer ; ce qu'il lui faut d'espace pour être couché, pour être enterré. Il avait parcouru la toise à la main les hôpitaux d'Amsterdam, de Londres, de Plimouth; et nous ne l'avons jamais vu assister aux obsèques d'un de nos confrères, qu'il n'ait mesuré la fosse, pour juger si elle était conforme aux règlements

C'est par de belles découvertes que M. Tenon charma sa retraite ; il y était si profondément absorbé, qu'il ne lisait pas même de journaux, et ne s'informait en aucune façon de ce qui se passait sur le théâtre des révolutions : il l'ignorait si bien que, lorsqu'il reçut du ministre Bénezech l'avis de sa nomination à l'Institut national, il se j figura que c'était encore là quelqu'une de ces assem-' blées politiques auxquelles il se trouvait heureux d'être j devenu étranger, et qu'il hésita longtemps pour se décider 1 à venir prendre une information plus exacte. Enfin, se retrouvant au Louvre avec ses vieux collègues de l'Académie et dans son ancienne salle, il vit bien qu'il était arrivé quelque changement dans les affaires, et il se décida à rester. Il s'aperçut promptement aussi qu'il était arrivé

quelque changement dans les idées, et que Ton ne regardait plus l'anatomie comme une science faite : car chacun s'empressa de lui demander la publication de son travail ; et, sur un échantillon qu'il en donna dans le Ier volume de nos Mémoires, la classe des sciences arrêta même que toutes les planches en seraient dessinées et gravées aux frais de l'Institut.

Mais ces prévenances ne pure^i* le déterminer à paraître avant le moment qu'il s'était fixé. Il lui manquait deux ou trois observations pour remplir rigoureusement son plan. Il aurait été pour la première fois infidèle à cette minutieuse exactitude qui faisait sa seconde nature; et, comme depuis quatre-vingts ans, il réussissait à tout par la persévérance, il oubliait que l'homme peut tout, excepté d'épuiser la connaissance de la nature, même sur la plus limitée de ses productions. Son ouvrage est donc resté manuscrit, au grand regret de ses confrères ; mais ils n'osèrent insister. M. Tenon leur imposait : son visage austère, sa haute stature, que l'âge n'avait point courbée, son costume antique, sa démarche grave, en faisaient en quelque sorte, vis-à-vis de nous, le représentant de la génération précédente. Il nous disait quelquefois , comme Nestor : Ecoutez-moi , car f ai vécu avec des hommes qui valaient mieux que vous. Mais nous étions si disposés à l'entendre que cet exorde habituel ne nous refroidissait pas. Peut-être aurions-nous joui quelques années encore de ses paternels avis ; peutêtre serait-il parvenu à se contenter lui-même d'un travail où personne que lui ne trouvait plus rien à désirer, s'il n'eût été vivement atteint dans ses seules jouissan- . ces. Au mois de juillet 1815, une troupe étrangère s'empara de sa maison de campagne : cette pétulance naturelle au soldat oisif s'exerça sur la partie de ses collections qu'il y avait laissée ; des objets rassemblés par cinquante

ans d'assiduités; ses plus beaux livres souillés ou déchirés; lui-même fut obligé de fuir. Depuis lors, le courage lui manqua, et avec le courage la force disparut : il ne fit plus que décliner, et un léger catarrhe l'enleva le 16 janvier 18x6.

Il s'informe du sujet de la querelle... (page 144)

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