OFFRE DU MILANAIS
partie dont il est présentement en possession, et qu elle lui donnera même avec plaisir les moyens de Taugmenter en chassant les Allemands de Tltalie ; que ce Prince la délivreroit de Toppression en se joignant à ses voisins, et commandant luimême les troupes de la Ligue aussi bien que celles que Sa Majesté ajouteroit à ce corps; que son exemple détermineroit les Vénitiens, et que, pour achever de les persuader, il seroit à propos de leur donner Crémone et le Crémonois ; qu'on pourroit augmenter aussi TEtat de Parme en prenant quelque portion du Milanois ; que le reste appartiendroit entièrement au duc de Savoie, aussitôt que les Allemands en seroient sortis; qu*alors, il pourroit prendre le titre de roi de Lombardie et que le Roi, lui accordant pour toujours son amitié, le reconnoitroit avec plaisir en cette qualité.
Que Sa Majesté ne dcmanderoit point comme autrefois le duché de Savoie, le comté de Nice et Barcelonnettc en récompense du nouvel État qu'elle procureroit à ce Prince; qu'elle seroit contente de suivre le projet formé par le traité conclu entre le feu Roi et le duc de Savoie Victor-Amédée en 1635; que, suivant ce plan, Sa Majesté rentroroit dans la possession de Pignerol, et que le duc de Savoie y joindroif seulement les vallées du Pô, d'Angrogne, de Luzerne, de Saint-Martin, Cavour, Revel, et quelques autres petits lieux voisins de celte ville, exprimés dans le m^me traité.
Il est nécessaire de former cette demande non pour la soutenir, mais pour avoir lieu en l'abandonnant de persuader le ^^c de Savoie et de conclure avec lui un traité qui, dans la suite, entraîneroit vraisemblablement celui de la paix générale. Cetlc vue est si importante à suivre, que le Roi consontiroit V'olontiers à laisser au duc de Savoie tout le Milanois, et à ne ^^^xx stipuler ni pour les .Vénitiens ni pour le duc de Parme, s'il ^toît possible de le déterminer à renoncer moyennant celte cession, aux engagements qu'il a contractés avec les ennemis ^^ Sa Majesté, et à se déclarer en faveur de la Ligue dos Princes d'Italie.
Le maréchal de Tessé verra bientôt s'il y a lieu de réussir lans cette négociation. S'il y trouve quelque apparence, il pro-
longera son séjour à Gènes, cette ville étant plus commode qu aucune autre pour avoir promptemenl des nouvelles, faire savoir ses réponses, et conduire avec secret une affaire aussi importante. Les prétextes ne lui manqueront pas pour cacher les véritables raisons qui le retiendront. Les chemins peuvent être mal assurés, les Allemands attentifs à son passage et à l'enlever dans sa route; il peut dire qu'il prend des mesures pour la continuer par terre sans danger, changer ensuite de résolution, et demander une galère au Grand Duc pour le porter à Livourne. Enfin, sa prudence, son bon esprit, et le désir de réussir dans une négociation avec le duc de Savoie, lui suggéreront assez de moyens pour cacher la véritable cause de son retardement. L'essentiel est qu'il soit utile, et que le duc de Savoie, touché des avantages réels qui lui seront offerts^ soit encore flatté de la gloire de procurer, par sa médiation, le rétablissement du repos général de l'Europe
PLÉNIPOTENTIAIRE
nio
Dans Tété de 1710, des pourparlers secrets furent engagés de la part du duc de Savoie avec le maréchal de Berwick \ commandant des troupes françaises en Dauphiné. Voici en quels termes sont racontés, dans les Mémoires du maréchal, les débuts de cette négociation : « Verslo milieu d'août, me trouvant en Barcelonnette après « la retraite du comte de Thann, le sieur Le Guorchois, maréchal de < camp, qui commandoit d'ordinaire dans cette vallée, me dit qu'un « nommé Arnaud religieux, dont le duc de Savoie se servoit en beau- « coup d'affaires avoit parlé au nommé Laurent, procureur de la sus- « dite vallée, au sujet de la guerre qui étoit entre le Hoi et son « Altesse Royale : il lui avoit donné à entendre que Ton pourroit '« aisément trouver les moyens de s'accommoder, et lui permit de le * citer dans l'occasion. Je dis à "M. Le Guerchois que le sieur Lau- « rent pouvoit aller trouver le père Arnaud, et assurer en termes
i- Jacques Fitz-Jaincs, duc do Berwick (1671-1734), servit d'abord en Angleterre
comme aide de camp du duc d'AIbcrmale, général de l'année du roi Jacques II,
pt la guerre de Hongrie en 1686 et 1087 comme général de bataille des armées
impériales, fui nommé en 1688 par Jacques II lieutenant général do ses armées,
membre du conseil privé et duc de Berwick ; commanda en chef l'armée du parti
des Stuarts en Irlande en 1690, passa ensuile au service do la Franc».» où il fut
cpoé lieutenant général en 1092, fit preuve d'aptitudes milifaïros iM-niarquablf's
dans les Flandres et en Espagne do 1093 à I7l)0, maréchal de France en 1700,
remporte la victoire d'Almanza en 1707, commandant de l'armée des frontières du
Piémont le 26 avril 1709, duc et pair de France en 1710, conseiller au conseil du
régence en 1719. commandant en chef l'armée du Rhin en 1734, tué devant
Philipsbourg (1734).
généraux que, de notre côté, Ton seroit toujours enclin à écouter des propositions de paix. Je crus que tout cela n'étoit que discours en Tair : mais le 5 septembre, le sieur Laurent me vint trouver auprès de Briançon, et m'apporta^ une lettre f du père Arnaud qui marquoit que Son Altesse Royale écouteroit volontiers les propositions qu'on lui feroit, pourvu qu'il y pût trouver la sûreté de ses Etats, et un dédommagement pour les places qu'on lui avoit rasées. Pour cela, il dcmandoit que nous lui donnassions Briançon ou Barraux, Antibes et Monaco. Avant que de donner aucune réponse, j'écrivis à la Cour, et je reçus les instructions et les pouvoirs nécessaires *.»
Ce plein pouvoir est daté du 9 septembre 1710, les instructions portent la signature du marquis de Torcy. Cette négociation se poursuivit secrètement par les mêmes intermédiaires pendant tout l'automne de 1710. A partir de 1711, une correspondance directe s'établit entre Torcy et le marquis de Saint-Thomas, ministre de Victor- Amédée. Peu après, la paix se traita ouvertement à Utrecht.
l.a correspondance suivante fut échangée entre Torcy et Berwick, au moment où s'ouvrit la négociation secrète de 1710. Les deux lettres du ministre auxquelles était joint un plein pouvoir, servirent d'instruction au maréchal.
Aff. Elr. Coït. Turin, vol. CXVI, loi. hO.
Au camp du pont de Senière, le 5 septembre 1710.
Il y a environ trois semaines^ Monsieur, quo me trouvant à Jausieis en Barcelonncttc, M. le Guerchois* nio dit que lo père Arnaud religieux dont M. le duc (le Savoie se sert en beaucoup iraffaires. avoit parlé au sieur Laurent procureur de la vallée de Harc.elonnetle, au sujet des difTérends entre le Hoi et M. le duc de Savoie, lui faisant entendre que l'on pourroit aisément trouver les moyens de s'accummoder. Lo susdit père Arnaud dit au susdit sieur Laurent qu'il pourroit dans l'occasion le citer, sur quoi, je dis à M. le (iuorchois que le sieur Laurent pouvoit retourner vers le père Arnaud, et dire en termes fîénéraux que, de ce côté-ci, l'on seroit toujours enclin à donner les mains à projets pacifiques.
L Mémoires du Maréchal de Herwick^ Collection Petilot et Montmerquc.
2. Pierre le Gucrchois entra aux mousquetaires en 1688, devint brigadier en 1704, maréchal de camp en 1709, remplit les fonctions de ce grade à la irontière de Piémont sous le maréchal de Berwick jusqu'en 1712 ; lieutenant ffônéral en 1718. U mourut un 173» do« -.uites J'uiil' bl.-S'Uiv rcs/u»; à la bataille de Parme.
PROPROSITIONS DE PAIX. 871
J*ai cm que tont cela n'étoit que discours en Tair, qui ne méritoient pas la peine de vous en informer ; mais, hier au soir, le sieur Laurent m'est Tenu trouver avec une lettre du père Arnaud écrite en sens figuré dont voici la traduction.
Q se peut faire que M. le duc de Savoie (sans le consentement duquel le père Arnaud n*auroit jamais osé parler de traité) n'ait en vue que de nous amuser ou peut-être même s'en faire un mérite auprès des alliés. Toutefois, j'ai cru qu'il étoit de mon devoir, dans une affaire de cette nature, de vous exposer les choses comme elles sont, afin que vous me lassiez savoir les intentions du Roi. J*envoie môme un courrier, à M. Voysin', afin d'avoir plus tôt une réponse.
J'ai l'honneur d*être très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Le maréchal duc de Berwick.
LETTRE DU pIrE ARNAUD, THÉOLOGIEN DE SON ALTESSE ROYALE, AU PROCUREUR
LAURENT, DE DARCELONNETTE ^
Aff. Etr. Corr. Turin, vol. CXVI, fol. 47.
l" septembre 1710.
J'ai fait la proposition comme vous me l'aviez prescrite ; Son Altesse Royale l'a reçue avec plaisir. Et il me paraît qu'elle agréera ce traité si la France agit librement et si on lui donne les purs sentiments du Roi sans les altérer ni les biaiser. C'est ce que Messieurs les généraux, qui en sont les médiateurs doivent observer. M. le maréchal de Berwick est très propre pour ce traité, parce que je sais que Sou Altesse Royale l'estime et l'honore beaucoup. Il s'agit donc de l'aller trouver où il sera, après en avoir parlé à M. le marquis le Guerchois, qui conuoit assez son mérite, et de faire un ^tat de ce que M. le maréchal de Berwick vous chargera; ayant ordre de Son Altesse Royale de lui en rendre compte par lettre, et même de me rendre auprès d'Elle pour lui en faire le détail et recevoir ses ordres.
Quand vous aurei communiqué ces sentiments à M. le maréchal de Bernck, vous pourrez venir vous-même jusqu'à Aison , et de là me faire deaander à Demont, d'où je vous irai joindre ; et je vous communiquerai es lettres de Son Altesse Royale pour vous donner occasion de vous en lire honneur auprès de ce seigneur, comme j'ai fait de la commission [ue vous m'avez donnée auprès de mon souverain.
Vous pourrez, si vous voulez, me mander ce que vous avez pu savoir
epuis. Je donnerai le tout au voyage de votre valet.
1. Daniel-Françoia Voysin, membre du conseil d'Etat en 1694, secrétaire d'Etat ) la guerre en 1709, chancelier de France en 1714, mort en 1717.